Arno Bertina : des lions comme des danseuses et un démon

Arno Berina (Catherine Hélie/Gallimard)
Arno Berina (Catherine Hélie/Gallimard)

« Envoyer au Nigeria un Gainsborough ou un Turner ?! You must be joking ! »

Deux textes d’Arno Bertina viennent de paraître : l’un, J’ai appris à ne pas rire du démon, est un roman autour de deux figures d’artistes, Johnny Cash et Joe Strummer, publié chez Hélium dans la collection « Constellation ». L’autre, Des lions comme des danseuses, paraît à La Contre Allée dans la collection « Fictions d’Europe ». A priori, rien de commun entre ces deux livres, sinon l’univers d’un écrivain et le regard qu’il porte sur le monde. Mais, au-delà de cette évidence, apparaît une autre ligne de croisement : J’ai appris à ne pas rire du démon comme Des lions comme des danseuses paraissent dans de nouvelles collections, pensées comme des rencontres, plurielles, au gré de résonances de textes en textes.

Hélium inaugure en 2015 trois premières « Constellations », soit la rencontre d’un écrivain et d’une œuvre cinématographique (Alban Lefranc et Maurice Pialat, Didier da Silva et Un jour sans fin), musicale (Arno Bertina) : au sein de chaque livre, comme d’un livre à un autre, des univers et modes d’expressions artistiques se croisent et se fécondent.

A la Contre Allée, paraissent trois premières « Fictions d’Europe » : née d’une rencontre entre les éditions lilloises de la Contre Allée et la Maison européenne des sciences de l’homme et de la société (MESHS), cette collection propose des récits de fiction qui réfléchissent « ensemble au devenir de l’Europe ». « Ensemble » comme un travail collectif croisant des voix littéraires, faisant de ces récits de fiction une « prospective sur les fondations et refondations européennes ». Trois textes viennent d’être publiés qui arpentent cette cartographie littéraire et politique de l’Europe, Berlin, Bucarest-Budapest : Budapest-Bucarest du portugais Gonçalo M. Tavares, questionnant la mémoire, les filiations, les frontières ; Terre de colère du grec Christos Chryssopoulos qui, comme dans un retable, croise les tableaux de nos maux contemporains, violence, incommunicabilité, racisme, monde du travail et Des lions comme des danseuses d’Arno Bertina qui met en regard l’Europe et l’Afrique.

Avec « Constellations » et « Fictions d’Europe », Arno Bertina est pleinement dans une pratique collective qu’il affectionne depuis ses débuts, en témoignent ses publications au Bec en l’air (textes en regard de photographies), les volumes écrits avec, en autres, François Bégaudeau et Oliver Rohe (Une année en France, Gallimard, 2007) ou ses travaux au sein du collectif Inculte. L’écrivain est dans le monde et cet ethos s’exprime par le croisement d’autres voix et d’autres univers, qu’il s’agisse d’écrire avec d’autres auteurs, d’autres artistes ou dans un « je est un autre », puisque Ma Solitude s’appelle Brando (2008), via ces « hypothèses biographiques » que sont nombre de ses romans.

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Ainsi Joe Strummer qui hante la dernière partie de J’ai appris à ne pas rire du démon d’Arno Bertina, ce roman qui tient de la fiction multiple, dont la « ligne de basse » est constituée de citations et extraits littéraires « manipulés souvent, défigurés parfois », comme la mise en texte de ces métamorphoses iconiques et fragmentations identitaires. Le livre lui-même a subi une mue, entre sa première publication chez Naïve en 2006 et sa réédition chez Hélium en mars 2015, autre toujours.

Plusieurs narrateurs évoquent Johnny Cash, chacun a partagé une journée avec lui et la raconte, le raconte comme il se raconte. Tout se morcelle et se dé- ou re-compose, comme lorsque Vardaman Bundren tente de faire le lien entre la photographie en page 3 de son journal – « Johnny Cash after being arrested in El Paso » – et les pochettes des disques de Cash : « Pas une de ces images ne correspond. » Vardaman est flic et justement la « vedette » qui s’est fait prendre avec de la drogue en revenant du Mexique est dans une cellule de sa prison. « J’étais ému car j’aime ce type et ses chansons. » « J’ai de l’amour pour ce type dont je ne connais que les chansons. Ce soir il est devant moi et tous ces ragots prennent corps. » Mais le Johnny Cash que raconte Vardaman Bundren est très différent de celui que le vendeur de Bible Gail Hightower avait présenté dans la première partie, très différent de celui que découvrira le lecteur à travers le regard de Rick Rubin, qui a travaillé avec lui et voudrait le faire chanter avec Joe Strummer. L’enjeu est double pour le producteur, sauver Cash d’une mort annoncée, réinventer Joe Strummer après les Clash : un double Redemption song.


« Johnny Cash and a punk singer ? »
demande Cash, interloqué, un « attelage bizarre, sur le papier », et pourtant… Johnny Cash, nouvel Orphée sous la plume de Bertina, est à la fois la figure centrale du livre et sa pièce manquante, l’incarnation d’une « Amérique grotesque, idiote, impossible » et un fantôme hanté par ses démons – « c’est à la fois visuel et impossible à se représenter ». Si, comme « Johnny le sait », « le moi est une fiction », la musique est cette fiction sans cesse réarrangée.

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« (La maxime On lève un lièvre et c’est un lion daterait de ses années-là) »

Des lions comme des danseuses confronte l’Europe à ses démons colonialistes, à un passé faussement passé. Le roi de Bangoulap, un village de l’Ouest du Cameroun, ne compte pas se laisser impressionner par les directives européennes et il lance une procédure, en avril 2016, contre le Musée parisien du Quai Branly. « Vous les Européens vous avez la montre ; nous, en Afrique, nous avons le temps. » Sa Majesté réclame la gratuité du musée des arts premiers pour les ressortissants bamilékés — 12 ou 15 € « pour voir les œuvres de ses ancêtres ? ! » —, puisque les œuvres exposées leur appartiennent. L’Union européenne finira par céder, déclenchant, comme dans un « billard à trois bandes », une série de requêtes « excentriques » (vraiment ?) aux conséquences politiques plus larges : « C’était le monde, qui, subrepticement, se retrouvait au bord de la gratuité ». « C’était ça ou l’ouverture des frontières ». En effet, après la gratuité des musées, pourquoi pas les visas gratuits et la libre circulation des hommes ? On reconnaîtra là des enjeux contemporains : la restitution des œuvres d’art spoliées, la reconnaissance de l’histoire de l’Afrique, le complexe de supériorité politique (et culturelle) des ex-pays colonisateurs.

Le récit explore des paradoxes dont l’enjeu est mis en lumière par la « démarche royale » — « l’identité européenne n’était pas (encore) du ressort des instances européennes elles-mêmes » —, d’autres voix doivent être entendues. Comme toutes les fables ou les contes philosophiques, Des lions comme des danseuses fait de la « blague » — ici l’autre nom de la fiction — le levier d’une analyse du réel. A l’image de ces « deux lions sculptés » que le narrateur juge « presque dressés comme des danseuses ». La pierre s’anime, le masculin et le féminin mais aussi l’animal et l’humain se renversent et se fondent, l’image deviendra titre, l’ensemble du récit la narrativise, la mue en fiction. La prose est rythme et danse et l’on pense au magnifique essai d’Italo Calvino dans La Machine littérature (Seuil, 1984) qui reprend une préface au Candide de Voltaire (« Candide ou la vélocité ») : Le conte philosophique est, « au-delà de sa trame serrée de références à une époque et à une culture », une « forme visuelle — je dirais presque musicale ». Tout y est rythme et accélérations, vélocité endiablée. Si le conte est éthique et sérieux, sa forme menée tambour battant passe par le sourire, une forme d’utopie comme d’uchronie (un futur proche, de 2016 à 2019) qui énoncent une « morale » via la fiction, dans un non sérieux qui est d’autant plus grave qu’il semble d’abord si léger.

Arno Bertina l’énonce, après la description de ces lions sculptés comme des danseuses, « de part et d’autre » d’une entrée africaine : le « seuil » a toujours une « signification symbolique », tout espace est une « organisation sociale ». Et sa parenthèse vaut soulignement : « (sans doute est-ce la même chose en Occident, mais peu de gens sont aujourd’hui capables de proposer cette lecture-là des espaces que nous traversons dans les châteaux dont on hérite, dans les palais de la République. Est-ce qu’il nous revient de devenir les ethnologues de nos propres habitudes ?) ». Par l’ailleurs, c’est bien ce programme que nous propose le récit d’Arno Bertina : décaler notre regard, le comparer donc en quelque sorte l’évaluer. Sans esprit de sérieux, dans l’infini plaisir qu’offre la « machine littérature » qui, elle, déjà ouvre les frontières.

Arno Bertina, Des lions comme des danseuses, La Contre allée, « Fictions d’Europe », 2015, 64 p., 6 €

Arno Bertina, J’ai appris à ne pas rire du démon, Helium, « Constellations », 160 p., 2015, 14 € 90