Nous, professeurs de lycée, sommes confrontés aujourd’hui aux côtés de nos élèves au nouveau système ParcourSup censé garantir l’accès au post-bac pour les élèves de Terminale. L’État a prétendu par la voix de Jean-Michel Blanquer, Frédérique Vidal et Emmanuel Macron que ce système permettrait de remédier à l’injustice flagrante qui avait ému l’opinion l’an dernier : la sélection arbitraire des bacheliers par tirage au sort. En vérité, cette nouvelle fake news étatique est là pour cacher l’absence flagrante de toute politique de création de postes dans le Supérieur et de construction de nouvelles universités qui, de fait, prive un grand nombre d’élèves de toute poursuite d’études. C’est ainsi, au bas mot, l’équivalent de dix Universités qu’il faudrait créer pour accueillir dignement les élèves.

Entre la fiction et le réel, les frontières sont poreuses. Les dystopies semblent s’épanouir dans la première. Tellement, même, qu’il devient difficile de penser que leur abondance, en ce début de XXIe siècle, soit sans rapport avec le contexte où elles s’expriment. Tensions sociales et politiques, emportements et envahissements techniques, féodalisations économiques, dégradations écologiques (liste évidemment non exhaustive) paraissent redonner des conditions historiques favorables à ces descriptions de sociétés ayant déraillé du chemin du progrès collectif : littérature, cinéma, jeux vidéo et autres supports culturels les ont largement accueillies.

Certains êtres sont victimes d’une étrange maladie : tout verse pour eux dans le spectral, les êtres deviennent fantômes, les lieux se font décor, les souvenirs basculent dans l’onirisme. Pour un peu, il me semble que les narrateurs de Didier Blonde souffrent de ce mal. Tout leur file entre les doigts et ils ne cessent d’enquêter sur des ombres en fuite. Ses récits, romans ou enquêtes, sont autant de traques pour arracher au temps des bribes de souvenirs, des fragments de réalité, des attestations ou des pièces à conviction.

Le goût de l’archive et le parti-pris du document ont fortement marqué l’esthétique contemporaine : dans le sillage des pratiques surréalistes et de la revue Documents, l’écrivain contemporain travaille volontiers avec des matériaux hétérogènes, sur le mode du collage et du montage, pour réinvestir avec force critique des supports antérieurs, les subvertir ou les investir sur le mode imaginaire. Ils tournent là le dos à toute illusion factographique, pour mettre en scène le trajet toujours indirect pour accéder au monde : une traversée documentaire, à travers une épaisseur de papiers, un murmure de témoignages, une collection photographique. Le second volume de Devenirs du roman, orchestré par le collectif Inculte, l’avait bien marqué dès 2014 : « Nombre d’œuvres littéraires contemporaines font un usage singulier de ressources documentaires : connaissances multiples, faits divers, vies d’hommes et de femmes illustres comme anonymes… Elles perturbent ainsi les répartitions traditionnelles entre document et imaginaire. »

Carnets d’été d’une ornitophile : le sous-titre dessine à traits vifs le projet du livre de Fabienne Raphoz. Ni ornithologue, avec son savoir spécialisé, ni Birdwatcher, avec son lourd appareillage d’observation, mais ornitophile : une manière d’ouvrir les champs disciplinaires comme on ouvre grand les fenêtres, pour faire circuler l’air, les motifs et les figures.

Le pays étant voisin, son histoire relatée dans nos livres d’histoire, entremêlée à la nôtre avec des périodes de conflits et d’autres d’alliances, on arrive moins vierge qu’ailleurs, ou plutôt avec une curiosité balisée. Mais la curiosité n’a que faire de vos balises, elle les envoie valdinguer. Sur le terrain, les représentations préalables trop figées se mettent à vibrer.

                                                                                                                          À l’invitation de la Triennale d’art contemporain SUD2017, une œuvre éphémère de Sylvie Blocher a été posée mercredi 6 décembre sur un carrefour de Douala au Cameroun.