« Aux étrangers d’ici et d’ailleurs, d’hier et d’aujourd’hui. Aux miens »: Un roman étranger de Khalid Lyamlahy

Un roman étranger (2017) est le premier roman de Khalid Lyamlahy. Trois lignes mélodiques composent le tempo de cette fiction : celle qui est dominante, le document d’identité au sens propre du terme — un étudiant étranger est aux prises, chaque année, avec le renouvellement de son titre de séjour, dominante qui éclaire en grande partie la dédicace (« Aux étrangers d’ici et d’ailleurs, d’hier et d’aujourd’hui. Aux miens ») ; les deux autres lignes mélodiques ont aussi à voir avec la construction de l’individu — la recherche de l’amour et la tentative d’écrire un roman. D’où le titre et le projet, sur lequel revient l’écrivain dans un entretien.

Écriture cyclique qui tourne sur elle-même, avançant en se répétant parfois jusqu’à risquer de lasser le lecteur, néanmoins tenu de poursuivre sa lecture pour « vivre » véritablement la difficulté de réussir les trois recherches : le renouvellement du titre de séjour, l’amour et l’écriture. Le « je » s’impose comme mode d’énonciation et permet au narrateur de ne pas se nommer et de laisser son personnage dans l’anonymat puisque les deux autres personnages, Sophie et Lucien, ne l’interpellent jamais par son nom : il est alors l’équivalent de tous les étrangers demandeurs de titre de séjour. Il partage aussi l’anonymat avec des personnages secondaires éphémères qui remplissent une fonction sociale : la caissière du cinéma, les employés de la préfecture, etc. En dehors d’une chambre brièvement décrite qui n’est pas un refuge mais le point de chute entre diverses sorties dans l’hostilité du dehors, les lieux sont réduits au minimum de l’histoire support. L’anonymat de la grande ville grise et triste sans cachet particulier est le miroir de ce personnage gris lui aussi car ses trois tentatives pour stabiliser son identité sont des parcours de combattant et, pour deux d’entre elles, des échecs. On a un personnage sans passé, sans famille, sans pays, un narrateur sans généalogie si ce n’est celle de ceux qui cherchent une issue. Lorsqu’un écrivain choisit de raconter sa vie ou une séquence de sa vie, il le fait souvent en parcourant une époque. Ce n’est pas le cas ici où la difficulté à vivre est dédiée à une vie terne que les yeux verts de Sophie ne parviennent pas à colorer, où l’amitié-miroir avec Lucien débouche sur une trahison, où l’anonymat du renouvellement de la carte de séjour n’est que la manifestation de l’administration hostile aux étrangers.

Entre la nausée qui n’est pas sans rappeler le personnage de Sartre et le personnage jamais concerné par le quotidien de la vie qui rappelle Meursault, on comprend que le but de Khalid Lyamlahy n’est pas de vraiment raconter une histoire mais de suivre le difficile labyrinthe de l’écriture, les yeux habités par des aînés qui l’ont précédé. Une de ses observations les plus récurrentes est celle du regard. Dès la troisième ligne du roman, le « regard froid et indifférent » de la caissière du cinéma lui donne droit d’entrée dans le futur roman. Chaque mimique de cette jeune femme et chaque geste que lui-même fait en retour est détaillé avec minutie : « Maintenant, son regard froid continue à me fixer, alors je glisse ma main droite dans la poche intérieure de ma veste et je sors lentement mon portefeuille. Elle a visiblement du mal à dissimuler son impatience. Elle suit mon geste avec un faux sourire qui révèle des fossettes soigneusement dessinées dans le creux de ses joues roses. Au-dessus de sa tête, l’écran bleu rappelle que la projection commence dans quinze minutes. En me retournant, je vois qu’il n’y a personne derrière moi ».

De même, la première rencontre avec Sophie, dans l’amphi – pour quelles études, on ne le sait… –,  est dédiée aux regards : « Pour la première fois, mon regard s’arrête sur ses yeux vert émeraude qui brillent comme deux diamants dans leurs globes. […] Je regarde Sophie, belle, inaccessible, un mirage qui fuit depuis le premier jour des cours ». C’est au tour de Lucien de faire son entrée dans le roman : « A la sortie des cours, Lucien est venu me voir. Sa main froide s’est posée discrètement sur mon épaule et en me retournant, j’ai découvert sa mine pâle et son regard noir traversé par mille questions indicibles ». Puis, c’est au tour d’une secrétaire : « A ma troisième explication, la secrétaire du Bureau des Inscriptions a relevé la tête en me lançant un regard assassin sous une vieille paire de binocles posés sur son nez crochu. Elle était visiblement agacée ».

Rarement, il peut arriver qu’un regard soit bienveillant : « Dans le métro, je me suis assis à une place isolée, les bras croisés, le regard vide, dans une position d’anonyme introverti, noyé parmi les autres anonymes. A la troisième station, j’ai cédé mon siège à une vieille femme qui venait de monter et, qui, après avoir effectué un tour complet autour de la barre métallique centrale, était venue se blottir en face de moi. En me relevant, j’ai vu ses joues frémissantes et son regard bleu qui semblaient me remercier. J’ai incliné la tête en pensant à mon roman. Voilà un personnage qui a toutes les chances d’y figurer ».

Le terme de « noyé » sonne avec justesse car c’est bien l’impression que donne ce narrateur, d’un bout à l’autre du récit : noyé dans son roman, noyé dans les relations humaines qui n’aboutissent jamais, noyé dans les queues de la préfecture qui lui enlèvent toute singularité : « Sur la table de chevet, mon regard s’arrête sur mon portefeuille. Sans réfléchir, je repense à mon titre de séjour qui expire dans moins d’un mois. Les gens ne connaissent pas ce sentiment étrange qui te prend à chaque fois que ton titre de séjour s’apprête à expirer et que tu imagines la procédure de renouvellement qui s’élève devant toi telle une montagne insurmontable, un labyrinthe de démarches et d’allers-retours, un supplice qui commence et se termine dans l’impatience et l’angoisse ».

Entretien avec Khalid Lyamlahy :

Au Salon du livre de Paris, mars 2017

La biographie qui vous présente, en 4ème de couverture du livre, est assez rapide. Pouvez-vous nous en dire un peu plus sur votre parcours de formation et d’écriture ? Quel a été votre cursus au Maroc ? Vous préparez votre thèse à l’Université d’Oxford mais sur « la littérature francophone » (singulier qui pose problème) : qu’étudiez-vous ?

Je suis né à Rabat en 1986, j’y ai suivi des études scientifiques (sciences mathématiques) ayant abouti à des classes préparatoires aux grandes écoles d’ingénieurs. En 2004, j’ai quitté le Maroc pour le Sud de la France (Alès) où j’ai intégré l’Ecole des Mines d’Alès pour un cursus de 4 ans. J’y ai passé 3 ans (2004-2007) et la dernière année a été répartie entre un échange Erasmus à l’Université de Southampton en Angleterre et un stage de fin d’études à Paris. Après avoir obtenu mon diplôme d’ingénieur, j’ai travaillé pendant un an dans une entreprise avant d’éprouver le besoin de renouer avec ma passion première pour la littérature. A l’origine de cette envie, il y avait une volonté de transformer ma passion littéraire en un projet concret, d’enrichir mes connaissances en profitant des ressources disponibles à Paris. Ainsi, tout en continuant à travailler à plein temps, j’ai entamé des études de Lettres à distance à l’Université Paris 3 Sorbonne Nouvelle. Comme prévu, cette aventure a commencé comme un simple loisir mais a très vite pris la forme d’un projet sérieux : en 2012, j’ai obtenu ma licence en Lettres Modernes et en 2014, un Master en Littérature Comparée.

La même année, mon entreprise m’a envoyé à Londres dans le cadre d’un échange d’un an avec sa filiale anglaise. Après l’obtention de mon Master, j’ai pensé sérieusement à changer de carrière, quitter l’ingénierie et préparer un doctorat en littérature. En prenant contact avec des universités en Angleterre, j’ai été agréablement surpris par la disponibilité, l’écoute et l’enthousiasme des professeurs (ce qui était loin d’être le cas en France !). Tout en continuant à travailler, j’ai donc consacré une année à la préparation de mes candidatures. L’obtention d’une bourse d’études à l’Université d’Oxford m’a permis de « franchir le pas » : j’ai décidé de quitter mon travail pour me consacrer entièrement à la recherche et à la littérature. En septembre 2015, j’ai donc intégré l’Université d’Oxford, ma thèse porte sur l’œuvre d’Abdellatif Laâbi, Mohammed Khaïr-Eddine et Abdelkebir Khatibi. Je m’intéresse également à la théorie littéraire, à la théorie postcoloniale appliquée à la littérature d’expression française, ainsi qu’aux questions relatives au multilinguisme et à la traduction.

En parcourant différents sites, j’ai vu que vous collaboriez à différentes « revues » en ligne ? Lesquelles ? Dans quel but ?

J’aime beaucoup la lecture et j’ai une grande passion pour l’exercice de la recension et de la critique littéraire. Je mène cette activité parallèlement à mes travaux académiques et je considère que le fait de collaborer à différentes revues permet de suivre l’actualité littéraire et critique, de partager et mettre en valeur le travail et les publications des autres à travers des analyses textuelles, de découvrir de nouveaux auteurs, de nouveaux sujets et enrichir mes connaissances, d’apprendre des expériences littéraires des autres et trouver de nouvelles sources de réflexion et d’inspiration. Si les publications académiques sont liées à des règles d’édition strictes et des délais de publication très longs (en raison de l’évaluation par les pairs), les contributions aux revues m’offrent un espace complémentaire où je peux analyser les œuvres parues récemment et garder un contact permanent avec la lecture et l’écriture.

Les revues auxquelles je participe sont principalement : En Attendant Nadeau, Non-Fiction, La Vie des Idées, Zone Critique et le Cahier Critique de Poésie du CipM (Centre International de Poésie de Marseille). Dans un registre plus académique, je contribue aussi à la Revue Roland Barthes (éditée par l’équipe Barthes de l’Institut des textes et Manuscrits modernes). J’ai également contribué à des revues papier telles que Riveneuve Continents (Éditions Riveneuve), Apulée (Éditions Zulma) et récemment Nejma, pour le prochain numéro consacré à l’Algérie (Éditions de la Librairie des Colonnes de Tanger). Je précise que je réalise l’ensemble de ces contributions à titre bénévole et sans aucune rétribution. Ceci étant, le plaisir de recevoir gratuitement des livres et la passion de la lecture et de l’écriture suffisent pour me combler !

Concernant cette double écriture — réflexive (études, articles, thèse en préparation) et créative —; comment échangent-elles ? L’une ne nuit-elle pas à l’autre ou du moins l’une ne prend-elle pas le pas sur l’autre ?

J’aime beaucoup cette notion de « double écriture » : je considère en effet que les deux modes d’écriture (réflexif/créatif) sont complémentaires et en dialogue permanent. Ceci étant, je prends soin de ne pas les mélanger. La préparation de la thèse obéit à un calendrier strict avec des dates jalons et des étapes prédéfinies. Les articles académiques nécessitent un travail de fond et de longue haleine. Les publications dans les revues suivent un rythme plus libre et varient en fonction de l’actualité littéraire et de mon intérêt pour tel ou tel ouvrage. Enfin, l’écriture créative est un espace de respiration indispensable que j’essaie de cultiver malgré la pression des obligations académiques. Comme je suis actuellement en troisième et dernière année, la priorité est de finaliser la thèse.

Le titre de ce premier roman, Un roman étranger, m’a d’abord mobilisée sur le renouvellement du titre de séjour. Je n’ai alors lu la citation de Camus en exergue de la première partie que comme une sorte d’ornement d’autorité sans incidence véritable sur l’écriture d’autant que la seconde de Cioran, au début de la seconde partie, joue la même partition. Mais au fur et à mesure de ma lecture, j’ai tout à coup pris conscience – à tort ou à raison, vous me le direz –, que le nom de Camus n’était pas simple citation mais un modèle d’écriture : pouvez-vous m’éclairer sur ce point ?

La citation de Camus dit la nécessité de témoigner : raconter le long parcours du titre de séjour est un devoir, une obligation. Il me « fallait » mettre par écrit l’angoisse, l’attente, les allers-retours, la pression des démarches, la froideur des administrations,… Un roman étranger est avant tout la traduction de ce devoir de témoignage : se libérer de l’angoisse du titre de séjour en en faisant un sujet d’écriture. Le titre du roman est aussi bien une référence à L’Étranger de Camus qu’une façon détournée de dépasser le classement des livres en France entre littérature « française » et une autre « étrangère ». En France, un roman dit « étranger » est un roman écrit dans une autre langue et traduit ensuite en français. A l’inverse, mon « roman étranger » est écrit en français mais il n’en demeure pas moins étranger car son narrateur, son univers, son titre de séjour restent étrangers, marginalisés.

La citation de Cioran souligne, quant à elle, le rapport de proximité entre l’écriture et la désillusion. On écrit aussi pour dire ses échecs, pour les saisir et les enfermer dans une structure narrative, un texte qui permet de les voir sous un nouveau jour. Camus et Cioran sont deux auteurs qui m’ont beaucoup marqué. Ils représentent à eux deux l’énergie de l’action et l’obsession du scepticisme : un idéal de révolte enfermé dans le tragique. Le narrateur du roman s’acharne à écrire mais reste enchaîné à ses doutes, habité par ses désillusions.

Y a-t-il d’autres lectures ou influences dont vous souhaiteriez nous entretenir ? Sur un des sites littéraires, vous consacrez un article à Borges, à Mabanckou, à Todorov, entre autres ? Quelle importance ont-ils pour vous ?

J’ai écrit Un roman étranger à une époque où je lisais beaucoup le Nouveau Roman : Robbe-Grillet, Simon, Sarraute et Butor (du moins dans ses débuts). J’étais fasciné par la capacité « visuelle » de ces auteurs à saisir les espaces, à reproduire les ambiances, à construire des univers incertains, fragmentés, et en même temps tellement réels. Je retrouvais chez ces auteurs l’idée que le monde n’était ni linéaire ni organisé mais fait de répétitions, de blancs, de retours, de circonvolutions : j’y voyais une métaphore de l’énergie inépuisable de la création, de l’obsession nécessaire à tout projet d’écriture. Robbe-Grillet en particulier a beaucoup influencé l’écriture du roman, notamment l’expérience que j’ai tentée dans l’avant-dernier chapitre. En ce sens, la lenteur et la répétition sont des éléments voulus : je voulais inscrire ma vision de l’écriture dans la structure même du récit.

En dehors du Nouveau Roman, ma formation en Lettres m’a permis de lire les grands classiques et de découvrir des auteurs qui m’ont certainement marqué. Les fictions de Borges sont une école de l’érudition et de l’intelligence ouverte sur le monde. Les textes de Barthes constituent ce jardin infini où je glane sans cesse des réflexions sur le sens de l’écriture. L’œuvre polyphonique de Khatibi est une invitation à dépasser les frontières des disciplines et renouveler le sens de la création.

Puisque je poursuis avec vous mes quelques incursions sur Diacritik dans la littérature marocaine, j’aimerais que vous vous attardiez un peu plus sur Abdellatif Laâbi et sur Mohammed Khaïr-Eddine… Pensez-vous que cette littérature a la place qui devrait être la sienne, en France mais aussi au Maroc ?

La littérature marocaine mériterait d’être reconnue à sa juste valeur, aussi bien en France qu’au Maroc. Or, je constate que l’intérêt qu’elle suscite en Angleterre et aux États-Unis dépasse de loin les échos qu’elle a en France. La publication récente aux États-Unis de la première anthologie anglophone de la revue Souffles est un exemple parmi d’autres de cet intérêt académique grandissant. En France, l’étiquette « francophone » est souvent malheureusement synonyme de « seconde zone ». Il y a aussi un problème évident de ressources et de visibilité : tous les auteurs marocains n’ont pas accès à l’édition en France, et comme la « reconnaissance » de la littérature d’expression française reste centralisée à Paris, cela rend la situation encore plus compliquée. Une littérature qui compte dans ses rangs un poète de rang international tel qu’Abdellatif Laâbi, un créateur flamboyant de la trempe de Mohammed Khaïr-Eddine, ou encore un intellectuel prolifique tel que Abdelkebir Khatibi mérite plus de reconnaissance.

Au Maroc, on oublie souvent l’apport décisif de cette génération d’auteurs : l’énergie de la création poétique, le renouvellement des formes et des structures, le dialogue avec la philosophie, l’art, et le théâtre. La littérature marocaine contemporaine doit à la fois puiser son énergie chez ses auteurs et veiller à transmettre leur héritage aux générations suivantes.

Vous avez édité votre roman aux éditions Présence Africaine alors qu’il y a de nombreuses maisons d’édition au Maroc : pourquoi ce choix et quel a été le chemin de cette édition ?

J’ai écrit ce roman en 2012 et je l’ai envoyé à un certain nombre de maisons d’édition en France. J’ai reçu beaucoup de refus et très rarement des retours personnalisés. J’ai également contacté des maisons d’édition marocaines mais aucune n’était intéressée. Les Éditions Présence Africaine ont mis du temps à le publier mais je suis extrêmement fier de voir ce premier roman publié par une maison aussi prestigieuse. Je pense souvent à Khaïr-Eddine, ami de Césaire, qui a publié certains de ses poèmes dans la célèbre revue « Présence Africaine ». En tant que Marocain, j’ai vu également dans cette publication une sorte de réaffirmation de mon identité africaine. On a souvent tendance à séparer le Maghreb du reste de l’Afrique alors qu’on devrait chercher à construire des passerelles littéraires et culturelles autour des racines communes. Au dernier Salon du Livre de Paris, j’ai eu l’occasion de présenter mon roman aussi bien au pavillon « Lettres d’Afrique » qu’au pavillon du Maroc, pays invité de l’édition 2017. Les Africains de tout bord connaissent très bien l’angoisse du titre de séjour et le long parcours dans les dédales des administrations : les « étrangers » de la dédicace, ce sont aussi eux.