Europe Odyssée

nous voulons dire de ne pas pleurer

tout le monde meurt

l’heure vient pour tout le monde

nous ne sommes pas les personnes malveillantes que vous pensez

nous sommes des enfants dans un monde d’adultes

il faut que vous trouviez un moyen de vous débarrasser de la haine

nous tuer ne vous donnera pas la paix

le meurtre n’est pas une bonne chose

toute forme de meurtre n’est pas une bonne chose

nous voudrions chanter, nous voudrions chanter pour notre mort

ce que nous étions n’est plus, nous ne sommes plus les personnes que nous étions

nous sommes des résidents du couloir de la mort

des êtres humains, nous savons ce que l’on ressent avant de mourir

nous pleurons pour ceux qui meurent

nous ne devons rien à la société

les gens hurlent pour avoir notre vie et ils auront notre vie

notre vie ne vaut rien

vous serez les témoins d’un crime

nous n’avons jamais tué personne

nous voulons dire que nous n’avons jamais tué personne

nous ne voulons pas de votre vie, nous avons déjà notre vie

nous avons fui la guerre

nous avons fui le Kosovo

d’ici on aperçoit les côtes anglaises lorsque le temps est clair

chaque nuit nous sommes des silhouettes et chaque matin nous revenons parmi vous

nous marchons dans vos rues

nous marchons le long de vos autoroutes

nous venons d’Afghanistan et d’Erythrée

nous venons d’Ethiopie, du Soudan

nous sommes Vietnamiens, nous sommes Iraniens

vous ne pouvez pas le savoir, nous sommes invisibles

nous nous faisons invisibles

depuis des années nous errons

nous ne sommes pas d’ici

nous sommes de nulle part

depuis des années

à travers la corne d’Afrique

à travers l’Asie, nous venons d’Afghanistan et d’Erythrée

nous avons traversé l’Ethiopie

nous avons traversé le Soudan

nous ne connaissons pas votre nom, le nom de votre langage

nous errons à travers vos mots

depuis des années

nous traversons votre langage

nous ne savons pas ce que signifient les sons qui sortent de votre bouche

ici nous voyons la mer

lorsque le temps est clair, nous voyons la côte de l’autre côté de la mer

ici est le pays de la mer, pour aller de l’autre côté

nous vivons dans des camps

nous n’avons pas le droit de vivre dans vos maisons

nous vivons dans ce que vous appelez une jungle

nous sommes des animaux

nous n’avons pas de nationalité

nous ne sommes que nous-mêmes

ce qui nous arrive vous est égal

notre faim ne vous concerne pas

notre mort ou notre vie ne vous concernent pas

le seul traitement qui nous est réservé est un traitement policier

nous vivons dans des camps

nous ne pouvons pas vivre dans vos maisons

nous vivons dans ce que vous appelez une jungle

vous ne nous donnez pas le droit de vivre ailleurs

nous ne vivons pas dans des camps

nous y passons nous marchons

parfois nous y dormons

puis nous marchons le long des autoroutes

nous marchons dans vos rues

nous marchons dans vos rues

nous n’avons pas le droit de vivre dans vos maisons

vous ne nous voyez pas, nous sommes invisibles

vous ne nous voyez pas, nous traversons vos maisons

vous ne nous voyez pas, nous dormons dans vos maisons

nous dormons dans votre cuisine, par terre

nous dormons dans vos chambres, dans vos salons

nous passons le long des murs de vos couloirs

nous vous regardons pendant que vous dormez

nous vous écoutons pendant que vous parlez de nous : « ce sont des animaux, ils vivent dans la jungle »

nous sommes invisibles

silencieux

nous pourrions mettre le feu à vos maisons

nous n’avons jamais tué personne

il y avait 540 migrants sur le lieu de distribution des repas et 70 au total dans trois squats

ça a commencé vers 6 heures

les flics sont arrivés

ils ont bloqué toutes les sorties

ils ont utilisé des gaz lacrymogènes pour empêcher les gens de s’enfuir

les gens dormaient, ils n’ont pas eu le temps de sortir

tout est allé très vite

les forces de l’ordre ont commencé à détruire le camp et à évacuer les migrants

les migrants viennent de pays en guerre

Irak, Syrie, Afghanistan, Soudan

des migrants ont essayé de se sauver en s’introduisant dans des maisons situées dans le périmètre dressé par les forces de l’ordre mais celles-ci les ont rattrapés

il y a du vent

ils courent dans un parc

ils marchent dans un parc, il y a un jet d’eau

ils sont pourchassés par des CRS

les CRS interpellent ceux qui courent et les arrêtent

ils viennent d’Afrique et d’Asie

ils chantent en tapant dans leurs mains

la langue dans laquelle ils chantent n’est pas la vôtre

les mots qui s’écoulent à l’intérieur de leur chant ne sont pas les vôtres

ils écoutent leur chant

ils disent que leur chant parle de l’exode

ils courent dans un parc

ils s’enfuient et courent vers une direction au hasard

ils se lavent au bord du canal

l’eau avec laquelle ils se lavent est l’eau du canal

ils plongent et nagent dans le canal

ils se lavent à l’eau d’une fontaine

l’eau est froide

ils nagent le crawl

ils mettent de l’eau dans des conserves vides versent l’eau sur leur tête pour se laver

ils nagent la brasse ou sur le dos

ils marchent à travers la végétation

il dit : merci

merci beaucoup

thank you

elle dit : de rien

c’est rien

il y a des nuages

et des oiseaux

la mer est noire, les vagues noires

la mer est obscure comme la nuit

les nuages sont noirs aussi

et les oiseaux

il y a des fils barbelés, des barrières

c’est la nuit

ils marchent le long des barrières, le long des barbelés

ils parlent de la Turquie, de la Grèce

ils parlent des policiers qui les ont arrêtés

ils viennent d’Afghanistan, du Bangladesh, du Pakistan, d’Irak

ils sont venus en marchant à travers l’Italie

les oiseaux volent à travers le ciel

le chant des oiseaux emplit l’espace

les cris des oiseaux

ils marchent le long des barrières, le long des barbelés

les CRS les interpellent et les arrêtent

les CRS leur demandent leurs documents d’identité mais ils n’en ont pas

les CRS les fouillent

ils fouillent leurs vêtements leurs poches

ils regardent dans leurs chaussures

c’est dimanche

vous passez à vélo avec vos enfants

il y a du vent

les arbres bougent dans tous les sens

ils courent le long de la route le long de la voie ferrée

il pleut ils courent dans les flaques d’eau

ils parlent une langue qui n’est pas la vôtre

leurs mots ne sont pas les vôtres ce sont les mots d’inconnus

vous ne connaissez pas ces mots vous ne comprenez pas ce qu’ils disent

vous ne comprenez pas ce qu’ils disent les sons des mots se dispersent dans le vent

avec une lame de rasoir ils entaillent leurs empreintes digitales

ils disent : les européens ont mis au point un système pour centraliser les empreintes digitales

pour savoir précisément où les demandes d’asile ont été effectuées

les européens ont développé leur technique et nous aussi nous avons développé notre technique pour ne pas laisser d’empreintes

à cause de ces empreintes nous ne pouvons pas bouger nous déplacer

nous ne pouvons pas transformer nos vies

ils brûlent leurs dix doigts avec une vis chauffée à blanc

il y a du vent

les coquelicots bougent dans tous les sens

il y a un mur et des gravats devant le mur

un tas de sable mouillé

ils marchent le long des fils barbelés

ils marchent sur la voie ferrée

ils n’en connaissent pas la direction, c’est la nuit

ils dorment par terre dans la rue

ils dorment dans un parc dans un terrain vague

ils viennent du Ghana

ce sont des pêcheurs du Ghana

ils viennent du Burkina Faso, du Niger

de Lybie

ils ont marché à travers le désert

ils ont marché 11 jours sans eau et sans nourriture

certains ont été tués dans le désert

assassinés

ils ont vu des cadavres

ils ont traversé la Lybie

ils ont dormi dans les gares ferroviaires dans des wagons

ils ne savent pas où ils vont

ils ont vu beaucoup de bateaux de pêche mais personne ne les a aidés

ils sont restés dans le bateau durant plusieurs jours sans eau et sans nourriture

il y a du vent, ils regardent la mer

ils attendent

c’est la nuit, ils parlent une langue qui n’est pas la vôtre

ils dorment par terre, dans la rue

ils sont allongés les uns contre les autres pour avoir moins froid

ils fument des cigarettes en regardant les bateaux, la mer

le ciel est noir, des oiseaux passent au-dessus d’eux

ils escaladent des grillages

leurs vêtements s’accrochent aux fils barbelés, ils marchent le long de l’autoroute

l’eau du canal est noire

ils demandent à quel moment ils vont mourir et comment

ils ont traversé des tempêtes dans le désert et en mer

ils sont venus en Europe

ils ont traversé la Méditerranée le désert du Sahara

ils disent que vous allez les tuer ou les mettre en prison

que c’est une question de temps

ils parlent du bruit de l’eau et des cris des oiseaux

ils montrent des photographies qu’ils gardent dans leurs poches

des photographies de leur jeunesse, lorsqu’ils étaient plus jeunes

ils montrent des photographies de leurs amis

ceux qui sont morts en Lybie

morts en Méditerranée

ils parlent de l’Érythrée

de leur enfance

leurs frères

ils marchent le long de la voie ferrée

ils marchent le long de la mer

le long des murs

ils regardent les bateaux au loin les ferries

c’est la nuit, ils regardent la mer

les vagues

ils marchent dans la nuit, sans direction précise

dans un parc, dans la neige

les flaques d’eau sont gelées

une locomotive roule sur la voie ferrée

ils vont chercher de l’eau à la fontaine

l’eau de la fontaine est glacée

ils mangent du poisson bouilli

personne n’est venu ici pour rester mille années

oubliez nos empreintes prises par les Etats européens

accordez-nous l’asile

nous voulons bénéficier de nos droits humains

plus de frontières

ils chantent

ils vivent dans des camps

ils y font leur lessive en versant de l’eau sur leurs habits

ils sont déportés

la police française les arrête et les déporte vers l’est, la frontière allemande

c’est la nuit

ils marchent, ils s’enfoncent dans la nuit

disparaissent

ils sont rassemblés, des centaines

dans la nuit noire ils regardent la nuit

les bulldozers détruisent le camp

les bulldozers écrasent les tentes les chaises

les bulldozers écrasent les baraques de toile et de bois

les policiers surveillent la destruction du camp

les pelles mécaniques soulèvent les abris et les broient les écrasent

la destruction du camp est un grand succès

ils dorment dans la rue, le long du canal

l’eau du canal est noire

ils regardent l’eau noire du canal, ils dorment sous le pont

le gouvernement français nous traite comme si nous étions un problème

nous ne sommes pas un problème, nous avons des problèmes

ils nous ont renvoyés en Afghanistan

nous sommes revenus ici

nous avons marché à travers le Pakistan

l’Iran

la Turquie

la Roumanie

la Serbie, à travers la Hongrie

l’Autriche

la Suisse

l’Italie

nous sommes sur la route depuis deux ans

depuis dix ans

trente-cinq armées sont présentes en Afghanistan

que pouvons-nous faire ?

nous ne voulons pas de la guerre

où les soldats nous tuent

ils dorment allongés par terre

ils dorment sous la pluie

il s’appelle Maher Younes, il a 27 ans

il est né au Liban

il vit dans un camp qu’il appelle « la tombe des vivants »

il y a des Syriens, des Bangladais

il y a des gens de partout ici

on appelle ce camp « la tombe des vivants »

car on n’y vit pas vraiment c’est comme une prison

on ne peut pas en sortir pour se balader

c’est une tombe à ciel ouvert

il parle de la Palestine

il s’appelle Maher Moufid Sadeq

pendant la guerre des camps il a été tué

il a 17 ans

il dit qu’il veut partir en Suède

il dit qu’il n’y a rien pour lui ici

qu’il n’a aucun droit pas de travail

les murs des maisons sont de zinc et d’argile

les maisons sont construites sur des fondations fragiles

les maisons pourraient s’écrouler

il dit tout ce que l’on construit s’effondre

il s’appelle Abou Hussein el Ouetti

il a été touché par plusieurs balles au visage

il dit nous sommes dans une prison

il dit que le bateau est parti loin des maisons

que les larmes coulent sur les deux joues

il chante que Dieu te protège

et tous ceux que tu aimes

il fume une cigarette

il s’appelle Mohamed Younes, il a 25 ans

(extrait d’un texte inédit)