Festival de Cannes 2025 – État des lieux (8)

Joachim Trier ©Dransi

Jeudi 22 mai – La fêlure

Quand quelque chose m’émeut ou me touche j’ai toujours du mal à écrire. Il m’est plus facile d’être en colère, cynique ou exaltée que d’être émue.

Le film de Joachim Trier, Sentimental value, m’a touchée. Vous voyez déjà : «toucher» ne veut pas dire grand-chose.

Il y a de ces œuvres qui bouleversent, qui résonnent profondément.

En l’occurrence, ici, c’est l’histoire d’un père – plus réalisateur que père – qui revient vers ses filles après des années d’absence. Il propose son ultime scénario à sa fille ainée (Renate Reinsve), actrice de théâtre, qui refuse. Il monte alors le film avec une jeune actrice hollywoodienne (Elle Fanning).

Ce père représente la génération d’hommes qui, s’ils sont géniaux dans leur travail, s’ils font montre d’une sensibilité et d’une justesse dans leur art, sont incapables de le faire dans leur vie intime.  Le film montre ce désir infini des enfants à être aimé par leur parent, même si c’est voué à l’échec.

Mais ce n’est pas seulement ça.

C’est aussi une réflexion sur le cinéma, une ode aux gens de l’ombre et aux actrices, un travail sur l’histoire norvégienne et le nazisme.

C’est d’autant plus beau que Joachim Trier est d’une fidélité totale à son équipe : son co-scénariste de toujours, Eskil Vogt, rencontré en école de cinéma ; Renate Reinsve, actrice qu’il a révélée ; Anders Danielsen Lie, son acteur fétiche.

La direction d’actrice et d’acteur est de toute beauté. Une scène : Rachel Kemp (Elle Fanning), en répétition, essaye de comprendre le rôle qui n’est pas écrit pour elle. Elle joue très bien, mais légèrement à côté, c’est cette légère faille qui est impressionnante.

Un peu plus tard, c’est au tour de Nora (Renate Reinsve), dans un jeu rentré, en colère, de rejouer de cette scène, de manière tellement juste.

Le film propose aussi une réflexion sur l’âge et le temps qui passe : peut-on continuer à créer lorsque l’on est vieux, doit-on trahir les amis pour toujours être dans le coup, comprendre ce qu’il se passe ?

Et au centre une maison qui relie et occupe toute l’image : une maison construite au XXe siècle et qui enserre cette famille déchirée comme la fissure qui la traverse.

C’est un film qui ne veut pas choisir pour le spectateur, qui lui laisse le choix de garder ce qu’il veut, qui lui fait confiance.

J’ai eu la chance de pouvoir interviewer Joachim Trier dès le lendemain de la projection. Ce n’est pas seulement l’intelligence du propos que je retiendrai mais l’émotion.

Un moment m’a prise au dépourvu car tout est fait ici à Cannes pour empêcher la fêlure lors des rencontres : le manque de temps, les lieux statutaires, la répétition infinie des interviews. Car les interviews à Cannes ne se font pas dans un bar PMU ou dans une salle de conférence de presse, une interview à Cannes est un défilé de mode, une marque de pouvoir du distributeur, une nécessité de prendre le plus de place possible pour montrer que le film « pèse ».

L’idée est d’optimiser au maximum le temps en organisant des « press junket » : toute une après-midi, l’équipe du film va enchaîner les interviews sans changer de lieu. Une sorte de fordisme de la promo cinéma.

Écrivant pour la presse écrite, j’ai le droit à 20 minutes au lieu des 7 minutes qu’ont les journalistes audiovisuels. Paradoxalement, s’il n’y a plus d’argent en presse papier et que la diffusion est moindre, il demeure une forme de respect pour le travail d’écriture. La France continue d’être surprenante et contradictoire !

Le vent souffle à toute force dans un penthouse clairement fait pour les journées ensoleillées et Joachim Trier parle de son film : « Je ne suis pas intéressé par la polarisation, je veux un monde plus doux, une réconciliation, un monde qui s’écouterait et qui se regarderait. Ça manque de plus en plus mais je pense que le cinéma est une forme qui permet de se confronter à l’autre. Jouer l’empathie mais aussi l’impossibilité de se comprendre les uns les autres. C’est la dynamique d’être proche et pourtant si éloigné qui m’intéresse. »

À ma question sur l’écho de la politique dans la vie intime, sa réponse : « On se sent démuni et désespéré en ce moment. Un écrivain, Karl Ove Knausgard, me demandait : ‘qu’est-ce que tu dis à tes enfants ?’. J’ai répondu : « il faut avoir de l’espoir, je crois en l’humanité ».

La voix s’étrangle, les yeux s’emplissent de larmes. C’est tellement inattendu dans cet endroit que nous sommes l’un et l’autre surpris.

Le vent fait que nous sommes penchés en avant, très proches pour nous entendre, loin, très loin du tapis rouge et des attachés presse qui fourmillent et surveillent leurs clients.

Ce sera ce moment-là de Cannes 2025 que je garderai le plus précieusement.