Cinéma : 2016, année du deuil

Ce sentiment de l'été
Ce sentiment de l’été

L’année 2016 étant terminée, il est à présent possible d’en faire un bilan cinématographique sous la forme du « top » auquel s’adonnent bon nombre de rédactions. Si l’exercice est critiquable — particulièrement lorsqu’il s’applique aux domaines culturels —, parce qu’il trie arbitrairement et hiérarchise, la contrainte qu’il présente recouvre néanmoins une vertu.

L’établissement, ici, d’un classement d’une dizaine de films permet non pas de faire émerger les meilleurs absolus – entreprise aussi impossible qu’insensée –, ou ceux qui feraient autorité, mais de proposer une lecture autant que d’affirmer une défense d’une idée du cinéma. Il ne faut pas nier le plaisir ludique et le désir de partage qui en découle, pour celui qui le construit comme pour ceux et celles qui le découvrent. Ce partage est justement le lieu d’un débat et d’échange par lequel les objets culturels qui nous entourent permettent la compréhension de l’autre. Nul besoin d’un classement pour cela, mais c’est un moyen parmi d’autres de le susciter. Au regard du nombre de productions (15 sorties par semaine), il faut a minima faire un tri. Dire que tout se vaut et s’en remettre à l’unique critère relatif du goût individuel sonne comme la défaite du vivre ensemble, car le cinéma – avec cette capacité ontologique qu’il a de produire de puissants effets de réel – est un terrain du commun. Cet art populaire participe ainsi, dans un double mouvement simultané particulièrement bien mis en lumière par Siegfried Kracauer, à révéler et façonner de notre époque.

Quels sont les films qui ont innové, anticipé notre époque, en ont témoigné, nous ont fait rêver, voyager, réfléchir ? A ce jeu aux implications à la fois graves et légères, voici donc les 10 films qui se distingueraient en cette année écoulée.

  1. Ce sentiment de l’été, de Mikhaël Hers

Tout est réuni dans le film si subtil de Mickaël Hers pour l’élire sans hésitation meilleur film de l’année. Le sentiment du deuil envahit Lawrence à la suite de la mort de sa petite amie Sasha. Son interprète Anders Danielsen Lie semble transporter avec lui la mélancolie qui l’habitait, alors suicidaire, dans Oslo 31 aout, et sa justesse suscite une merveilleuse empathie. Les écueils de l’obscène et du pathétique écartés laissent place à la douceur et à la sobriété du hors champ et d’un montage elliptique dont il résulte un tableau intimiste d’une famille et d’amis faisant face à l’incompréhension et à l’absence. L’utilisation de la pellicule 16 mm offre une saturation aux allures de Technicolor à la lumière d’été dans laquelle les personnages sont baignés et confère une fragile impression douce-amère. La lumière bienveillante de Sasha accompagne ainsi notre protagoniste dans les quartiers de Berlin et New-York en passant par Annecy et Paris, dans une ode universelle et humaniste aux voyages, aux rencontres et à la vie.

Suite armoricaine
Suite armoricaine

2. Suite armoricaine, de Pascale Breton

Françoise (Valérie Dréville), enseignante en histoire de l’art à l’université de Rennes, essaye de se rappeler. La mémoire de la relation qu’elle avait avec son grand-père, celle du tournant qu’a pris sa vie lui reviennent progressivement en arpentant le campus où elle était étudiante, en s’installant dans une tour avec vue sur des arbres bruissant en prise aux vents forts, ou en aidant une Moon (Elina Löwensohn), ancienne camarade dont le fils Ion (Kaou Langoët) suit ses cours. La balade dans ce topos labyrinthique aux fausses allures de Marienbad mène à des incursions subtiles dans des peintures qui se confondent étrangement avec la réalité, ainsi qu’à cet attachement à la terre bretonne dont l’importance est révélée par une bande son celtique. Le passé submerge le présent, d’abord par les larmes, pour atteindre une certaine quiétude lors d’une promenade se terminant dans le jardin de son enfance, Arcadie qu’elle évoquait en introduction devant son auditoire.

Julietta
Julietta

3. Julieta, de Pedro Almodóvar

Probablement le meilleur film du réalisateur espagnol depuis Volver, Julieta concentre avec virtuosité ses sujets de prédilections (famille, relation mère-fille) dépouillés de leurs aspects le plus souvent accessoires (inceste, prostitution, pédophilie). Le portrait de cette femme meurtrie par la « disparition », une dizaine d’années plus tôt, de sa fille, qui refuse de lui parler, et qu’elle essaye à présent de retrouver en se retirant au-dessus de son ancien appartement de Madrid, ne semble être qu’un canevas scénaristique pour que s’épanouisse la démonstration de la maitrise formelle du cinéaste : une partition symphonique orchestrale digne d’un Hitchcock ou De Palma accompagne le récit de ce qu’a été sa vie jusqu’à aujourd’hui en lui conférant un caractère mystérieux et investigateur. Le mélange de ses souvenirs avec les séquences présentes semble justifier les incursions à caractère magique se manifestant dans le film avec suffisamment de parcimonie pour être appréciables : la vue d’un cerf galopant au ralenti dans la neige depuis un train, suivie de la disparition d’un inconnu, le vieillissement par une serviette dévoilant un nouveau visage comme par prestidigitation, et quelques abstractions visuelles sur la mer agitée, ou encore l’habit rouge de l’ouverture que l’on confondrait avec un tissu vivant. Le film est surtout l’occasion d’aborder indirectement la question de l’absence (de la fille) et de la mort (du mari) ainsi que le rapport au temps. Un temps de recul et de plongée dans le récit de ce passé, impérieusement nécessaire pour que se rejoignent dans le présent les deux êtres séparés.

Visite ou Mémoires et confessions
Visite ou Mémoires et confessions

4. Visite ou mémoires et confessions, de Manoel de Oliveira

En 1982, alors qu’il doit quitter, en raison de dettes, la maison de famille dans laquelle il a vécu une quarantaine d’années, Manoel de Olivera tourne un documentaire dont il demandera qu’il ne soit visible qu’après sa mort. Un film posthume dans lequel le réalisateur balade sa caméra flottante dans une maison vidée de ses habitants mais pas de ses meubles. Emane une sensation étrange de visiter les lieux de manière fantomatique tandis que l’on reconstitue imaginairement la vie des occupants grâce à la juxtaposition des objets et des lieux que l’on voit (photos de famille posées sur un buffet, un fauteuil, un jardin environnant, etc.) et les dialogues en voix off de deux visiteurs fictifs interprétés par Teresa Madruga et Diogo Dória et écrits par Agustina Bessa-Luís. Le réalisateur apparait quelques fois, systématiquement accompagné de la Joconde et d’un projecteur pour livrer et commenter lui-même certains passages de sa vie. L’évocation de son emprisonnement sous la dictature de Salazar ou le monologue de son épouse Maria Isabel se tenant au milieu de son potager, font ainsi partie des moments les plus marquants. Un film posthume faisant revivre cinématographiquement le cinéaste et qui trahit sa formidable croyance en un cinéma qui le ferait passer à la postérité éternelle. La disparition d’Oliveira laisse le cinéma portugais endeuillé d’un de ses maitres, mais sûrement pas orphelin au regard du travail stupéfiant de ses jeunes pairs Miguel Gomes (Tabou, Redemption, Les Mille et une nuits) et João Pedro Rodrigues (Mourir comme un homme, L’ornithologue).

Théo et Hugo dans le même bateau
Théo et Hugo dans le même bateau

5. Théo et Hugo dans le même bateau, d’Olivier Ducastel et Jacques Martineau

Théo et Hugo ont un improbable coup de foudre dans un sex-club et se rejoignent pour jouir ensemble au cours d’une séquence merveilleusement onirique. La porte du paradis fermée brise l’instant magique en révélant une hypothétique contamination au VIH. Le temps d’une nuit, ils sillonnent ensemble les rues de la capitale avec cette épée de Damoclès au-dessus d’eux à la manière de Cléo de 5 à 7 de Varda et font les rencontres qui les aiguilleront vers le chemin de la compréhension l’un de l’autre et de l’exorcisme de la peur qui s’est immiscée entre eux. Au moment de la recrudescence des prises de risque liées aux IST, le film s’érige en prévention nécessaire mais ne peut pas y être réduit. Emballée dans un écrin, avec un sens aigu du cadre, de la photographie et de la dramaturgie, ce film est probablement la plus authentique et attendrissante histoire d’amour de l’année. Et la peur qui l’accompagne est aussi symboliquement celle de deux êtres face à l’engagement. Cette mise à l’épreuve nécessaire, la course des deux garçons au bord du canal Saint Martin et la fin à l’aurore ouvrent manifestement le champ des possibles. Un film qui aurait aussi pu s’appeler, comme celui de Murnau, Sunrise, A Song of Two Humans.

Aquarius
Aquarius

6. Aquarius de Kleber Mendonça Filho

A soixante ans, Clara (Sônia Braga) vit heureuse dans l’Aquarius, un immeuble des années 40 en bord de mer, situé dans un quartier huppé de Récife, jusqu’à ce qu’un promoteur immobilier fasse pression sur les propriétaires pour le remplacer par un complexe hôtelier. L’immeuble se vide mais Clara est la seule à refuser l’offre et subit dès lors un harcèlement. Certains habitants la menacent et la traitent d’égoïste, l’appartement au-dessus de chez elle est loué pour des partouzes, des excréments sont déversés devant sa porte, des souches de bois avec des termites sont disposées pour faire effondrer la structure. Se dessine le portrait touchant d’une femme sereinement combative, métonymie de la résistance contre la dictature du capitalisme global – portrait parfois si sensible et pertinent qu’il parait plus efficace qu’un documentaire sur ce sujet. Cette situation douloureuse, dans laquelle ses propres enfants lui reprochent sa décision et son prétendu entêtement, est l’occasion pour elle de prendre progressivement un certain recul, de faire le bilan de sa vie, et permet d’expliquer son attachement à cet endroit. On retiendra la beauté d’une scène de danse solitaire au son d’un vinyle chargé de nostalgie et la mise en relief, tout en délicatesse, des vertus de la force de l’âge contre la sensation d’accélération effrénée du temps contemporain.

Marie et les naufrages
Marie et les naufrages

7. Marie et les naufragés, de Sébastien Betbeder

Depuis 2 automnes, 3 hivers, Sébastien Betbeder concourt au rafraichissement des codes de la comédie française aux cotés d’Antonin Peretjatko (La fille du 14 juillet, La loi de la jungle) et de Justine Triet (La bataille de Solférino, Victoria) : un cinéma tantôt loufoque, jeune et progressiste, une bouffée d’oxygène aux antipodes des productions réactionnaires et toujours plus vulgaires estampillées « comédies », qui endorment les spectateurs dans un rire aussi bête que méchant (Intouchables, Qu’est-ce qu’on a fait au bon Dieu ?, Les profs, etc.). C’est donc à Marie et les naufragés que revient le titre du film le plus tordant de l’année. Le cœur de l’intrigue est simple : une fille et deux garçons. Et c’est suffisant pour les embarquer dans des situations rocambolesques. Siméon (Pierre Rochefort) croise un jour Marie (Vimala Pons) pour qui il développe des sentiments. Il fait vite la connaissance d’Antoine (Eric Cantona), ex de Marie et écrivain en mal d’inspiration, qui le met en garde contre cette femme « dangereuse ». Et comment oublier Oscar (Damien Chapelle), le colocataire somnambule de Siméon, personnage secondaire et néanmoins premier ressort comique ? De moments absurdes en séquences rêvées, à renforts de costumes, d’usage de split-screen, de transitions balayantes, et d’une bande son électrisée composée par Sébastian Tellier, les quatre convergent vers l’ile de Groix pour une résolution mystérieuse et réjouissante.

Gorge cœur ventre
Gorge cœur ventre

8. Gorge cœur ventre, de Maud Alpi

Maud Alpi investit avec acuité un abattoir pour en révéler la violence extrême, celle d’un système concentrationnaire et industrialisé au service de la mise à mort des animaux. Ceux-ci tremblent dans d’étroits couloirs, supplient de leurs yeux sous des éclairages lugubres. Un jeune homme participe à ce terrible processus en les menant à leur fin. Véritable humanité sacrifiée, oubliée par les autres qui détournent leur regard et s’arrangent avec l’illusion de doux abattages, le jeune homme se drogue, squatte une maison, se baigne dans une rivière de montagne comme pour se laver des horreurs auxquelles il est confronté. Le chien fidèle qui l’accompagne en toutes circonstances est le pont entre l’Homme et les autres animaux et le seul à percevoir dans ces poussières envolées mises en lumière dans un contre-jour, les âmes scintillantes des animaux morts s’élevant vers les cieux. Une mort soustraite à l’image mais pas au son puisque les cris et bruits de la machine implacable suscitent une imagination surement plus terrifiante. La fin apocalyptique aux allures Tarkovskiennes met en scène le chien errant dans les ruines de structures bétonnées et sur lesquelles la verdure reprend le dessus. Le documentaire antispéciste transcende alors son caractère militant pour revêtir un style hautement poétique et porter aux yeux des vivants la vérité d’une réalité volontairement cachée.

No Home Movie
No Home Movie

9. No home movie, de Chantal Akerman

C’est le film d’une double mort : le documentaire que la cinéaste Chantal Akerman, disparue juste avant la sortie dans les salles, réalise sur sa mère décédée. Cette mère juive qui fuit la Pologne en 1938 pour la Belgique, est un objet d’admiration pour sa fille qui la questionne et échange des souvenirs avec elle dans son appartement de Bruxelles. La caméra est tantôt très proche, tantôt en suspens au seuil d’une pièce, insufflant une dialectique entre le montré et la pudeur, le dicible et le perceptible, sans régulière attribution. La sortie du huis clos se fait par un plan ouvert au vent violent qui le traverse et qui ploie un arbuste dans le désert. Une vie énergique et pleine d’expériences à présent devenue un ensemble de souvenirs dont il semble nécessaire, mais pourtant en vain, de saisir sur le vif la beauté. D’une caméra amateur jaillit, aussi violemment que véritablement, une déclaration d’amour impérissable à la portée universelle.

Elle
Elle

10. Elle, de Paul Verhoeven

Isabelle Huppert multiplie les apparitions au cinéma et continue d’étonner par la qualité de son jeu ou celle des films auxquels elle participe (Valley of love, L’avenir). La voilà magistrale dans Elle, réalisé par Paul Verhoeven, et dans lequel elle campe une bourgeoise entretenant une relation passionnelle et perverse avec son violeur et voisin (Laurent Lafitte). En filigrane, on trouve la satire de la bourgeoisie à la manière d’un Chabrol, combinée au tabou du désir sexuel lié au danger, sur fond de thriller, le tout étant soutenu par une musique efficace et un montage elliptique haletant. Il ne s’agit cependant pas d’un énième petit drame sans envergure mais d’une authentique tragédie dans laquelle Elle est un personnage surhumain, au contact de qui aucun membre de son entourage ne survit ou ne sort indemne, y compris celui que l’on croyait le plus dangereux. Un film féministe et subversif à la maitrise formelle impeccable.

Si tous ces films émergent, c’est aussi grâce à d’autres qui les soutiennent, comme la partie immergée d’un iceberg, et construisent, cette fois sans ordre, la mosaïque des images qui ont marqué positivement l’année : Victoria, de Justine Triet ; L’ornithologue, de João Pedro Rodrigues ; Carol, de Todd Haynes ; Paterson, de Jim Jarmusch ; In Jackson Heights, de Frederick Wiseman ; La loi de la jungle, de Sébastien Betbeder ; Diamant noir, d’Arthur Harari ; Fuocoammare, par-delà Lampedusa, de Gianfranco Rosi ; Brooklyn village, d’Ira Sachs ; La sociologue et l’ourson, d’Etienne Chaillou et Mathias Thery ; La tortue rouge, de Michael Dudok de Wit ; L’avenir, de Mia Hansen-Løve ; Ma vie de Courgette, de Claude Barras ; Man on high heels, de Jin Jang ; Mekong stories, de Phan Dang Di ; Nahid, d’Ida Panahandeh ; Pursuit of loneliness, de Laurence Thrush ; Rester vertical, d’Alain Guiraudie ; Spotlight, de Tom McCarthy ; Tangerine, de Sean Baker ; The Assassin, de Hou Hsiao-Hsien ; Toni Erdmann, de Maren Ade ; Un jour avec un jour sans, de Hong Sang-soo ; Voir du pays, de Delphine Coulin et Muriel Coulin.