Jonathan Dee : Ceux d’ici est « un livre sur les premières années du XXIè siècle, aux USA » (Le grand entretien)

Jonathan Dee

Jonathan Dee poursuit sa fresque de l’Amérique contemporaine avec Ceux d’ici, qui vient de paraître en « Feux croisés » (Plon) dans une traduction d’Élisabeth Peellaert : prenant pour cadre une petite ville du Massachusetts, Howland, il raconte l’ascension politique d’un homme richissime qui n’est pas sans rappeler celle du locataire actuel de la Maison Blanche. Si le roman a été écrit avant l’élection de Donald Trump, Ceux d’ici montre, s’il en était besoin, combien la fiction est à même d’analyser et, de ce fait, d’anticiper les grands mouvement sociaux et politiques contemporains tout en s’offrant comme un « contre-discours », ainsi que nous l’explique l’écrivain américain qui a accordé un grand entretien à Diacritik en décembre dernier, quelques semaines avant la parution de son roman en France.

Tout lecteur de Jonathan Dee a en mémoire l’exceptionnelle scène de mariage qui ouvre Les Privilèges, le roman par lequel les Français ont découvert son œuvre, en 2011. L’écrivain nous le confirme lors de notre entretien, les ouvertures romanesques l’obsèdent, il cherche, roman après roman, une manière singulière de nous faire entrer dans son récit : Ceux d’ici ne déroge pas à cette règle d’écriture. Le chapitre zéro du roman se situe à New York, le 12 septembre 2001, dans une ville spectrale : « Broadway était figé, comme une capture d’écran » ; « ils disaient que tous les rendez-vous étaient annulés, renvoyés aux calendes grecques, que c’était la fin, mais qu’est-ce qui leur faisait croire ça ? ». Un narrateur anonyme hante la ville, tente en vain de voir son avocat, il erre dans une New York en état de choc, « ville fantôme » sous un ciel désespérément radieux. Les tours se sont écroulées la veille mais le 11 septembre, dans cette scène d’ouverture ground zero, est lui-même un événement spectral que le lecteur reconstitue depuis des détails et incises : Jonathan Dee refuse le grandiloquent comme le pathétique. Quelque chose est advenu, qui va profondément transformer le pays, l’identité américaine, le cours économique comme politique des choses, inutile d’en rajouter. Le 11 septembre est , magistralement, dans sa présence/absence.

Seules demeurent une colère et une rancœur, fil rouge de l’ensemble du roman, à laquelle l’homme laisse libre cours dans ce prologue : « Cette fois, j’ai traversé Central Park, rien que pour changer. Du sud au nord. Pas un chat. Un jour comme celui-là. Tout le monde avait peur, mais en réalité c’était une façon d’essayer de tout ramener à soi, ce qui était absurde. Soit vous étiez vraiment là-bas quand ça s’était produit, soit c’était quelque chose que vous aviez vu à la télévision, point barre. Mais dès qu’un événement grave a lieu, c’est comme si chacun voulait insister sur sa petite souffrance personnelle. Les gens n’avaient aucune idée de ce qui risquait de leur tomber dessus ensuite, c’est vrai — quand une merde pareille arrive, un truc impossible à imaginer, l’imagination part en vrille — mais quand même, ils en rajoutaient une louche, désolé. Faut redescendre. Vous n’y étiez pas, ce n’est pas à vous que c’est arrivé. D’autant plus qu’on sait tous qu’un truc aussi haut s’écroulera tôt ou tard, fatalement ».

Cynique et désabusé, contempteur de la comédie qui se joue dans l’après tragique (« Tout le monde jouait la comédie, mais pas les uns pour les autres, davantage comme si chacun se regardait soi-même »), l’homme déambule dans les rues désertées par un événement paradoxal, acmé de l’image live de la catastrophe et instant invisible, répétition infinie de l’unique, et sa marche dans New York figure ce que sera / ne sera pourtant pas ce roman : l’intelligibilité confortable et factice de l’après, les certitudes construites sur l’impensable ou le non figurable. Le roman tel que le conçoit Jonathan Dee démonte dans et par le récit, il incarne des forces par des personnages contradictoires dans ce qu’ils figurent, il joue d’une polyphonie qui met en avant les faits et l’ambiguïté essentielle de leur signification. Quelque chose s’est produit, dans New York, dans la scène d’exposition du roman, quelque chose a disparu, et ce narrateur anonyme ne réapparaîtra pas. La scène se déplace, de New York à Howland, une petite ville du Massachusetts. Au lecteur de comprendre comment et pourquoi.

Howland : si vous cherchez cette petite ville du berceau de l’Amérique sur une carte, vous ne la trouverez pas, Jonathan Dee l’a inventée, à la manière de la Verrières du Rouge et le Noir. C’est par le faux que s’énonce, bien souvent, le plus vraisemblable. Mark y retourne, il était à New York le 11 septembre et les habitants de Howland s’apprêtent à fêter son retour. Comme le lui dit sa femme, « techniquement, tu es un survivant ». Telle est l’Amérique, post trauma, un jeu de dupes, parfois à son corps défendant, dans un monde, plus largement, dans lequel « on peut devenir un héros sans rien faire, il suffit que votre action revête un sens pour les autres ».

A Howland comme ailleurs, l’économie plonge, les investissements ralentissent, sans doute est-il désormais possible de faire de bonne affaires, en particulier dans l’immobilier : racheter leurs biens, à des propriétaires qui, désormais au chômage, ne peuvent plus rembourser leurs prêts. Mark se lance, avec son frère Gerry et il compte bien profiter de l’installation dans sa petite ville de New Yorkais paniqués par le contexte politique et la menace terroriste. Howland est en effet de ces villes où cohabitent plus ou moins « ceux d’ici » (The locals) et de riches propriétaires qui ne vivent là que durant leurs vacances, ligne de partage qui figure plus largement celle qui divise le pays.

Le roman suit les affaires de Mark et Gerry, leurs spéculations et leurs espoirs, leur volonté farouche de se comporter en Américains — « il se reconnaissait un peu dans l’image américaine de l’homme d’ambition, qui ne pouvait atteindre le bonheur qu’en rêvant en grand, en progressant toujours, en conquérant. Mais en conquérant quoi ? » — dans un pays que les événements récents ont cependant profondément ébranlé. Certes « on est en Amérique » mais quel sens donner à cette phrase ? Lorsque Philip Hadi, richissime gestionnaire en fonds d’investissement, quitte New York pour Howland et s’installe à côté de la maison de Mark, tout semble reprendre les couleurs de l’espoir : Hadi sera un modèle de réussite pour Mark comme pour les habitants de la petite ville qui, séduits par sa réussite personnelle, son charisme et son mystère, en font leur maire. C’est à travers ce personnage ambigu, sa manière de modeler la ville à son image, que Jonathan Dee capte les mutations et crises de la société américaine, les déployant à travers les points de vue des personnages, les discours qui la mettent en scène, du blog que tient Gerry aux journaux du coin. Quelque chose se transforme profondément alors : la confiance dans les valeurs qui ont cimenté la nation américaine, une forme de paranoïa désormais, les mutations d’une population qui se replie sur elle-même par peur panique de l’altérité et de perte de ses privilèges, le sentiment profond, en Gerry, d’être attaqué en tant que « mâle blanc »…

Jonathan Dee

Le roman de Jonathan Dee est une sidérante chronique de l’Amérique, du 11 septembre 2001 à l’émergence du mouvement Occupy Wall Street. A la manière de Stendhal saisissant la France de 1830 depuis une révolution invisibilisée dans Le Rouge et le noir ou du Flaubert de L’Éducation sentimentale exposant la « passion inactive » de sa génération, l’écrivain américain parvient, sans didactisme ou allégorie forcée à dire une Amérique qui doute d’elle-même, se raccroche désespérément à ses valeurs fondatrices quitte à les subvertir. Ce faisant, le romancier donne à comprendre l’émergence du populisme américain, celui du Tea Party, celui de Donald Trump, montrant comment des discours portés par certaines chaînes de télévision ou des sites internet ont pu émerger et imposer leurs fenêtres anxiogènes sur l’état du monde. Le roman apparaît alors comme le seul contre-discours à même de dire autrement le présent, le raconter mais aussi le mettre à distance. Howland est dans Ceux d’ici le territoire même du « comment » (how), d’une interrogation de la crise par la chronique, dans un roman qui assoit définitivement Jonathan Dee parmi les très grands écrivains de l’Amérique au présent.

Jonathan Dee, Ceux ici (The Locals), trad. de l’américain par Elisabeth Peellaert, Plon, « Feux croisés », janvier 2018, 416 p., 21 € 90 (15 € 99 en version numérique)
Les trois précédents romans de Jonathan Dee traduits en français — Les Privilèges, La Fabrique des illusions et Mille excuses — sont disponibles en poche chez 10/18 (lire ici l’article de Diacritik)