Mathieu Riboulet, le livre comme corps désiré

Mathieu Riboulet © Sophie Bassouls

Que dire lorsqu’un écrivain meurt ? L’écrivain est ses livres et les livres ne meurent pas. Ils peuvent être oubliés, ne plus être lus, mais ils ne meurent pas. Que dire sinon, peut-être, le silence, se taire ? Et lire les livres.

Mathieu Riboulet vient de décéder, lisons ses livres.

En hommage, nous republions un article écrit lors de la parution des Œuvres de miséricorde, en 2012.

Deleuze définit autrui comme expression ou signe d’un monde possible, enveloppement d’un monde  dont la rencontre est le développement ou dépliement. Une idée similaire traverse Les Œuvres de miséricorde, de Mathieu Riboulet : le rapport à l’autre est rapport à un monde virtuel fait d’une multiplicité de coordonnées qui se croisent, se superposent, passent l’une dans l’autre. Le rapport à l’autre est aussi rapport à soi, le déploiement du monde qu’est autrui s’accompagne du développement du monde virtuel, enveloppé et obscur, qui est en soi. Les scènes sexuelles du livre seraient l’expression de ce qu’est une rencontre : l’enfoncement dans l’autre, et inversement, est le parcours des plis et surfaces du monde que l’on implique, parcours indissociable du dépliement du monde de l’autre. Le livre trace de multiples lignes par lesquelles des réalités hétérogènes entrent en rapport, passent les unes dans les autres, s’infiltrent, se développent mutuellement, s’agencent de manières renouvelées – tels des corps dans l’amour.

Par son histoire, le narrateur est lié à cinq morts de la guerre de 14-18, cinq jeunes parents tués par l’ennemi d’alors : l’Allemagne. Cet épisode de l’histoire familiale, enchâssé dans l’Histoire des peuples, n’est pas contemporain du narrateur, né bien plus tard. Pourtant, cette histoire est présente en lui mais obscure, concernant des hommes auxquels il est rattaché sans les avoir connus, sans pouvoir les atteindre par-delà le temps qui n’a conservé d’eux que la trace de leurs noms. La question du narrateur est alors : que faire de ces morts, liés à moi mais inconnus, inconnaissables, inatteignables ? Que faire de ce monde qui est en moi, qui est moi, que je ne connais pas ? Le rapport à ces morts installe en lui l’altérité d’un monde obscur, diffus, recouvert par le temps et l’Histoire, une généalogie énigmatique traçant des liens entre soi, la mort, la guerre, l’Allemagne – tout ceci formant les coordonnées d’un monde qui, se développant, en fera paraître d’autres, permettant des agencements hétérogènes avec l’Allemagne encore, mais cette fois l’Allemagne nazie, avec la sexualité, le peuple Juif, le Caravage, la musique, Anselm Kieffer, Naples, Rome, Berlin, les jeunes SDF, etc.

Le narrateur implique en lui les signes obscurs d’un autre monde, une altérité mais « interne ». Si, en ce sens, il apparaît étranger à lui-même, cette altérité qui le clive se retrouve également partout : autres langues, autres corps, autres époques, autres histoires, autres pratiques, autres significations, etc. Le monde est défini, ontologiquement, par l’altérité : tout est autre et saturé de mondes obscurs que les rencontres déplient et agencent avec le monde impliqué par le narrateur – rencontres, dépliements parallèles, mobiles, selon un processus sans fin. Loin de donner l’idée que ce processus devrait aboutir à une forme arrêtée et achevée du monde, ce livre semble montrer les signes de son nécessaire inachèvement, le narrateur et chacun se caractérisant par les séries qu’il parcourt et agence, les mondes qu’il développe et traverse – essentiellement mobile, voyageur de temps et espaces multiples, explorateur de mondes instables, proliférants, comme le narrateur qui semble défini par les trajets transversaux qu’il construit entre le présent et le passé, l’Allemagne actuelle et l’Allemagne nazie, sa maison de calcaire en France et des appartements temporaires à Berlin, le corps de ses amants et d’autres encore, les églises napolitaines et les boîtes de cruising berlinoises, les corps des jeunes errants et ceux des peintures du Caravage, etc. : « il faut parfois du temps pour mettre deux choses en rapport l’une avec l’autre, (…) pour voir à peu près clair dans une série d’événements souvent confus, énigmatiques, bouleversants qui sur le moment forment une séquence parfaitement impénétrable ».

Le narrateur est pris dans des parcours qui le définissent selon une « identité » essentiellement nomade : plusieurs villes, plusieurs maisons, plusieurs histoires, plusieurs amants, plusieurs temps. Les mondes qu’il développe demeurent également nomades : il s’agit moins de construire une image achevée et évidente du monde que de s’engager dans un processus incessant de dépliement et d’exploration des mondes possibles, les agencements et dépliements semblant eux-mêmes sans fin. Lorsque le narrateur explore et déplie le monde virtuel que sa généalogie implique, il ne cesse de se découvrir autre, s’enfonçant davantage à travers d’autres mondes possibles où apparaissent d’autres identités possibles, d’autres virtualités de sa propre existence, différentes, multiples, parfois contradictoires – bourreau, victime, assassiné parce que juif ou homosexuel, jeune soldat nazi, etc. : « qu’aurions-nous fait, Andreas et moi, si nous nous étions croisés dans une rue de Paris, lui en uniforme de la Wehrmacht (…), et tous deux, en quelques secondes, emplis d’un violent désir pour le corps de l’autre (…) ? ».

Le monde impliqué par le narrateur trouve l’occasion de son développement dans la rencontre avec d’autres, des altérités porteuses de mondes virtuels et obscurs. Par exemple Andreas, un homme allemand, défini conjointement par son altérité et le monde qu’il implique : « Je veux serrer dans mes bras le corps d’un de ces hommes dont je ne parle pas la langue, le corps d’un de ces hommes que l’Histoire longuement m’opposa, le corps d’un homme allemand ». Ou bien le monde de la rue qu’enveloppe le corps des SDF, en particulier celui d’Adrien : « Et leur corps est témoin de l’errance qu’ils pratiquent, leur histoire s’y inscrit et s’y lit sans un mot ». De même, le jeune Tajdîn, prostitué et étudiant, dont l’identité est toujours celle d’un étranger porteur d’un autre monde virtuel : Kurde en Turquie, Turc en Allemagne : « l’origine et le corps de Tajdîn le définissent d’emblée aux yeux de ses clients potentiels comme un tapin oriental, pas comme un étudiant allemand ». Ou encore Dieter, autre amant allemand (dont le narrateur ne parle pas la langue), avec lequel un rapport S/M dans un sex-club berlinois permet d’éprouver un « usage de (la) force très neuf  » entrant en résonance avec « le geste du bourreau quand il tuméfie l’âme, le corps et les organes de celui qu’il torture ». Et le corps et les postures de cet amant avaient d’abord résonné avec des œuvres du Caravage : « Dieter, cheveux mi-longs, légère barbe blonde, tenait pour le visage du saint Jean de La Mise au tombeau qui est au Vatican, et pour le corps du Christ du Couronnement d’épines qui est à Vienne »  – une seule personne et situation faisant se lever et s’agencer des séries diverses, des espaces, des temps, des milieux divergents qui, en une pluralité de trajets instantanés, rassemblent, tel « un faisceau tremblant », les coordonnées d’un monde neuf.

De ce point de vue, le livre de Mathieu Riboulet est au plus proche de la logique qui anime l’œuvre de Proust et que Gilles Deleuze, encore, résumait ainsi : « L’être aimé est comme la qualité sensible, il vaut par ce qu’il enveloppe. Ses yeux seraient seulement des pierres, et son corps, un morceau de chair, s’ils n’exprimaient un monde ou des mondes possibles, des paysages et des lieux, des modes de vie qu’il faut expliquer, c’est-à-dire déplier, dérouler (…). Il y a même comme un double mouvement par lequel un paysage exige de s’enrouler dans une femme, comme la femme, de dérouler les paysages et les lieux qu’elle ‘contient’ enclos dans son corps ».

A l’intérieur de cette logique, Mathieu Riboulet donne une importance aux corps et aux gestes par lesquels les corps entrent en rapport : « Poser la main sur des corps italiens est toujours la promesse d’une plongée vertigineuse dans l’Histoire ». Contrairement aux mots, trop signifiants, évidents, le corps est d’abord un signe et est porteur de signes obscurs à interpréter, c’est-à-dire à expliquer, déplier, signes d’un monde virtuel dont il s’agit de tracer les trajets. La relation sexuelle serait une sémiotique singulière puisque pénétrer un corps, ou être pénétré, c’est déplier les signes du corps, agencer et développer les mondes virtuels qui ainsi se rapportent les uns aux autres : « Je serre un peu plus son corps de bourreau (…) et l’embrasse, nous rions, repoussons à hier nos corps criblés de balles, torturés, découpés ». Le corps est également l’aboutissement d’une histoire, d’une lignée biologique, mais aussi de l’Histoire : à travers le corps d’Andreas persistent ses ancêtres allemands, l’Histoire allemande, celle de massacres répétés des millions de fois. Coucher avec un Allemand, c’est coucher avec qui, précisément ? La réponse réside dans la pénétration de ce corps, dans le fait d’être pénétré par lui, exploré et explorant, parcouru et parcourant, pour que soit rejoint quelque chose de ce qui réside en lui et de ce qui réside en nous, « nous qui portons les abîmes de l’Histoire, tapis dans nos organes ». Mais la relation aux corps peut aussi passer par les corps de l’art, ceux de la peinture, en particulier celle du Caravage : l’exploration des corps du Caravage permet l’explication des corps des amants et inversement, la rencontre des signes du corps et des signes de l’art rendant possible l’agencement, le co-développement de mondes disjoints qui alors se conjoignent en un monde multiple, instable, mobile : un « faisceau tremblant ».

Les gestes aussi sont des signes, des signes ambigus, en particulier les gestes de l’amour et de la sexualité toujours proches des gestes de la mise à mort ou de la victime. Ces gestes sont entre deux mondes, la réalisation de l’un impliquant l’autre comme un monde virtuel qui pourrait soudain se concrétiser par d’autres gestes, inverses. S’il s’agit dans les deux cas de toucher le corps de l’autre, de poser sa main sur le corps de l’autre, le geste de l’amant ne se distingue de celui de l’assassin que de manière infime, le temps d’une suspension, et pourrait basculer dans un autre monde où le baiser se ferait morsure, où la caresse deviendrait coup. Les gestes de l’amour et ceux du bourreau, ou de sa victime, sont ainsi des signes obscurs par excellence, porteurs de séries sans doute divergentes mais indissociables l’une de l’autre, l’engagement dans une des séries impliquant l’affirmation de la possibilité de l’autre, le désir et la mort n’étant pas la même chose mais deux possibles s’impliquant l’un l’autre, se développant l’un l’autre, pour un enfoncement plus profond dans l’obscurité de soi et du monde : « Ce que nous touchons dans l’amour en pénétrant le corps : le lieu où la pensée bascule, que submerge l’obscur ».

Tout ceci concerne également l’écriture, écrire étant à la fois l’exploration des signes obscurs qu’est le monde, que sont les autres, que l’on est soi-même, et le dépliement de ces signes sur la page, à travers le livre. Écrire, c’est tracer des lignes, construire des trajets, étendre l’obscurité pour s’y enfoncer. Paradoxalement, par cette obscurité, le monde apparaît tel qu’il est : un ensemble de possibles à parcourir, un ensemble de mondes à agencer, traverser et déplier sans fin – chacun n’étant alors que l’ensemble des trajets qu’il parcourt, des mondes qu’il implique et déplie, des rencontres dont il est capable. Le livre de Mathieu Riboulet, évidemment plus beau et plus riche que ce qui en a été dit ici, indique en même temps ce que serait lire, écrire sur un livre comme celui-ci : rencontre d’autres mondes possibles, agencement, dépliement d’autres mondes possibles, traversée de signes obscurs – la lecture comme désir, le livre comme corps désiré.

Mathieu Riboulet, Les Œuvres de miséricorde, Verdier, 2012, 160 p., 14 €