Tomber dans les griffes d’un ours, se faire arracher la mâchoire d’un coup de patte, c’est inquiétant, traumatisant. Pourtant ce n’est dans Croire aux fauves ni un accident, ni un parcours de soin, ni une résurrection que nous offre Nastassja Martin. Croire aux fauves est plus proche du voyage onirique comme du rite de passage : c’est un récit de métamorphose comme le sont certains mythes autochtones, capables de transformer le monde au fur et à mesure qu’ils sont énoncés.

À l’heure où la littérature se met au vert, comme le montre le récent essai de Pierre Schoentjes (Littérature et écologie. Le mur des abeilles), il n’est pas mauvais de relire Julien Gracq et de profiter de la récente publication d’inédits pour partir à nouveaux frais avec lui sur les chemins du vivant.

Ailton Krenak est l’un des plus importants leaders autochtones au Brésil. Engagé dans la lutte écologiste et la défense des droits amérindiens depuis sa jeunesse, il a joué un rôle important dans la rédaction de l’article relatif aux peuples autochtones dans la nouvelle Constitution brésilienne de 1988. En 2015, les terres traditionnelles du peuple krenak (état du Minas Gerais) ainsi que la rivière Rio Doce sont ravagées par une coulée toxique provoquée par la rupture du barrage de contention de minerais de l’entreprise Samarco. En 2019, Ailton Krenak publie un recueil de textes, Idées pour retarder la fin du monde (Éditions Dehors, 2020), autour des cosmovisions amérindiennes et de leur capacité à « créer des mondes ». Au Brésil, il vient de publier deux autres ouvrages courts, tout aussi percutants (La vie n’est pas utile et Notre lendemain n’est pas en vente, 2020).

Mercy, petite ville de l’Oklahoma, est ravagée par une tornade de catégorie 5 : les orphelins McCloud deviennent l’image médiatique de la tragédie. Darlene, l’aînée des enfants, doit sacrifier son avenir pour élever la fratrie mais Tucker, ne supportant plus la pression médiatique et les déséquilibres du monde, prend la fuite, entraînant bientôt sa plus jeune sœur, Cora, neuf ans, dans un road trip vers l’Ouest qui est, de fait, une expédition punitive contre ceux (organisations comme humains) qui maltraitent les animaux.

Avec Médecine générale, Olivier Cadiot signe indubitablement son meilleur livre. Après son énergique et fondamental essai que constitue son Histoire de la littérature récente, Olivier Cadiot aborde ici frontalement, pour la première fois, les rivages du roman. Et c’est une éblouissante réussite : virevoltant, tour à tour grave et joueur, le roman nous conte l’histoire d’un groupe de jeunes gens qui, hagards mais volubiles, paraissent errer au cœur d’un monde en proie à une maladie. Roman oui, mais aussi formidable réflexion à chaque instant sur la littérature. C’est saisi de cet enthousiasme que Diacritik est allé à la rencontre du romancier le temps d’un grand entretien.

Une étude sociologique montre que les jeunes Américains entre 10 et 14 ans sont capables de reconnaître 1000 logos de marques mais qu’ils ne sont pas capables d’identifier 10 végétaux de leur région. Le constat est sans appel : nos rapports à la nature sont totalement désaffectés. En cause : notre modèle de civilisation moderne qui réduit la nature à un domaine extérieur et indifférent à l’homme. La pensée de Baptiste Morizot apporte, à travers l’exemple du pistage, un éclairage à la fois original et très accessible à ce problème écologique classique du « grand partage » entre nature et culture.

« C’est à Berlin que cette histoire commence, comme peut-être commencent désormais à Berlin toutes les histoires de ruine, de hantise et d’oubli ». C’est dire que Freshkills sera un livre sur les lieux, ce que les lieux disent de l’Histoire, mais aussi sur le paradoxe qu’ils révèlent puisque le mémorial berlinois évoqué est « un cimetière sans morts », un espace construit et sans passé ; et que Freshkills, qui donne son nom au livre, répond à la même décision de changer notre rapport au lieu : la décharge à ciel ouvert à Staten Island, « Mondor urbain » doit devenir un immense parc, recouvrant les déchets enfouis.

Doggerland, paru hier en Folio, est de ces romans dont on sait, dès la première lecture, qu’ils s’imposeront comme des classiques. Difficilement réductible à un thème, profondément situé et engagé dans une époque de crise, le livre fascine autant qu’il échappe en autant de pistes et perspectives prolongées dans un grand entretien qu’Elisabeth Filhol avait accordé à Diacritik lors de la sortie du livre en grand format chez P.O.L.

En 2019, le narrateur de Trigger Warning a décidé de se mettre en retrait de tout pour attendre la fin du monde et l’extinction de l’espèce. « Un rapport rédigé par un organisme international venait de paraître, indiquant que tout serait plié en 2050 : terminé pour l’humain. Épuisement total des ressources. Conditions climatiques transformées. Catastrophes naturelles récurrentes. Les perspectives étaient tellement sombres que certaines instances se demandaient de quelle manière on allait pouvoir coloniser Mars ou la Lune ».

Critique de la société du déchet, énonce le sous-titre de l’essai de Baptiste Monsaingeon, Homo detritus, qui vient de sortir en poche chez Points (collection « Terre »). Cette critique de nos sociétés à travers le prisme de nos déchets est, de fait, un terrible « dis-moi ce que tu jettes et comment tu le jettes et je te dirai qui tu es »… L’essai ne part pas d’une hypothèse mais d’un constat, brutal : « L’anthropocène est un Poubellocène ».

Septannées d’enquête sur l’extraction du gaz de schiste aux États-Unis sont à l’origine du livre d’Eliza Griswold, Fracture, Prix Pulitzer non fiction 2019. Ce « roman-enquête », tel que le présente Valentine Gay son éditrice française, raconte le rêve démesuré de prospérité qui s’est emparé de certains habitants de la Rust Belt désindustrialisée, au nom de l’indépendance énergétique de la nation : louer leurs terres à des compagnies d’extraction de gaz et profiter de la manne financière offerte, au mépris des tonnes de produits chimiques injectés dans les sols qui polluent la terre, l’eau et l’air. Un pacte faustien.

Les dénonciateurs de la catastrophe écologique ont été raillés comme des « gourous apocalyptiques » annonçant indûment la « fin du monde ». C’est effectivement l’idée ce que je vais défendre ici. Mais en un sens un peu plus fin que celui de la disparition de toute vie… Et, paradoxalement, cette « fin du monde » est peut-être la seule bonne nouvelle de ce temps désastreux.

L’urgence est là et le constat de Jonathan Safran Foer sans appel : nous sommes pleinement engagés dans une crise sans précédent, extinction des espèces, dérèglement climatique, catastrophes majeures liées à nos modes de vie, de consommation et d’alimentation.