Terrain vague (48) – Grand Tour

© Christian Rosset

Le nouvel album Sparks a pour titre Mad ! Et celui de Neil Young and The Chrome Hearts, Talkin to the Trees (qui m’évoque ce film étrange, minimaliste, Speaking for Trees avec Cat Power). Ils passent sur la platine de l’atelier entre deux très longues plages de Morton Feldman ou de Franz Schubert, ainsi que tout ce qui ne contrarie pas le travail d’écriture.

Dans les moments de lassitude, on a parfois besoin des Sparks pour l’ironie, et du « Loner » pour la mélancolie – et la rage. Dans Lets Roll Again, Neil Young chante : « If you’re a fascist, get a Tesla / If you’re a democrat, taste your freedom » – mais c’est surtout la chanson-titre de ce dernier album, énième suite de variations sur des motifs obsessionnels, qu’on se prend à écouter en sans se lasser :

9 juin 2025. « Time stop ! » Revu hier soir Megalopolis de Francis F. Coppola : ses excès, mais aussi ses finesses ; son côté péplum expérimental, mais aussi sa manière de revisiter un siècle de cinéma : de bâtir des ponts entre lanterne magique et effets numériques. On sent un vif désir de relancer les dés : de vivre plusieurs temps, simultanément, comme ces artisans des temporalités imbriquées et du temps suspendu que sont les compositeurs et les architectes. Je songe à György Kurtág (né le 19 février 1926) : que s’est-il passé dans sa tête, il y a deux ans, quand il a rendu hommage à son ami György Ligeti (né le 28 mai 1923) ? Le résultat est une pièce de 4’30 pour ensemble, Ligeti évszázada – Kalandozás a múltban (Le siècle de Ligeti – Aventure dans le passé). Tout le monde ne meurt pas à 27 ans – il convient de remiser la nostalgie au placard et de tendre l’oreille, et le regard, vers celles et ceux, aujourd’hui très âgé(e)s, qui étaient déjà en quête de liberté alors que nous n’en étions qu’à nos premiers balbutiements :

11 juin. Mort de Brian Wilson, compositeur d’une grande subtilité côté harmonie (donc mélodie) : l’âme de ces deux merveilleux projets, Pet Sounds et Smile (le neuvième titre de Mad ! des Sparks, A Long Red Light, rend clairement hommage à ce dernier album, conçu en 1966, mis en sommeil en 1967, avant d’être enfin créé en public en 2004). Rien à ajouter… Plutôt se replonger dans L’Envers du rock (The Dark Stuff, 1994) de Nick Kent : « Le point d’orgue de toute cette période “Smile” fut sans doute atteint en novembre 1966, quand la chaîne CBS envoya une équipe télé tourner un documentaire sur Brian Wilson et sa nouvelle musique. […] L’émission devait être présentée par Leonard Bernstein en personne et supervisée par David Oppenheim [récemment primé pour un documentaire sur Stravinsky /…] Le sommet de l’émission [montrait] le jeune compositeur interpréter en direct un Surf’s Up encore inédit sur le piano de son salon – et le résultat était magnifique. A un tel point, en fait, que Bernstein lui-même en fut ébloui et déclara avec enthousiasme que cette chanson était ce qu’il avait entendu de plus beau en matière de musique contemporaine. Le commentaire extatique du vieux maître bouleversa Brian. Mieux, il le terrifia. »

Autre chose. Lisant ces derniers jours Vertiges de Jean-Pierre Dupuy (publié à La Librairie du XXIe siècle et sous-titré Penser avec Borges – donc un livre avec plutôt que sur), j’ai sorti Enquêtes de Borges de ma bibliothèque pour jeter un œil sur la traduction française de cette phrase célèbre de Nouvelle réfutation du temps : « El tiempo es un río que me arrebata, pero yo soy el río ». Dupuy propose dans son essai : « Le temps est un fleuve qui m’entraîne, mais je suis le fleuve », confirmant ce que j’ai toujours entendu intérieurement, même si, de la première édition chez Gallimard en 1957 à celle de la Pléiade, en passant par Alphaville de Jean-Luc Godard, on trouve cette très curieuse version : « Le temps est un fleuve qui m’entraîne, mais je suis le temps ». Après avoir fait cette petite vérification, j’ai retrouvé dans ce livre de Borges, juste avant l’épilogue, une citation du Pèlerin chérubinique d’Angelus Silesius (VI, 263) : « Ami, c’en est assez. Si tu veux lire plus, va, et deviens toi-même et le livre, et l’essence » (Éditions Allia, traduction d’Henri Plard) – citation que j’avais intégrée dans l’épisode précédent (47) de cette chronique.

C’est donc grâce à Enquêtes qu’Angelus Silesius ne m’était pas un parfait inconnu. Le noter dans l’introduction du suivant (48e – et dernier avant la pause estivale) est manière d’entretenir le coté labyrinthe de ce journal de lecture, qui ne donne de fruits qu’à force montage et mixage (raccordant l’insaisissable au plus concret). So May we start ?

1. Premier livre de cette constellation de toute fin de printemps, composée d’ouvrages de « genres on ne peut plus différents » mais non sans affinités : le catalogue de l’exposition François Rouan. Autour de l’empreinte (du 30 mai au 21 septembre 2025), coédité par Skira et le musée des Beaux-arts de Lyon.

Rouan, né en 1943, est connu pour ses « tressages ». Mais de quoi parle-t-on ? Relisons ce texte du peintre, écrit en 1971 et publié dans Notes de regard (Galilée, 2011) : « Le tressage : entrelacement de deux images, méthode de prospection intérieure. […] Différentes phases de la réalisation du tableau : / a / Imprégnation de la couleur sur la toile par immersion dans des bains de peinture de chacune des deux surfaces. Récupération du potentiel poétique du hasard. / b / Destruction des surfaces colorées de la première opération par une intervention graphique répétée : trames. / c / Découpage et tressage des deux images pour tendre à une condensation. […] Sur la toile, non pas un message, mais la trace d’une vibration qui fasse corps avec son véhicule. » Même si elle présente un grand nombre de travaux sur toiles et papiers tressés, le « sujet » de cette exposition est l’empreinte : empreinte de la couleur, empreinte de la mémoire, empreinte d’un artiste sur le monde qui l’entoure. Près de 130 œuvres, en partie reproduites dans ce catalogue qui entremêle images et textes – six essais écrits pour l’occasion, signés par Isabelle Monod-Fontaine et Sylvie Ramond (qui ont assuré le commissariat de cette exposition), Pierre Wat, Éric Pagliano, François-René Martin et Killian Rauline, sans oublier divers fragments d’Écrits du peintre qui a donné pour titre à son avant-propos La fabrique de l’empreinte dont j’aimerais relever ce passage : « UN TERRITOIRE DES EMPREINTES / Un tressage d’empreintes abracadabrantesques dans lesquelles l’une s’enchâsse en l’autre, / empreinte des encens / empreinte de l’arbre de Jessé / empreinte du phallus embaumé / empreinte hantée par le lambeau sanglant de l’histoire, empreinte des jeux et de la joie et de l’amour / empreinte des vacances / empreinte du divertissement / empreinte de ce qui ne va pas dans le système / empreinte de tous ces mots qui partent au « gueuloir » / empreinte d’une vie double / empreinte du silence au mémorial de Caluire / empreinte de la chose, empreinte de ce qui sonne et de qui guette / empreinte des formes quand il s’agit de connecter les mondes… »

Impossible, selon moi, de ne pas adhérer à un tel projet, d’autant plus que les œuvres tiennent, non seulement le mur, mais aussi l’espace du livre. François Rouan poursuit : « Et pourquoi pas l’empreinte de rien, qui est inscrite effectivement dans les doutes et les équivoques qui doublent la surface de mes tableaux. / Ces mots de Maurice Scève – “Si le désir, image de la chose, / Que plus on aime, est du cœur le miroir…(Délie)” – m’autorisent à dire que l’ensemble de mon travail de tressage a consisté à tenter d’établir dans le plan du tableau l’empreinte même de la chose. » /  / « Je ne vais pas essayer de définir l’empreinte de la chose sinon que c’est précisément l’empreinte de ce que je ne saurai jamais dire. »

François Rouan. Autour de l’empreinte, pages 174-175 © François Rouan, ADAGP / Musée des Beaux-Arts de Lyon / Editions Skira.

Autour de l’empreinte, donc – en onze parties, précédées d’un prélude (« Marbres » et « Bois ») : 1. « Stücke » / 2. « Coquilles » / 3. « Roses turques » / 4. « Primatice » / 5. « Lorenzetti » / 6. « Mirotopos » / 7. « Mappes » / 8. « Vénus » / 9. « Transis » et « Crânes » / 10. « Jardin taboué » et « Recordas ». Il conviendrait de citer pour chacune de ces parties les légendes qui les accompagnent, mais ce n’est ici le lieu ; contentons-nous de quelques « notes de travail » (recueillies dans Notes de regard) : « Prendre l’empreinte pour modèle, c’est interroger […] cette opacité secrète de la couleur irradiante. […] Couleur véritable – non pas la couleur évanescente du ceci ou du cela, mais l’inénarrable couleur recolorante lovée au tout profond de la sensation (Notes sur l’empreinte, 2003). « La picturalité qui m’excite depuis toujours est celle qui cherche à éviter d’enclore à tout prix la couleur dans le dessin. La forme couleur est un tressement sans hiérarchie, plutôt un rythme, une gestuelle qui est le tempo de la dépense en peinture (Mappes, 2005). »

François Rouan. Autour de l’empreinte, pages 82-83 © François Rouan, ADAGP / Musée des Beaux-Arts de Lyon / Editions Skira.

« J’en passe de plus en plus par l’endiguement du miroir pour tenter de franchir les portes du tableau. Mais ce n’est certainement pas pour rejoindre la forme épurée et les belles proportions de la mise à distance. / Je casse au miroir des vérités lexicales simples. Je casse la forme de l’anatomie pour compresser des empreintes de lumière. […] Parfois au sol, je découvre un bâillement dans l’organe clos qui s’entr’ouvre à mon regard sans déchirure (Coquilles, 1995). » Pierre Wat : « Comment peindre ce qui se refuse au voir ? Quelle texture peut-on donner à cette altérité qui, échappant au regard comme au toucher, déjoue toute appropriation véritable ? Dans “Roses turques”, la couleur agit en même temps comme présence charnelle et voile aveuglant : ce qui vient et ce qui, en venant, offusque le regard. Un jus laiteux, d’une impureté corporelle, tel un fluide, vient maculer le dessin, contrariant la précision chirurgicale, cruelle de son trait. »

François Rouan. Autour de l’empreinte, pages 86-87 © François Rouan, ADAGP / Musée des Beaux-Arts de Lyon / Editions Skira.

Isabelle Monod-Fontaine : « Les jeux de l’empreinte et du sexe, du désir de peindre et de vivre avec l’obsession de la mort, restent au centre d’une œuvre construite sur toutes les formes de mémoires les plus partagées, comme les plus particulières. » François Rouan (La fabrique…) : « Si comme le dit Sempé : “Rien n’est simple, tout se complique”, reste à savoir pourquoi ai-je suscité l’hospitalité du musée des Beaux-Arts de Lyon ? / Lyon, grande capitale du travail d’édition ; le musée témoigne dans la longue durée d’un travail de pensée universaliste. Ici, dans les anciens fossés des Terreaux, opèrent des confluences – comme le Rhône et la Saône, comme hier s’établissait la cité entre l’Autel et l’Amphithéâtre – Lyon capitale représente le diagramme archéologique de la résistance à la doxa paresseuse. »

Me reviennent deux conversations avec François Rouan enregistrées pour la radio : en 2001, sur ses liens avec Balthus à la Villa Médicis ; en 2008, au sujet de Simon Hantaï qui venait de nous quitter. Il n’y avait rien à couper – ce qui n’est pas si fréquent. Je me souviens aussi des échanges de 2022 entre Rouan et Jean Daive publiés dans un petit livre aux Cahiers de la Seine, Le Nœud, Jacques Lacan, brièvement évoqué dans le 43e épisode de Terrain vague. Refermons provisoirement ce livre catalogue en reprenant la toute fin de l’Avant-dire du peintre : « L’art est toujours un sarcophage de silence, un repentir des chagrins, une forme d’empreinte de l’indestructible riposte du vivant, qui connaît le prix des mots et des morts. »

Regard voilé I, 2015-2016, Peinture à l’huile sur toiles tressées © François Rouan, ADAGP / Musée des Beaux-Arts de Lyon / Editions Skira.

2. De Michèle Cohen, nous avions découvert, il y a deux ans, La Rédactrice, son premier livre aux Éditions du Panseur. Des amis de longue date sort aujourd’hui en librairie aux mêmes éditions et dès l’incipit nous retrouvons ce bonheur d’écrire déjà à l’œuvre dans La Rédactrice, ce récit pluriel, d’inspiration largement autobiographique, qu’on nous présentait comme un « roman » – familial (des origines, juives tunisiennes) ; d’apprentissage (de tout) –, et qui s’achevait sur cette recommandation : « Ne pas essayer de tout dire ». Comme un autoportrait, non refermé sur soi-même, mais en dialogue, battant les cartes de l’intime et de l’observation du dehors, faisant état d’une réelle modestie, écrivais-je alors, sensible au ton, aux mille manières d’égrener des souvenirs, ou plutôt de les tresser, mixant le connu à d’inconnu, le personnel à l’universel, le familier à l’inattendu.

Des amis de longue date porte en épigraphe ces mots d’Emmanuel Hocquard : « Ce qui reste à avoir eu lieu / au bord de l’ombre et du jour, alentour. » Le dix-septième chapitre de ce livre (qui en comprend vingt-deux plus un Appendice pour faire connaissance avec quelques amis de Spinoza) est consacré à cet écrivain avec lequel, dit-elle, elle a partagé « une amitié tendre, légère et douce, et drôle », mais pas seulement, car s’y exprime aussi « un petit regret d’amitié. Une nostalgie. Le souvenir d’une allégresse qui s’est envolée. » N’en dévoilons pas davantage. Il faut lire ces chapitres plus ou moins longs du premier au dernier mot, et selon leur enchaînement, pour apprécier les nombreuses résonances de l’un à l’autre – ce qui nous conduit à faire travailler notre mémoire, ainsi que nos moteurs de recherche. J’ai cité le nom d’un des amis de longue date de Michèle Cohen, mais nombre d’entre eux ne sont pas nommés avec autant de précision dans son livre : on doit souvent se contenter d’un prénom ; et à plusieurs reprises d’une simple initiale.

Examinons maintenant le texte de présentation. « Longtemps elle a été la plus jeune, celle qu’on appelait “la petite”. Des années plus tard, de ses grands amis, elle dresse ici les portraits : un grand homme de spectacle, un réfugié élégant, un ami de Perec, un cinéaste pique-assiette, un poète analphabète, un fan de Sacha Distel, une trapéziste et son éléphant provençal et tant d’autres, dont elle raconte les histoires, les entremêle – morceaux de vie cousus de fil rouge. » Il faudrait faire écho à tout ce qui nous est conté de manière aussi éclairante que mystérieuse, comme si ça allait de soi – comme si nous étions, nous aussi, des amis de longue date. Des fâcheux dont elle parle, j’en ai reconnu au moins un (le « pique-assiette »). Mais surtout, celles et ceux dont je n’avais pas conscience de l’existence avant lecture (même s’il m’est arrivé d’en avoir croisé certains un jour ou l’autre, avant de les oublier aussitôt) sont peut-être les « personnages » qui me touchent le plus… Oui, personnage, car chaque rapport d’amitié en engendre un, plus ou moins complexe, auquel on peut parfois accorder un visage et un corps, si on les a rencontrés dans la « vraie vie » – ces fantômes familiers qui m’aident à soutenir la lecture : Emmanuel Hocquard, mais aussi Georges Perec, Nathalie Sarraute, Hugo Santiago et quelques ombres fugitives. D’invention en invention, tel(le) ou tel(le) personnage faisant parfois retour, ces vingt-deux plus un récits ont un côté labyrinthique, bien accordé au souvenir, dont l’écriture tente de démêler les fils – la narratrice devenant elle aussi personnage. Tout ne raccorde pas, mais c’est finement brodé – et les « trous » sont joliment dessinés.

« On ne négocie pas avec ses souvenirs d’enfance », écrit Michèle Cohen. Et – derniers mots du 22e et dernier chapitre, avant le très brillant Appendice (qui transcrit – ou réinvente ? – un échange avec le philosophe Maxime Rovere) – « nous avons tout le temps ». La mort rode çà et là ; mais même s’il lui arrive d’avoir le dernier mot, la matière première de ce livre, c’est la vie. Chapitre 6, « où l’on retrouve l’homme élégant croisé en compagnie de Georges Perec dans un chapitre précédent, et l’on fait plus ample connaissance avec lui » : « Pendant ces quelques mois, j’ai eu ce que vous avez appelé “un petit sentiment” pour vous, et vous avez entrepris de me persuader qu’il ne fallait pas lui donner suite ; lorsque je vous l’ai avoué, vous avez pris un air désolé, que oui, bien sûr, mais voilà : vous vous étiez marié six mois plus tôt. / Un jour vous m’avez dit : “quand le petit sentiment que vous avez pour moi sera passé, pensez-vous que nous pourrons rester amis ?” Vous aviez l’air d’y tenir beaucoup. / En voulant me convaincre de la supériorité de l’amitié sur l’amour, vous en avez énuméré les avantages et énoncé, comme une qualité ultime : “on peut souffrir aussi, en amitié, vous savez.” » La suite de cette histoire est à la fois logique et surprenante, comme ces quelques mots envoyé à la narratrice (qui l’a « bien caché au milieu du livre ») par cet homme dont on ne connaîtra que l’initiale (de son prénom ?) : « Ne m’en veuillez pas de mon absence. Je pense à vous. Les copains hommes se tapent, comme on dit, sur le ventre. Il vaut mieux que je vous tape, légèrement sur l’épaule. R. »

3. 14 juin 2025. La mort de Marc’O – qui a eu lieu le même jour que Brian Wilson (mais la nouvelle ne nous est parvenue que trois jours après) – nous laisse sans voix. La force, l’énergie prodigieuse, des entretiens que Marc’O a accordés à Gérard Berréby entre juillet 2022 et septembre 2024 (publiés chez Allia sous le titre L’Art d’en sortir) nous avait fait espérer que l’auteur de Closed Vision, des Bargasses et des Idoles deviendrait, sinon immortel, disons au moins centenaire (né le 10 avril 1927, il n’en était pas loin). Le découvreur de grands acteurs et actrices comme Bulle Ogier, Pierre Clémenti et Jean-Pierre Kalfon (aussitôt engagés par Jacques Rivette ; et Buñuel pour les deux premiers), pensait que « le rôle traditionnel de l’acteur, au service du metteur en scène, ne [lui] convenait pas. » « Pour moi, disait-il, l’acteur est responsable de ses actes. On peut dire qu’il conçoit la réalité, sa réalité, qu’il invente. » « C’est le sens profond de la formule de Rimbaud : “Je est un autre”. Le je est toujours un autre. Et il n’y a pas de je sans l’autre et sans les autres. L’activité de l’acteur se situe d’abord en nous, sur la scène imaginaire qui nous apprend ce que nous désirons confier à l’autre ou aux autres (L’art d’en sortir) ».

Je suis conscient de ne pas avoir le temps de relire Mort de Bunny Monroe, roman de Nick Cave paru il y a quinze ans chez Flammarion. Je me souviens que, malgré quelques appréhensions au départ, je l’avais dévoré avec grand plaisir. Les éditions de La Table Ronde, collection « Quai Voltaire » (qui nous avaient déjà gratifiés en septembre 2023 de Foi, Espérance et Carnage, un livre d’entretiens avec l’auteur de The Mercy Seat) sont les artisans de cette remise à disposition. Pour en faire passer un avant-goût, le mieux, me semble-t-il, est d’en reprendre les premières lignes (traduction Nicolas Richard) : « “Je suis foutu”, songe Bunny Monroe avec la lucidité soudaine de ceux qui vont bientôt mourir. Il a le sentiment d’avoir à un moment donné commis une grave erreur, mais cette prise de conscience ne dure qu’un pénible instant, et disparaît – et le voilà à l’hôtel Grenville, en sous-vêtements, sans autre compagnie que lui-même et ses pulsions. Il ferme les yeux et visualise un vagin pris au hasard, puis s’assoit au bord du lit et au ralenti, prend appui sur le molleton de la tête du lit. Il coince son téléphone portable sous son menton et, avec les dents, déchire la collerette plastique de la mignonette de cognac. Il vide la bouteille d’un trait, l’envoie valser dans la chambre, puis frissonne, saisi d’un haut-le-cœur, et dit au téléphone :

« Ne t’en fait pas, mon amour, tout va bien se passer.
– J’ai peur, Bunny, dit Libby, sa femme.
– De quoi as-tu peur ? Tu n’as aucune raison d’avoir peur.
– J’ai peur de tout, dit-elle. De tout. »

Mort de Bunny Monroe est l’histoire d’un homme ordinaire, marqué par le suicide de sa femme, qui embarque son jeune fils sur la route (il fait du porte-à-porte pour vendre des cosmétiques) : une histoire sombre, poisseuse, où se conjuguent sentiment d’effondrement et rédemption, et où les fantômes les plus tenaces – les moins transparents – ont leur mot à dire. Un roman simultanément brut de décoffrage et brillamment recherché, stylé, comme on dit dans certains milieux. Bunny est un lâche qui se montre volontiers ignoble : un pêcheur, donc une proie de choix pour Nick Cave qui aime revêtir l’habit de prêcheur. On trouvera dans Mort de Bunny Monroe nombres de clichés bien accordés à une singularité inimitable, en écho aux albums de Cave and the Bad Seeds où, entre deux chansons imbibées de sentimentalité, ou chargées de pathos, une pure merveille finit par se graver et passer en boucle dans nos ruminations intérieures. Je me souviens qu’au moment de la sortie de ce roman, Laure Limongi en avait formidablement parlé dans un texte publié sur son blog. Son billet, intitulé L’ivraisse et le gué, m’avait grandement aidé à me décider à acheter ce roman dont, comme déjà souligné, je me méfiais grandement.

« La pluie tombe en trombe sur la Punto et fouette les sacs-poubelle verts collés avec du gros adhésif sur les vitres défoncées qui ont, par miracle, tenu, empêchant que l’encyclopédie de Bunny Junior soit trempée, ce qui l’aurait poussé au suicide ou pas loin. Un orage mauve gronde dans le ciel lézardé d’éclairs qui crépitent. Bunny Junior serre son encyclopédie contre sa poitrine, sa seule amie au monde – si ce n’est qu’en cet instant elle ne lui est d’aucune aide, il ne sait tout simplement pas quoi penser. Il sait que dans les pages de l’encyclopédie se trouvent toutes les connaissances dont on puisse avoir besoin – la réponse à toute chose. N’empêche, il ne sait pas quoi penser. »

17 juin. C’est au tour d’Alfred Brendel de partir à 94 ans. Pour lui rendre hommage, rien de tel que d’écouter ou de réécouter son exécution exemplaire de l’Andantino de la Sonate pour piano D.959 de Schubert (quoi de plus beau ? sinon peut-être l’Adagio Sostenuto de la Sonate n°29 op.106, dite « Hammerklavier » de Beethoven) :

 

4. Musique, peinture, récit, roman… et maintenant : poésie, bande dessinée, cinéma. Commençons par faire le grand écart alors que le Marché de la poésie va être inauguré, place St Sulpice, à Paris.

Parmi les ouvrages en attente de recension qui s’empilent dans l’atelier, Planches contact de Beata Berggren (traduit du suédois par Martin Högström et Luc Benazet), dans la « collection agrafée aux Éditions Éric Pesty : un ouvrage assez bref, en trois parties (75 exemples, Le Photographe/Auteur et Tout pourri et […] et pauvre et les ressources). Ce qui me frappe, c’est sa mystérieuse simplicité – son « écriture économe, prosaïque, composée de phrases simples ou de courts paragraphes superposés » : « Une image est un risque. /  / Elle ne voit pas le marteau et le ciseau lorsqu’elle taille, seulement la pierre qu’elle a devant soi. /  / Tempes et orbites sont ciselées. /  / Il demeure dans son monde imaginaire. /  / Elle l’appelle par son nom pour indiquer sa relation à la réalité. » Et c’est souvent très beau : « Ce que les fantômes ont dit du monde : “C’est très beige. On n’a pas vu grand-chose.” /  / Une belette s’est blessée la langue en léchant une lime dans un atelier. /  / Deux grenouilles ont pris une décision commune. De ne pas sauter dans le puits. »

 » “Rien n’a été inventé” écrit l’autrice pour désigner le texte que nous avons sous les yeux, comme un vœu de pauvreté. » Planches contact sonne juste. « […] L’appareil photo est posé sur un pied, sur le quai face au lac. Il écrit à l’aide d’un long temps d’exposition dans l’obscurité. Lorsqu’il sort de l’eau, il demande à une autre personne qui se baigne également : L’eau est-elle froide ? /  / Il décrit ses photos. Il dit : ici, je nage. Je nage au crépuscule. L’eau était froide. Je n’étais pas seul. » Notons enfin que ce petit livre se relit – c’est même recommandé – car à chaque reprise quelque chose de neuf surgit : comme un nouveau tirage d’un négatif mettant en évidence quelque chose – presque rien – qui soudain nous saute aux yeux. « Le mouvement qui lie repousse également ses éléments. Comme un kaléidoscope, il casse, corrompt et disjoint le langage et les images qui sont à l’œuvre, dans une volonté de démontrer la grammaire changeante du monde. »

Le montage continue, de grand écart en grand écart, de planches contact en planches tout court. Cela faisait dix-sept ans que Stanislas n’avait pas publié en solo à L’Association, maison d’édition qu’il a cofondée au début des années 1990. La fin du monde est le titre de ce très attendu recueil d’histoires en noir et blanc et parfois en couleurs. Si certains aficionados en ont déjà lu certaines, ce qui compte, une fois encore, c’est leur enchaînement, qui fonctionne comme de rêve à rêve. Ça commence avec une histoire d’amour dans une boutique dénommée PARCI-PARLÀ, sorte de brocante proposant des objets improbables (et pourtant familiers) que l’on retrouvera tout au long de ce livre peu bavard, et pourtant ô combien parlant pour qui s’est frotté à ces classiques de la bande dessinée que sont Alain Saint-Ogan, Hergé et Jean-Christophe Menu. À propos de ce dernier, notons la reprise de pages écrites et dessinés pour M le Menu, un ouvrage hors commerce, imprimé à 255 exemplaires par L’Association, pour fêter les 40 ans de Menu (qui en a aujourd’hui 20 de plus) – les quatre pages originelles (avec un gaufrier de 4 x 3 cases carrées) étant remontées sur huit pages (avec un gaufrier de 3 x 2 cases carrées) dans cette nouvelle version, cette fois accessible à tous ; et ça marche aussi bien.

La fin du monde © Stanislas / L’Association.

Cette virée sur tréteaux du rêve à l’écart de notre monde effondré est à la fois visionnaire et nostalgique, respectueuse des maîtres anciens et chamboule tout, et surtout sensuelle côté dessin (dans un texte d’introduction à son travail, j’avais parlé de son pouvoir d’enchantement : malicieux, parfois ironique, toujours juste). Elle s’achève avec une histoire hybridant les univers d’Hergé et d’Alain Saint-Ogan. Elle donne son titre – La fin du monde – à l’album. Reprenant les personnages Jo et Zette (rebaptisés Joseph et Louise et habillés autrement), leurs parents, et leur adjoignant malicieusement le pingouin Alfred (compagnon de Zig et Puce ici rebaptisé Coco) à la place du singe Joko, elle relève, comme toutes celles qui la précèdent, d’un formidable travail d’équilibriste dont on attend impatiemment la suite. Car cette Fin du Monde est tout sauf la fin d’un monde

La fin du monde © Stanislas / L’Association.

5. Un film pour finir, en édition « Combo Blu-ray DVD » chez Shellac : Grand Tour de Miguel Gomes, « Prix de la mise en scène » à Cannes en 2024 – un prix qui couronne assez souvent le meilleur film de la compétition (souvenons-nous de Mulholland Drive ou d’Annette, sans oublier le doublé Bresson / Tarkovski en 1983).

Grand Tour est un éblouissement, pour de nombreuses raisons. Nos sens sont alertés dès la première image ; et la mémoire est plus que jamais sollicitée, non seulement pour retenir ce qui nous est offert généreusement, mais aussi pour faire dialoguer ces images et ces sons avec ce qui nous hante depuis que nous prenons part aux colloques de fantômes dans les salles de cinéma. Rappelons le synopsis de ce cinquième film (et bien davantage, si on compte trois pour Les Mille et Une Nuits ; ou si on ajoute les courts métrages, ainsi qu’un film en collaboration) de Miguel Gomes : « Rangoon, Birmanie, 1918. Edward, fonctionnaire de l’Empire britannique, s’enfuit le jour où il devait épouser sa fiancée Molly. Déterminée à se marier, Molly part à la recherche d’Edward et suit les traces de son Grand Tour à travers l’Asie. »

Comme le cinéaste nous a révélé la genèse de Grand Tour, tendons l’oreille : « Ce film a commencé à prendre forme la veille de mon mariage. Je lisais un livre de voyage de Sommerset Maugham, A Gentleman in the Parlour. Dans deux pages de ce livre, Maugham raconte une rencontre avec un Anglais vivant en Birmanie. Il avait fui sa fiancée à travers l’Asie avant d’être rattrapé et de finalement vivre un mariage heureux… Au fond, il s’agissait d’une plaisanterie, jouant sur des stéréotypes universels : l’entêtement des femmes l’emporte sur la lâcheté des hommes. Cette poursuite a pris la forme d’un Grand Tour. Au début du XXe siècle, le “Asian Grand Tour” est le nom donné à l’itinéraire qui part d’une des grandes villes de l’Empire britannique, en Inde, et se termine à l’Extrême-Orient (Chine ou Japon). […] À partir de cette idée sommaire du fiancé prenant la fuite en suivant cette route, nous avons décidé qu’il fallait faire ce Grand Tour nous-mêmes avant de commencer à écrire le scénario. Nous avons filmé cet itinéraire en 2020, […] créant ainsi des “archives de voyage”. L’écriture est née de notre confrontation avec ces images de l’Asie qui, de fait, devenait le tout premier personnage de notre histoire, celui qui donnerait naissance à tous les autres. Avec ce voyage a surgi la nécessité d’intégrer à notre histoire à venir celles que nous rencontrions au cours du périple, ce storytelling que nous ne pouvions et ne souhaitions pas recréer en studio : les contes, les danses, les musiques, les spectacles d’ombres… Les enregistrer sur place pour intégrer ces éléments tels quels dans le film était aussi une manière pour nous d’éviter au mieux le risque de dénaturer ces histoires en les reproduisant de toute pièce en Europe. »

Grand Tour © Uma Pedra No Sapato – Vivo film – Shellac Sud – Cinéma Defactà.

Le travail de studio est d’autant plus prodigieux qu’il se frotte aux « archives ». On songe à Sternberg et à ces inventeurs de mondes que notre époque a tendance, sinon à ignorer, disons à mettre un peu de côté. Dans son journal Gomes note ceci : « Contrairement à ce qui se passe habituellement dans les films d’archives, ces images ne viennent pas du passé mais du présent. Et le reste du film, tourné avec des acteurs, en studio. […] Comme dans les screwball comediesaméricaines des années 1930 et 1940, la femme est le chasseur et l’homme la proie. Cependant, les deux personnages sont séparés dans l’espace et le temps du film. […] Il y a plusieurs Grands Tours dans ce film. Celui, géographique, des images de l’Asie contemporaine, correspondant au parcours des personnages dans l’Asie imaginaire, reconstituée en studio. Il y a le Grand Tour affectif vécu différemment par Edward et Molly : tous deux sont en mouvement dans ce territoire sentimental qui n’est pas moins vaste que celui qu’ils traversent physiquement. Et surtout, il y a le Grand Tour qui unit ce qui est séparé – les pays, les sexes, les époques, le réel et l’imaginaire, le monde et le cinéma. C’est surtout à ce dernier Grand Tour que je veux inviter le spectateur du film. Et c’est à cela que sert le cinéma, je crois. » Oh que oui…, nous sommes plus que jamais en accord avec ça.

Grand Tour © Uma Pedra No Sapato – Vivo film – Shellac Sud – Cinéma Defactà.

20 juin 2025 : dernier jour de printemps. Le Marché de la poésie bat son plein sous la canicule. Je prends connaissance du beau livre catalogue publié par Gallimard à l’occasion de l’exposition de Pierre Alechinsky, Sur papier, au musée-bibliothèque Pierre-André Benoît à Alès (jusqu’au 4 janvier 2026 – on en reparlera à la rentrée). Pierre Alechinsky fêtera son 98e anniversaire le 19 octobre prochain (soit trois mois après le 100e anniversaire de Jean-Pierre Faye) : tout cela nous incite à continuer de tracer quelques sillons dans les sentiers du Terrain vague (à suivre) 

Catalogue de l’exposition François Rouan. Autour de l’empreinte, Éditions Skira / Musée des Beaux-arts de Lyon, juin 2025, 192 pages, 39€
Michèle Cohen, Des amis de longue date, les éditions du Panseur, juin 2025, 256 pages, 20€
Nick Cave, Mort de Bunny Monroe, La Table Ronde, « Quai Voltaire », mai 2025, 320 pages, 23€
Beata Berggren, Planches contact, Éditions Éric Pesty, juin 2025, 40 pages, 10€
Stanislas, La fin du monde, L’Association, juin 2025, 96 pages, 19€
Miguel Gomes, Grand Tour Combo Blu-ray DVD, Shellac, juin 2025, 24,99€