La liberté serait de sortir se promener quelque part, une glace à la pistache à la main. Désir simple, banal même, mais pour Shahin cela signifierait obtenir enfin la possibilité de dépasser sa condition, l’oublier. Libre de vivre, sans frontières, sans police, sans caméra de surveillance, sans prison. Libre d’avoir une consistance, une identité, une vie réelle, lui qui souffre d’être tellement « irréel » car fantôme de soi.

« Est-ce ainsi que les hommes vivent
Et leurs baisers au loin les suivent »
Louis Aragon

En split-screen, deux villes en guise de générique. D’un côté, New York au temps des Twin Towers. De l’autre, le Tower Bridge de Londres qui enjambe la Tamise. Tours érectiles, tapis d’eau amniotique, transversalités masculines féminines, fourmilière urbaine encline aux rencontres illégitimes. Deux plans fixes pour ouvrir le film, stipuler son parti-pris narratif. Ici, l’adaptation française de Tromperie de Philip Roth (Deception), blanc, juif, hétérosexuel, romancier reconnu de Brooklyn, atterri à Londres pour rafraîchissement d’inspiration, et qui reçoit dans son bureau son amante anglaise sans prénom. L’écrivain américain et la maîtresse britannique sont interprétés par deux acteurs on ne peut plus français : Denis Podalydès et Léa Seydoux réunis par Arnaud Desplechin pour une aventure extra-conjugale pendant les eighties.

Joan Didion, autrice, scénariste, essayiste, journaliste (et phare du « new journalism », s’est éteinte hier à New York. Elle avait 87 ans. Son œuvre est une fresque de l’Amérique comme de sa propre vie, deux sujets en miroir, collectif et intime, intérieur et extérieur. Le 2 février prochain, les éditions Grasset publieront Pour tout vous dire (Let me tell you what I mean), dans une traduction de Pierre Demarty, un livre qui rassemble des chroniques publiées entre 1968 et 2000 comme les thèmes de prédilection de l’autrice (presse, politique, Californie, femmes) et s’offre comme un « pourquoi écrire ». Retour sur une œuvre majeure depuis le prisme du documentaire que lui consacra Griffin Dunne, en 2017 et d’une phrase en ouverture du White Album, cette phrase qui vaut ethos comme art poétique, « Nous nous racontons des histoires afin de vivre » (« we tell ourselves stories in order to live »).

La promesse d’amour d’Hervé Guibert, pour se dire vraiment, a toujours été assujettie à la pure transparence tout en passant par une certaine obliquité. Ainsi était Hervé Guibert, un ange noir, à la fois victime et bourreau des cœurs. Aimer est-ce « tout » dire ou bien se garder de dire « tout » ? Peut-on mentir et trahir par fidélité à l’amour ? Ou aimer dans l’infidélité mensongère et traîtresse ? Un magnifique, noir, lumineux, bouleversant documentaire de David Teboul, en ce moment visible sur Arte, maintenant en replay, répond à ces questions, les éclaire en tout cas. Je n’ai jamais voulu écrire sur Guibert, même si on me l’a déjà demandé, proposé, je n’y suis jamais arrivé. Et je ne vais toujours pas y arriver, ce texte, ce papier, ne sera fait que de notes, de bribes arrachées, questions ouvertes.

Ailleurs, partout, de Vivianne Perelmuter et Isabelle Ingold, serait une sorte de documentaire : « une sorte » car le film sort des cadres attendus du documentaire, comme il tend à sortir des cadres du récit, des cadres de la fiction, des cadres du visible cinématographique – comme il tend à sortir de tout cadre. Dans ce film, la traversée des frontières n’est pas seulement le thème, elle est aussi un principe esthétique et politique : traversée du discours, de l’image – un nomadisme qui emporte le cinéma, le dérègle, le réarrange pour une création particulièrement puissante, enthousiasmante.

À l’occasion de la Journée mondiale de lutte contre le sida, Arte diffuse Plaire, aimer et courir vite de Christophe Honoré, en ouverture d’une soirée spéciale, mercredi 1er décembre 2021, à 20h55. Vous retrouverez ici la critique du film par Johan Faerber, publiée lors de la sortie du film en salles.

À l’occasion de la Journée mondiale de lutte contre le sida et du trentième anniversaire de la mort d’Hervé Guibert, Arte diffuse un documentaire inédit de David Teboul, portrait de l’écrivain depuis des photographies, planches contacts, films super-8 de son enfance et séquences puisées dans les quatorze heures de rushes de La pudeur ou l’impudeur.

Cet article est dédié à un Vainqueur qui se bat

Parce qu’Emmanuelle Bercot aime pleurer au cinéma, elle rêvait de s’essayer au genre du mélo. Inspirations du désir : réunir une nouvelle fois, après La Tête haute en 2014, Catherine Deneuve et Benoît Magimel dans un tandem mère-fils. Provocation du destin : la rencontre, à New York, avec le Docteur Gabriel Sara.

Dirigée par Carole Aurouet, la collection « Le cinéma des poètes » (Nouvelles Éditions Place) réunit des études brèves et stimulantes consacrées à de nombreux auteurs et à leurs rapports au cinéma. Desnos, Picabia, Duchamp, Roussel, Duras ou encore Michaux ou Aragon (liste largement non exhaustive) figurent au catalogue du « Cinéma des poètes ». Christelle Reggiani, à laquelle on doit de nombreuses études sur Perec et la direction de ses Œuvres en Pléiade, signe un Perec et le cinéma dans cette foisonnante collection.

Dans son essai sur Portier de nuit, le célèbre et controversé film de Liliana Cavani, Véronique Bergen suit les parti pris esthétiques, cinématographiques, politiques, éthiques de la réalisatrice italienne, se tenant au plus près des forces obscures, paradoxales, peut-être insupportables du psychisme, du désir, forces qui animent des êtres en proie aux souffles les plus violents de l’Histoire, des corps, des âmes. Entretien avec Véronique Bergen.

« La mort n’atteint pas uniformément tous les hommes » fait remarquer Proust dans La Recherche du temps perdu en une tremblante maxime sur le tragique de toute maladie qui pourrait escorter, pour sa sortie en salles aujourd’hui, Guermantes, le nouveau très beau film de Christophe Honoré. Car, de la maladie et de la mort, ce film ne cesse d’en convoquer, tour à tour, les fantômes lancinants ou patents, les fantômes résolument proustiens dont la tenace réapparition ou fugitive disparition n’atteignent pas uniformément tous les hommes.