« Supprimez tout ce qui n’est pas pertinent dans l’histoire. Si dans le premier acte vous dites qu’il y a un fusil accroché au mur, alors il faut absolument qu’un coup de feu soit tiré avec au second ou au troisième acte. S’il n’est pas destiné à être utilisé, il n’a rien à faire là. »
(Anton Tchekhov)

Le dernier film de Mohammad Rasoulof commence par le plan d’une arme et de projectiles, et nous savons alors que nous sommes au premier acte d’une tragédie. Selon le principe du fusil de Tchekhov, si vous introduisez une arme au début de l’œuvre, il faudra nécessairement qu’elle serve, nouant le drame. De fait, ce premier plan, énigmatique, fera planer sur le film entier une tension qui ira crescendo jusqu’à ce que le théorème se vérifie inexorablement.

3 juin 2024. L’automne précoce semble achevé : il ne pleut plus et le soleil tente même une percée. La forêt, à deux pas, nous fait signe, mais c’est à la gare que nos pas nous conduisent ; il faudra donc se contenter de l’apercevoir à travers les vitres du transilien pour Paris où a lieu une projection d’un film fort attendu. Avant de quitter la maison, je relève le courrier, y trouvant le nouveau livre de Peter Handke, Dialogues intérieurs à la périphérie, que j’emporte avec moi, commençant à le lire dans le train et le métro, avant de poursuivre ma lecture dans la salle de projection où j’arrive bien trop tôt. 15 heures. Le noir se fait. Mon regard n’a le temps que de saisir au vol, page 69, cette brève recommandation : « Rester rythmiquement concentré »

25 mai. Le palmarès de Cannes vient de tomber et, n’étant pas adepte de la critique d’opinion, je n’ai rien à en dire, sinon que quelques films pas encore sortis attisent le désir, non de s’en faire une idée, mais de s’immerger dans ce qu’ils charrient potentiellement de jamais vu ou entendu. Il faudra donc s’armer de patience avant de déposer quoi que ce soit à leur sujet.

Je n’aime pas les films de Christophe Honoré. J’en suis aujourd’hui assez heureux car découvrir et aimer le dernier film d’un cinéaste que l’on n’aime pas est un vrai bonheur cinéphile. On a le droit d’avoir ses têtes, ses marottes, ses détestations, ne pas aimer les cinéastes qui ont la carte « libé/lemonde/lesinrocks ». La seule obligation du spectateur est son honnêteté intellectuelle : sans être un chef d’œuvre, Marcello Mio est une réussite.

Une famille est à l’image d’une des scènes données à voir dès les premières minutes : Christine Angot réalisatrice s’introduit de force dans la maison de la dernière femme de son père. Depuis la mort de son mari, elle n’a jamais répondu aux appels de Christine Angot, n’a jamais essayé de comprendre, n’a jamais voulu savoir. Car l’inceste, c’est un peu cela, dans notre société. On a préféré, jusqu’à quelques années encore, ne pas en parler, ne pas entendre, ne pas écouter.

Neufs récits qui mettent en scène les tracas de la vie quotidienne vécus par des gens ordinaires de tous les âges de la vie et des deux sexes :  homme, femme, enfant, adolescente, sénior. Neuf plans séquences focalisés sur un seul personnage, différent à chaque fois, placé face à un interlocuteur invisible mais présent par sa voix en off, nous introduisent dans des bureaux, parfois des salons, où se déroule un entretien entre un citoyen lambda avec un agent de l’administration lambda.

Dire qu’on attendait qu’il se passe enfin quelque chose au cours de la 49e cérémonie des César est un euphémisme. Depuis l’annonce de l’intervention programmée de Judith Godrèche au cours de la soirée de ce vendredi 23 février 2024, depuis l’édition de 2020 qui avait vu Roman Polanski récompensé personnellement par deux fois pour J’accuse (!) et Adèle Haenel se lever et quitter la salle… on attendait au minimum de la compassion, des remerciements, peut-être de la solidarité, pourquoi pas une prise de conscience…

Les lumières se rallument, personne ne bouge, on écoute l’étrange musique de fin, entre musique funèbre et cacophonie. Lorsque nous quittons la salle, chacun évite le regard de l’autre, il nous faudra un certain temps pour retrouver la réalité, remonter lentement les cercles de l’enfer et mesurer combien une séance de cinéma peut être effroyable et magnifique et nous habitera des semaines après. La Zone d’intérêt de Jonathan Glazer, espoir du cinéma britannique nous a fait toucher du doigt la banalité du mal en un hors-champ de 1h45 qui restera dans l’Histoire du cinéma autant pour son propos que pour sa forme.

Où est passé le passé, sans point d’interrogation, comme Ai-je une patrie d’Henri Thomas, le titre d’un livre que Jérôme Prieur a cosigné avec l’archéologue Laurent Olivier, entrerait en résonnance avec l’ensemble de l’œuvre, celle à la fois de l’écrivain et du cinéaste. Une idée se répète qui consiste à retrouver dans le passé – les traces, les archives, les images du passé – ce qui est encore présent. Quelque chose comme une survivance ou des fantômes qui continuent à hanter l’histoire.

On n’attendait plus grand-chose de Wim Wenders. Réalisateur de chef d’œuvres comme Paris Texas ou Les Ailes du désir, l’un des princes du cinéma des années 70-80, n’avait plus réalisé de fiction à la hauteur de son talent depuis Si Loin, si proche (et je suis gentil). Quelques documentaires nous rappelaient son talent, des films, entre le correct (Lisbonne Story) et le franchement mauvais (presque tous les autres) l’avaient renvoyé au musée Grévin des génies en mal d’inspiration, dépassé, comme les Rolling Stones, Lou Reed et les vestes en jean. Un ange déchu. Et puis ce miracle, le grand film que l’on n’attendait plus, Perfect Days, film aussi personnel que bouleversant, inventant le concept de misanthropie humaniste. Peut-être le film le plus poétique de l’œuvre du réalisateur des Ailes du désir.