Trigger Warning d’Olivier Benyahya, folioscope de nos présents désaxés

Olivier Benyahya, Trigger Warning

En 2019, le narrateur de Trigger Warning a décidé de se mettre en retrait de tout pour attendre la fin du monde et l’extinction de l’espèce. « Un rapport rédigé par un organisme international venait de paraître, indiquant que tout serait plié en 2050 : terminé pour l’humain. Épuisement total des ressources. Conditions climatiques transformées. Catastrophes naturelles récurrentes. Les perspectives étaient tellement sombres que certaines instances se demandaient de quelle manière on allait pouvoir coloniser Mars ou la Lune ».

C’est donc depuis 2042 qu’il (nous) écrit. Drôle de date pour une dystopie… Est-elle choisie parce qu’elle célèbre les 550 ans de la découverte de l’Amérique ? parce qu’elle est antérieure au Rêve s’il en fut jamais de Louis-Sébastien Mercier (2440) ? parce que son numéro est celui de nos déclarations de revenus ? Ce sont en tout cas bien des moments revenus de 2019 que commente le narrateur, des faits et des discours qui ont « déterminé la suite de son existence ». Il est resté à Paris, ville plus ou moins préservée par les catastrophes qui ont marqué les décennies suivantes : New York a été rasée, le Japon détruit (en 2033), le monde disparaît et Trigger Warning en détaille les étapes. Depuis 2042, point de vue (et images du monde) comme on parle de promontoire pour observer un panorama (en ruines), le narrateur ne peut que constater que « la réalité aura marié deux potentialités portées par les prévisions de 2019. Brutalité extrême et timing plutôt souple ». C’est en effet une accélération qu’observe l’auteur et l’adjectif « exponentiel » qui ne cesse de faire retour dans ces pages s’offre comme le signe linguistique de nos temps incertains et de la « brièveté du processus  au regard des temps historiques ». La lucidité du narrateur est une lumière portée sur nos moments obscurs.

Le narrateur relève donc ce qui « se manifeste », selon un principe de composition dévoilé dès les premières pages : il est emprunté au Krautrock, « courant musical apparu à la jonction des années 1960 et 1970 » qui « s’apparentait à un mélange d’influences disparates, selon un canevas volontiers progressif. La forme progressive se caractérise par une propension aux structures fluides ». Voilà énoncée la tension constitutive du livre, entre fluidité et maelström, disharmonie et logique d’une ligne de fuite. En effet comment (tenter de) qualifier ce livre ? Feuille(s) de chou ? l’appellation Krautrock, trouvée par la presse anglaise, dérive « du mot allemand Kraut/chou ». Trigger Warning serait alors l’album légendé des images qui saturent nos présents, des chaînes d’infos en continu aux caméras de surveillance, de la presse papier aux écrans de nos ordinateurs ; le poids des mots, le choc des photos. On pourrait tout aussi bien parler de roman graphique radical — ou de roman photo post-punk, la bluette muée en violence, mais aucune de ces qualifications ne convient pleinement pour dire un objet qui se refuse à toute assignation, que ce soit dans son genre hybride (textes/images) ou dans son style, tout de contrepieds, à la fois intensément politique (donc engagé) et ironique (donc insituable). On rit en lisant ces pages pourtant terribles, on grimace, toujours déplacé.e. Olivier Benyahya débusque, dérange, construit parce qu’il défait, entraînant ses lecteurs dans une danse sidérante. On notera d’ailleurs que le livre n’est pas paginé, aucune chronologie ou numérotation qui viendrait imprimer une logique factice au folioscope.

Dans Trigger Warning, nos présents sont dits sous forme de périphrases ou d’épithètes homériques caustiques. On y retrouve des figures brésiliennes qui ont marqué nos représentations (un footballeur populaire et un président populiste), un « partouzeur social-démocrate souriant et charismatique » dont l’autoroute vers une élection a dévié dans la suite d’un hôtel de luxe new-yorkais, un président « américain orange et multimillionnaire, et un peu raciste », des gilets jaunes et une cathédrale qui brûle, un néo-nazi élu dans une commune allemande, des luttes contre le spécisme, un dirigeant algérien « réduit à l’état de photographie officielle depuis plusieurs années », Alain Finkielkraut (retour du chou) comme refrain et symptôme, un « cinéaste chétif qui aimait le jazz de l’entre-deux guerres ». En stock aussi nos discours sexistes et gras, le racisme ordinaire, les réseaux sociaux et leur syntaxe, les débats de chaînes d’info qui s’offrent « un peu comme l’atelier expression libre en section psychiatrie », KK et KW devenus la marque « KKKW » et signe des temps, une ado qui alerte sur le climat et provoque des réactions épidermiques, un journaliste à moustache qui met en avant le collectif participatif de son dispositif d’infos. Tout est là, mis à plat et débordant sous nos yeux, désespérant et méchamment drôle — au sens étymologique de l’adverbe, tout tombe. Trigger Warning n’est pas un roman à clé, aucune des périphrases désignant les acteurs de ce monde upside down n’est une énigme, on (re)connaît chacune sans difficulté. Le principe n’est pas celui des noms (ou d’un name dropping de l’actu) mais bien celui de la fable — désigner autrement pour recomposer. On pourrait d’ailleurs ici reprendre l’exergue de Frontières, le précédent livre d’Olivier Benyahya (Fayard, 2019), une citation de Thomas Bernhard : « ce qui importe, c’est si nous avons la volonté de mentir ou celle de dire et écrire la vérité, même si cela ne peut jamais être, si ce n’est jamais la vérité (….). Au bout du compte, ce qui importe seulement, c’est la part de vérité dans le mensonge ». C’est en cela que la littérature est lanterne magique et lucidité sans confort, ici radicale mise en page et en garde.

Si le récit suit la logique du démontage des rouages de nos présents, celle d’un dispositif de commentaire d’une mécanique implacable, les 170 images du livre paraissent un zapping fou et quasi autonome, faisant de nous les spectateurs du spectacle de masse dont justement nous sommes parfois les acteurs, le plus souvent les figurants. Lisant Olivier Benyahya, on pense à Patrick Bouvet (dont les éditions Jou ont récemment publié Pistes 1) et son « mouvement qui enregistre le monde / le mécanise / et le projette » comme à certaines installations de Christian Boltanski.

Textes et images sont samplés, leur choc soulignant des gimmicks — comme le détail élevé en chef d’œuvre de la com’, qu’il s’agisse de l’écharpe rouge d’un politologue capable de dire une chose et son contraire sur tout sujet (canicule, « pata negra, compétitions handisports »), de la plastique proéminente de KK ou de punchlines ignobles qui alimentent la rumeur du monde. Notre époque est celle qui peut à la fois laisser dire et relayer le pire et interdire des œuvres classiques parce que certaines scènes pourraient choquer la sensibilité de quelques-un.es. Alors Olivier Benyahya propose un Trigger Warning contre ces mentions TW (et « avertissements au public ») constants, un texte situationniste, une dérive dans les télescopages et coïncidences jamais fortuites du monde, ici reprises (comme on recoud) sous forme d’un collage vertigineux, d’un montage qui introduit une friction, à même de rendre sensible le chaos des « structures fluides ».

 

Notre époque — ce 2019 racine du mal et de la catastrophe — est celle de la contradiction permanente, d’un chaos du sens, de la juxtaposition disparate. Voir ce dispositif dénudé n’en réduit évidemment pas le désordre mais fait apparaître des séries : les attentats, les viols (réels et discursifs), ces trois New-Yorkais qui ont « spectaculairement incarné l’indignité du système capitaliste ultra-libéral » et ont vu leur implacable mécanique prédatrice s’enrayer (financière pour le premier, sexuelle pour les deux autres). Sous les yeux du narrateur, « névrosé solaire » et spinoziste (malgré lui), comme sous les yeux du lecteur de Trigger Warning, tout se déroule comme tourneraient les rotatives du monde. Le narrateur a longtemps voulu « réaliser un montage vidéo qui aurait saisi l’essence de notre civilisation. Une chose globale, faite de sources éparses, sans lien manifeste ». Nous le tenons dans nos mains, tout entier défini par les derniers mots du livre, art poétique oblique puisqu’il définit les chansons de Peter Milton Walsh : en elles, « une sensation de présent qui les faisait résonner comme une résistance terriblement belle, comme une victoire sans cesse renouvelée ».

Tout Trigger Warning est dans quelques-uns des mots que je viens de relever dans le texte : lutte et résistance contre ce quotidien que chaînes d’infos et réseaux sociaux moulinent et que Netflix scénarise. Il s’agit bien ici de manifester comme on donne à voir, comme on énonce des combats, comme on se situe et s’engage, comme on se met en retrait du monde pour le regarder avec le recul panoptique que permet la littérature. Rien n’est ici archive mais bien précipité de nos présents, les disjonctions texte/image permettent que rien ne se fige, que tout se déplace comme la signification incertaine de l’ensemble.

Si Trigger Warning d’Olivier Benyahya est une dystopie, c’est au sens de Donna Haraway, d’un vivre avec ce « trouble » désignant ce qui remue et dérange, une poétique et un ethos pour « créer de nouvelles parentés, des lignées de connexions inventives » et « aider à la recomposition des mondes ». C’est en cela que la SF, à laquelle pourrait sembler appartenir cette dystopie, n’est pas seulement science-fiction mais bien speculative fiction, soit, poursuit Haraway, « une méthode pour retracer, pour suivre un fil dans l’obscurité, dans l’histoire vraie d’une aventure dangereuse ».

Olivier Benyahya, Trigger Warning, Éditions Jou, octobre 2020, 184 p., 16 €

Le livre peut être commandé directement sur le site des éditions Jou ou en « click and collect » auprès de votre libraire. Signalons, puisque cet article évoque la notion de résistance, que Jou refuse la vente de son catalogue sur Amazon et que la maison d’édition, créée en 2017 — et depuis 2019 structure associative dirigée (bénévolement), Éric Arlix, Xavier Boissel et Hugues Robert — ne traverse pas sans difficultés la tempête actuelle des confinements et fermetures de librairies. Une cagnotte Ulule permet de les soutenir et, à travers eux, l’indépendance, la passion et l’exigence. Enfin, Vivre avec le trouble de Donna HarawayStaying with the Trouble : Making Kin in the Chthulucene (2016) — est ici cité dans sa traduction française, par Vivien Garcia, aux Éditions des Mondes à faire (juin 2020).