Avant d’enquêter sur la filière de la tomate d’industrie (L’Empire de l’or rouge), Jean-Baptiste Malet s’était intéressé à l’Amazonie : non le poumon vert mais l’un des GAFA, quand bien même le titre de son enquête embedded chez le géant de la vente en ligne joue d’une ambiguïté volontaire pour mieux la faire entrer dans le cadre d’enjeux sociétaux plus larges.

« Tout ce qui est apparaîtra ». (Dies irae)

 

Pour comprendre pourquoi les vaches regardent passer les trains, il suffit de regarder le comportement d’un troupeau de gnous. Dans le même temps qu’il broute, chaque gnou reste attentif, mais ne fait pas attention au seul indice d’un prédateur coulé dans les herbes hautes. Il est aussi aux aguets de ce que voient tous les autres et réagit au moindre signe que l’un d’entre eux pressent un fauve.

Le sous-titre de Règne animal de Jean-Baptiste Del Amo pourrait avoir des accents balzaciens (Grandeur et décadence d’une exploitation agricole) ou zoliens (Histoire naturelle et sociale d’une famille), sur un siècle de 1898 à 1981 : dans le Gers, à Puy-Larroque, tout semble d’abord un « perpétuel recommencement », dans une ferme qui suit le rythme des saisons et cycles naturels, avant que la petite exploitation familiale ne devienne un élevage de porcs industrialisé et intensif, selon un double mouvement d’accélération et de chute, jusqu’à « l’effondrement ».

« Il n’avait jamais vu un lieu pareil. Une espèce de micro-communauté adossée à un tas d’ordures d’une taille exceptionnelle » : dans une vaste décharge à l’écart de la Ville, un groupe survit en triant les déchets. « Fourmis laborieuses à la recherche d’un Eldorado perdu », adultes et adolescents recyclent, réparent et vendent, jusqu’au jour où un incendie se déclare, révélant un vaste trafic de déchets toxiques et une mafia des « poisons industriels ».

En 1967, la révolution culturelle bat son plein en Chine. À l’université Tsinghua, le physicien Ye Zhetai, accusé d’enseigner la théorie « réactionnaire » de la relativité, tient tête aux Gardes Rouges et meurt à coups de ceinturons. Sa fille Ye Wenjie assiste à la scène. Si sa mère et sa sœur ont renié leurs origines bourgeoises et se sont rangées aux côtés de la révolution, Ye Wenjie n’est pas considérée comme assez repentante, et se retrouve dans un camp de travail à scier les arbres abattus des forêts de montagne. Bien qu’elle soit loin de tout, elle rencontre un ingénieur qui a connu son père. L’illusion d’échapper au climat politique à travers une amitié intellectuelle est de courte durée, et le sort de la jeune femme semble ne jamais cesser d’empirer. Jusqu’à ce que, grâce à ses connaissances techniques, on lui propose de travailler dans une base scientifique dont elle ne pourrait jamais sortir. Cette dernière impasse lui semble plus enviable que tout retour vers un monde extérieur qui n’est que trahison et cruauté.

Et si le réalisme contemporain était biologique ?
Si, plus largement, notre rapport au monde, politique comme esthétique, était moléculaire ?
C’est ce que pensait Félix Guattari dans un essai de 1977 appelant à répondre à « la miniaturisation du système répressif » capitaliste par des luttes à la même échelle, vision prophétique (et surtout portée par l’intelligence aiguë d’un présent annonçant son à venir) d’un monde moléculaire. Le titre de cet essai, La révolution moléculaire, est justement le sous-titre de l’exposition Crash Test, choisi par son curateur, Nicolas Bourriaud pour rassembler, sous un « manifeste » commun, les œuvres de vingt-cinq artistes de la jeune scène internationale contemporaine à La Panacée-MoCo de Montpellier.

 

Megan Hunter, née en 1984 à Manchester, est poète. Elle investit pour la première fois le roman avec La Fin d’où nous partons. Plus encore, elle se saisit du roman d’anticipation, genre par essence hybride, croisant peurs ancestrales, désenchantement présent et angoisses futuristes. Elle en fait la forme romanesque à même de dire l’intériorité complexe d’une jeune mère et les désordres climatiques et politiques d’un moment. La fin d’où nous partons narre une double crise, intime et collective, dans un texte qui tient de l’épopée à rebours, une fois réduite en fragments de prose par l’apocalypse.

L’enquête menée par Jean-Baptiste Malet sur « l’histoire méconnue d’une marchandise universelle », la tomate d’industrie, est double : elle est celle publiée en 2017 chez Fayard, L’Empire de l’or rouge, celle d’un documentaire, avec Xavier Deleu, diffusé ce soir sur France 2 à 22 h 50.
Et l’un comme l’autre donnent à comprendre ce qui se cache derrière les appétissantes boîtes de sauces et autres ketchups de nos placards, en quoi la tomate est le concentré de nos systèmes économiques et sa couleur rouge celle du sang de centaines de milliers de travailleurs exploités, voire esclavagisés, de par le monde.

Critique de la société du déchet, énonce le sous-titre de l’essai de Baptiste Monsaingeon, Homo detritus, publié au Seuil en mai 2017, alors que se tenait au Mucem une exposition sur nos Vies d’ordures.
Cette critique de nos sociétés à travers le prisme de nos déchets est, de fait, un terrible « dis-moi ce que tu jettes et comment tu le jettes et je te dirai qui tu es »… L’essai ne part pas d’une hypothèse mais d’un constat, brutal : « L’anthropocène est un Poubellocène ».

Carnets d’été d’une ornitophile : le sous-titre dessine à traits vifs le projet du livre de Fabienne Raphoz. Ni ornithologue, avec son savoir spécialisé, ni Birdwatcher, avec son lourd appareillage d’observation, mais ornitophile : une manière d’ouvrir les champs disciplinaires comme on ouvre grand les fenêtres, pour faire circuler l’air, les motifs et les figures.

Le capitalisme est-il un cancer ? Telle est la question que pose abruptement le roman de Richard Powers, Gains. Publié en 1998 aux USA, en 2012 dans sa traduction française, désormais disponible en poche chez 10/18, il est toujours d’une actualité aiguë, mieux encore : les quelques quinze années écoulées entre sa parution originale et sa traduction ont rendu toujours plus pertinente cette fresque de l’Amérique entrepreneuriale.

« Du nerf. Il faut que je raconte cette histoire. Il faut que j’essaie de comprendre en mettant les choses bout à bout. En rameutant les morceaux. Parce que ça ne va pas. C’est pas bon, là, tout ça. Pas bon du tout ».
La narratrice du dernier roman de Marie Darrieussecq, Notre vie dans les forêts, témoigne d’une situation de crise, plurielle. Tout se fragmente, le monde tel que nous l’avons connu, celui dans lequel elle a, elle aussi, vécu, son propre corps et tout ce qui pourrait ressembler à un avant clairement identifiable.

Pilar Albarracin, She Wolf, 2006, vidéo © Galerie Georges-Philippe & Nathalie Vallois, Paris

La définition de vivant ne va plus de soi depuis des années notamment face à une médecine dont le progrès brouille les frontières entre corps vivant, malade et cadavre. L’état de mort cérébrale en est l’exemple le plus frappant. Cependant une approche du concept semble apparaître en ce début du XXIe siècle : après l’ère de la robotique, de l’homme androïde, du corps métallique qui fut le fantasme du siècle dernier – depuis les hommes robotisés des peintures de Fernand Léger au mouvement cyberpunk des années 90 –, la chair organique revient comme modèle du nouveau vivant. Mais ce n’est pas cette chair saine et bien portante à laquelle certaines médecines douces tentent de redonner ses titres de noblesse mais une chair qui retourne à sa définition originelle. Chair modeste, trop modeste, une simple chair comestible… Car le corps humain, roseau pensant, malgré la grandeur d’âme qu’il peut contenir, qu’est-il au final si ce n’est un assemblage d’os, de muscles et de veines ? Que devient-il, privé de sa pensée, si ce n’est un simple tas de viande ?

Frères migrants de Patrick Chamoiseau vient de paraître au Seuil : l’occasion, pour Diacritik d’un grand entretien avec l’écrivain qui évoque la mondialisation déshumanisante, le « Tout-Monde », Édouard Glissant, la créolité, la littérature et un monde qui pourra se construire « non pas selon les modalités de la communauté, mais sur la base de solidarités multidimensionnelles, évolutives, et de fraternités imprévisibles et transversales ».