Ido Fluk : Comme une impro de jazz (Au rythme de Vera)

Ido Fluk, Au rythme de Vera © Metropolitan Film Export/One Two Films

Au rythme de Vera raconte l’histoire, à travers les années 70, de Vera Brandes, géniale promotrice de concerts de jazz d’à peine 18 ans.

Nous sommes à Cologne, dans une famille conservatrice : un père dentiste, une mère au foyer, deux enfants, un garçon et une fille. Dans cette Allemagne qui frémit encore des événements de mai 68, Vera, 16 ans, sait ce qu’elle veut. Écumant les concerts, la jeune fille qui n’a peur de rien se fait démarcher par un jazzman, au début quasiment comme une blague, pour organiser sa tournée. À partir de là, on voit le parcours de Vera contre le monde, de ce que le film appelle « les échafaudages » : les personnes de l’ombre qu’on ne voit pas, qu’on ne connaît guère mais sans qui les plus grands moments et les plus belles découvertes artistiques n’existeraient pas.

C’est l’histoire vraie de Verra Brandes que l’on va suivre, cette femme qui a participé activement à faire de l’Allemagne un lieu où le jazz a pu s’épanouir, qui a produit plus de 350 albums et organisé bien plus de tournées et de concerts.

Cette force de la nature est incarnée par Mala Emde, actrice qui, lorsqu’elle apparaît à l’écran, illumine les scènes avec son énergie quasiment palpable.

À travers son histoire, nous découvrons celle d’un concert mythique : le concert de Keith Jarrett à Cologne, du 24 janvier 1975, concert devenu une référence dans le monde de la création et du jazz.

Cette année-là, le pianiste fait une tournée européenne : chaque soir, il improvise au piano, seul, pendant une heure, devant une salle comble. Un concert unique, quotidien, qui demande une concentration hors norme et pour cela des conditions précises : un piano Bösendorfer Impérial dont les caractéristiques sont : 2 mètres 90 de long, 557 kilos, 97 touches soit 9 touches de plus que sur un piano « normal ». Un mastodonte d’une beauté et d’une sonorité inégalées.

Mais, problème : alors que Vera Brandes, 18 ans à ce moment-là, réussit aux forceps à faire venir la star américaine à Cologne pour qu’il joue dans l’Opéra de la ville, le seul piano disponible est un Bösendorfer quart de queue – 1m85, 332 kg, 88 touches –, mal accordé, avec une pédale qui ne marche pas.

C’est l’histoire – vraie – d’un concert qui aurait pu être catastrophique mais qui, en raison peut-être de ces contraintes matérielles, devient une référence.

C’est donc un film à la trame narrative passionnante – faire ou ne pas faire le concert – avec des personnages attachants, Vera Brandes étant entourée d’une troupe d’ami.e.s plus sympathiques les un.es que les autres, et un dénouement qu’on sait être positif.

Ido Fluk, Au rythme de Vera © Metropolitan Film Export/One Two Films

En soi, ce sont déjà un certain nombre d’arguments qui donnent envie d’aller voir ce film d’art et d’essai. C’est aussi l’histoire du jazz : durant les 1h56, on y croise un mélange de personnages ayant existé – Manfred Eicher (joué par Alexander Scheer), contrebassiste et producteur allemand qui a eu un rôle primordial dans la diffusion du jazz en Allemagne et en Europe –, et des personnages fictifs, mon préféré étant celui du journaliste joué par Michael Chernus (qu’on a pu voir dans la série Severance).

Ce fana de jazz tente de décrocher à tout prix une interview avec Keith Jarrett. Et puis, bam !, au milieu du film, une scène de plan séquence totalement inattendue où Michael nous emmène à travers une courte histoire du jazz où chaque porte poussée dans le dédale de l’opéra de Cologne s’ouvre sur des artistes interprétants différents standards de jazz.

C’est ça, la force d’Ido Fluk, sa capacité à nous attacher aux personnages, à briser le rythme lorsqu’on commence à s’installer dans quelque chose qui nous semble familier pour nous faire écouter du jazz. Sans snobisme, sans leçon, mais par le biais de la passion.

Ce que nous regardons est une véritable ode au jazz composée par le réalisateur israélien.

Si l’histoire principale est quasiment chronologiquement linéaire, la structure du film est d’une rare intelligence : une voix off, regards caméras, adresses au public, pauses dans le rythme ; bref : un film écrit et filmé comme une impro de jazz. Le producteur Sol Burle le dit très bien : « le réalisateur passe sans transition de la fiction au quasi-documentaire, brise le quatrième mur, joue avec les techniques et les procédés de narration, traverse différentes temporalités, embrasse le chaos – et puis, en son cœur, il bifurque radicalement, change de décor et introduit un nouveau protagoniste. »

Ido Fluk, Au rythme de Vera (Köln 75), en salle le 25 juin 2025. Avec : Mala Emde, John Magaro, Michael Chernus.

Ido Fluk, Au rythme de Vera © Metropolitan Film Export/One Two Films