La littérature aux marges, Exclusion et relégations : de Marielle Macé à Arno Bertina (Festival « Enjeux du contemporain »)

Arno Bertina

Dans ce qui est au bord, rien ne reste mais chacun cherche pourtant à s’accrocher, à surseoir à la disparition, à trouver dans le battement du monde le sens impromptu de sa propre apparition. La cité n’accueille pas. La cité ne recueille pas. La cité est parfois cette communauté triomphante qui sait poser avec elle des frontières où chacun devient le barbare qui ne peut pas pénétrer. La cité exclut sans répit et rares sont ceux qui, étrangers à la ville, parviennent à y vivre, à l’habiter et à s’y installer définitivement. Parce que les voix de ceux qui tentent d’entrer ou d’exister au cœur d’une ville qui les rejette ou qui les acceptent pour les détruire ne sont pas audibles. Ne s’articulent pas. Ne s’entendent pas. Peut-être alors l’écrivain, intimidé par une mission qui lui paraît plus vaste que le monde, doit-il devenir le porte-drapeau d’un monde qu’il entend. Aux marges de l’exclusion et des relégations se lèvent autant de voix que cette ultime demi-journée des 11e enjeux se propose d’explorer.

Comment accueillir la parole, la faire vibrer et somme toute la redonner à la parole elle-même ? Telles sont les ardentes questions qui ne vont pas manquer de se poser dans la première table ronde qui va réunir Juliette Kahane et Arno Bertina. Ainsi Juliette Kahane propose-t-elle dans ses récents travaux de trouver dans la parole une parole capable de faire se lever le récit des jours d’exil qui frappent avec une violence sans précédent les migrants. Ce sont eux les grands exclus dont la parole est reléguée non pas au silence mais à l’indifférence impassible du nombre. À cette première parole de l’exclusion vient celle que déploie avec force Arno Bertina notamment dans Des Châteaux qui brûlent mettant en scène un abattoir de volailles breton au bord du dépôt de bilan, dont les 80 salariés entrent en résistance notamment face à toutes les instances étatiques qui les méprisent et les relèguent là encore au néant de l’indifférence coite.

Pour Bertina, les exclus ne sont pas des personnes mortes dans la langue. Elles sont autant de grands vivants qui tentent de s’assembler parfois maladroitement dans une fragilité inhérente à chaque atome. Pour Bertina, chacun de ces hommes attend que la puissance d’un collectif les soulève et les emporte dans un « nous » dont la fraternité serait la ville et la cité.

Julien D’Abrigeon

Un deuxième cercle d’interrogations traversera aussi bien cette dernière après-midi en compagnie de Julien d’Abrigeon et Koffi Kwahulé. Si les œuvres des deux écrivains peuvent paraître a priori parfaitement différentes, il n’en demeure pas moins que chacun est pourtant semblablement porté par une même attention à ce qui relève de l’infime et de l’étranger qu’on n’entendrait pas. Dans son site Tapin notamment, D’Abrigeon déploie avec une patience et une générosité rares les voix poétiques d’un monde qui semble sans lui de moins en moins entier et de plus en plus clairsemé de vides, de trous et de manques. Il s’agit de faire entendre les voix inconnues qui chantent et qui parlent, mais qui, sombres aux abords, n’ont pas reçu la lumière suffisante pour être entendues. Semblablement, Kwahulé trame ses pièces de théâtre depuis ces voix qu’on n’entend pas ou que l’on peine à entendre depuis leurs lieux d’enfermement. C’est un théâtre qui se révèle alors tout entier dans une claustration qui tente de déployer un « nous » aussi fragile qu’éphémère : celui qui, en s’unissant, parviendra à surseoir à toutes les claustrations pour fonder une cité autre.

C’est en quête d’une vie semblablement autre que les migrants et les réfugiés de guerre de Marielle Macé et Catherine Coquio se donnent à lire et à voir. Dans Sidérer, Considérer, paru à la rentrée 2017, Marielle Macé a en effet proposé de donner à voir une lutte des migrants depuis un tissu urbain au cœur duquel ils ont tenté de s’inscrire. La littérature et la parole qui l’accueille aussi bien doit à son tour être une parole de l’accueil devant se mettre en quête d’une éthique et d’une hospitalité. L’accueil ne doit pas se faire autrement que dans la puissance des uns et des autres à être à l’écoute de ce qui vient sans chercher à tendre la langue autrement que vers le geste. Chaque texte sur les migrants a pour visée l’action, la grande déferlante illocutoire qui redonnera le monde à ceux qui, par miracle, ont su arriver jusqu’ici. Les analyses de Catherine Coquio retrouvent ce point semblable d’énonciation qui, à son tour, se veut accueil de ce que le réel refuse dans sa toute violence. Ainsi notamment de la Syrie et du peuple de la Ghouta.

Marielle Macé (DR)

Les rencontres s’achèveront par la projection de Vienne avant la nuit de Robert Bober qui viendra répondre aux questions autour de son film et de la manière dont la ville s’inscrit comme l’espace toujours continu d’une promesse de littérature.

Théâtre du Vieux-Colombier – Samedi 27 janvier 2018
EXCLUSION / RELÉGATION


13h30 – 14h15
 Arno Bertina, Juliette Kahane 
avec Alexandre Gefen
14 h15 – 15h00
 Koffi Kwahulé, Julien d’Abrigeon 
avec Isabelle Rüf
15h15 – 16h00 
Marielle Macé et Catherine Coquio
16h00 – 16 h45
 Projection du film Vienne avant la nuit,
 en présence de l’auteur Robert Bober