Plus pute que toutes les putes (2) : Les différents visages du viol, par Sara-Vittoria El Saadawi

© Ron Sela

 

Après conseils et réflexions, j’ai décidé de porter plainte contre le père de famille dont j’ai raconté l’histoire dans mon précédent texte. J’ai lu en effet une interview des responsables d’une association de violences faites aux femmes qui soulevait une question cruciale : « La définition du harcèlement est difficile, pour certaines une insulte sexiste dans la rue n’est rien, pour d’autres c’est une véritable agression. »

Cela m’a interpellée : pourquoi minimiser ou banaliser l’inacceptable ? Mon histoire n’est pas anodine. Dorénavant, je n’accepterai plus sans broncher des attitudes aussi condamnables. Je savais pourtant que dans mon cas la question était délicate. Mon passage au commissariat me l’a confirmé.

Je reviens sur les faits : j’ai rencontré un homme de 40 ans sur Tinder il y a environ 4 mois. Père de deux enfants, professeur de physique en collège, beau mec, de prime abord sympathique, qui m’entraine dans une séduction sans fin pour me rencontrer. Dès que j’émets une réticence, il trouve un contre-argument et me propose assez vite de venir chez lui pour se voir. On avait parlé un peu au téléphone auparavant, j’avais besoin de me rassurer et de connaître davantage la personne avec laquelle je parlais. Sympathique lui, il me donne envie de le voir. Je pars donc le retrouver chez lui dans une ville à plusieurs kilomètres de la mienne. Il me reçoit bien, la discussion est agréable, et c’est bien pour cela que je lui annonce que je ne veux rien tenter le soir même, que je veux attendre, le connaître mieux, je le trouve plaisant, mais justement, je n’ai pas envie de me jeter dans son lit. Il me dit « je comprends » tout en me resservant deux verres de rhum. Il s’approche de moi, m’embrasse alors que je tourne la tête et il me répète « Mais pourquoi penser à demain ? Profitons du moment ! » Il insiste malgré mes réticences, j’ai trop bu, il s’y prend bien, je cède.

Pourquoi ai-je cédé ?

  1. Je croyais sincèrement lui plaire. J’ai connement pris son insistance pour de la flatterie. En effet sur le moment j’ai pensé « s’il insiste c’est qu’il me trouve hyper cool et hyper bonnasse ! ». Infâme manipulation par le compliment. On apprend aux femmes à être sensibles à ça, mais les mecs sont prêts à tout pour nous foutre dans leur lit et déguiser leurs pulsions dégueulasses en flatterie mal placée… Et ça, pour mieux nous cracher à la gueule ensuite.
  2. J’ai culpabilisé, je me suis dit à force de notre mauvaise éducation : je l’ai bien cherché je suis allée jusqu’à chez lui, je me dois de répondre à ses attentes, je suis responsable de cette situation.
  3. J’étais ivre, il m’a bien bourré la gueule pour mieux profiter de moi.
  4. Je crois qu’inconsciemment j’avais peur d’une éventuelle réaction violente de sa part, j’étais seule, en pleine nuit, loin de mon domicile.

Je me retrouve avec lui sur moi sur son canapé, puis dans sa chambre. Je n’aime pas mais je me dis que je lui plais sincèrement, je ne réfléchis pas. Dans son lit il me demande sans gêne « Tu me suces ? » Je ne sais même plus si j’ai accepté, mais je l’ai fait.

Le lendemain matin il reste courtois, je prends une douche, un petit déjeuner, il me dépose en me claquant une bise là où je dois retrouver mon covoiturage.

Quand je le recontacte il ne me répond pas puis finit par m’envoyer allégrement me faire voir.

Il m’a fallu plusieurs semaines et l’écriture de mon premier texte pour comprendre la gravité de cette expérience. Des histoires comme la mienne sont fréquentes, je renvoie sur ce sujet à une très bonne émission sur France Culture  même si je regrette de n’y entendre que la voix du genre féminin… J’aimerais savoir ce que pensent les mecs de tout ça.

C’est ainsi que, accompagnée d’une amie, je me rends au commissariat de mon quartier.

Deux hommes me reçoivent gentiment, ils utilisent le mot viol suite à l’écoute de mon récit. Un premier prend ma déposition et me dit d’attendre. A ce moment-là arrive une flic dont l’attitude soudaine n’annonce rien de bon.

Elle entre à peine dans la pièce qu’elle m’annonce sur un ton agacé : « Mais c’est pas un viol ça ! Vous étiez consentante ! » Je dois donc pour la troisième fois exposer les faits. Quand je lui parle de la rencontre Tinder, elle ajoute presque ironique : « Je ne connais pas ce site » (sous-entendu, moi je suis une femme bien je ne vais pas sur ces applications dépravées). Puis elle me coupe à plusieurs reprises dans mon récit, elle assume des airs de maîtresse d’école : « Ah mais vous êtes jeune » (euh, j’ai 33 ans… Elle veut sans doute dire que je suis bien naïve et que je ne connais rien à la vie et aux rapports avec les mecs). Elle enchaîne sur un monologue culpabilisant, elle réaffirme que ce n’est pas un viol, que j’étais consentante, que le type ne m’a pas menacée.

Je l’arrête tout de suite : « Je ne suis pas là pour entendre quelqu’un me faire la morale ». Le ton monte.
« Mais à votre place je serais partie, il ne vous a pas séquestrée non ?
— J’étais dans une ville inconnue seule en pleine nuit, que vouliez-vous que je fasse ?
— Et bah moi je serais partie (elle voulait dire : t’as pas de défense pauvre fille !) Et vous lui avez fait cette fellation ?
— Je ne m’en souviens pas, j’étais ivre et épuisée.
Elle ricane presque.
— Aux yeux de la loi le viol ce n’est pas ça ! »

Les cris continuent, je lui reproche son manque de compréhension et son jugement, elle me rétorque que de toute façon la loi n’est pas de mon côté et elle finit par me congédier en se foutant presque de moi et en ajoutant que je leur fais perdre leur temps « on prendra une déposition mais vraiment rien de plus ! L’affaire ne sera soumise en rien à un procureur. » Je sors du bureau en gueulant, furieuse et un peu honteuse de faire mon show dans ce commissariat de quartier.

Je crois que j’aurais parfaitement accepté ses arguments si ces derniers n’avaient pas été bourrés de sous-entendus moraux et de jugements aussi primaires, voire sexistes et irrespectueux. Je me suis faite juger, disputer comme une gamine, et surtout culpabiliser par cette connasse.

J’entends qu’il y a des milliards de victimes dans des cas infiniment plus graves que ma malheureuse expérience. Mais doit-on pour autant passer sous silence des comportements ambigus comme ceux de ce gros porc qui m’a accueilli chez lui ? On ne peut banaliser ce genre d’attitude, peu importe la gravité, c’est cela qui m’a motivée à déposer une plainte. C’est comme nous décourager à répondre aux harcèlements de rue, si souvent minimisés, certes moins graves que le viol et pourtant tout aussi inacceptables.

On m’annonce que l’attente sera longue pour ma « simple » déposition. Prête à abdiquer, un gentil monsieur à côté de moi me dit très calmement « Allez jusqu’au bout mademoiselle. Nous devons faire évoluer la société. » Heureusement qu’il est là, je décide de rester. En attendant, des victimes défilent, beaucoup de vol de portables… Sinon du harcèlement de la part du conjoint ou autre voisinage du genre masculin. Dans quel monde vit-on ? Une dame sympathique à côté de mon amie et moi nous tape la discute, elle a recueilli chez elle une voisine harcelée par son mari et le commissariat d’un autre arrondissement a refusé d’accepter sa plainte. Elle est outrée (je soupçonne, peut être à tort, que ses origines ethniques et sociales n’y sont pas pour rien aux yeux des flics) « On m’a dit d’assumer de l’avoir reçue, nous explique-t-elle, que maintenant je devais me débrouiller ! Il faut attendre qu’il y ait meurtre pour déposer une plainte ?! » Je lui raconte le douloureux documentaire d’Ovidie, Là où les putains n’existent pas. Celui en Suède sur cette mère de deux enfants, victime d’un conjoint violent et alcoolique, qui n’a eu d’autres choix que de se prostituer pour obtenir un minimum de ressources financières. Résultat : la justice suédoise n’a rien voulu entendre, tout vaut mieux qu’une pute, les enfants ont été confiés au père. Ce dernier a fini par attaquer au couteau son ex femme qui a trouvé la mort. La dame est révoltée à l’écoute de ce récit. Je lui conseille pour son amie de se diriger vers des associations de femmes victimes de violence, elle me remercie.

C’est enfin mon tour, un bonhomme me reçoit. Et là, soulagement. Changement d’ambiance, il est beaucoup plus calme, plus conciliant et plus à l’écoute que sa collègue. Je lui expose mon cas, je lui dis que j’ai bien conscience que sa collègue a minimisé la situation au regard de mon consentement bien que forcé, mais que je souhaite malgré tout dénoncer ces honteux comportements masculins trop fréquents. Il soupire avec empathie « Il y a du boulot dans ce domaine… ». Je lui résume le tout, encore une fois, il reste bienveillant. « Votre cas n’est pas vraiment un viol, m’explique-t-il mais c’est quand même un cas grave ! » (Pour lequel la loi prévoit quoi ? je me demande…) « C’est surtout l’alcool qui dérange, ça rend trop malléable. Je ne suis pas d’accord avec l’attitude de ma collègue, dit-il, qu’il vaudrait mieux oublier.» Je suis étonnée, il s’indigne de la réaction de l’agresseur le lendemain des faits « Il vous à envoyée balader suite à ça quand vous l’avez rappelé ? Apparemment il le savait depuis le début qu’il ne donnerait pas suite ??? »

La main courante est déposée, contrairement à ce que m’avait annoncé la fliquette. Le gentil monsieur me serre la main « Prenez soin de vous ! » Je sors du commissariat épuisée mais soulagée. Je suis un peu perplexe cependant. Il s’en sort facilement au bout du compte. La main courante contrairement à une plainte, ne permet pas de poursuivre l’auteur des faits. Il ne sera pas prévenu du dépôt et aucune enquête ne sera déclenchée. La main courante permet surtout de dater officiellement les faits en vue d’une procédure judiciaire ultérieure.

Une question cruciale subsiste suite à cette difficile entrevue : qu’est-ce qu’un viol ? Selon l’interprétation de la loi, en France en 2018, faire boire une femme pour coucher avec au point qu’elle ne se souvient même plus si elle a fait une fellation ; insister jusqu’à la fatiguer comme un chasseur qui épuise sa proie, et finir par la faire céder pour avoir une relation sexuelle avec elle alors qu’elle ne le souhaitait pas (un REFUS explicite donc), ne serait pas condamné par la loi ? Selon l’Article 222-23 du code pénal « Tout acte de pénétration sexuelle, de quelque nature qu’il soit, commis sur la personne d’autrui par violence, contrainte, menace ou surprise est un viol. » Le viol est puni de quinze ans de réclusion criminelle, cependant la police à laquelle j’ai eu affaire ne l’a pas entendu comme cela.

Mais alors c’est quoi un viol ? C’est uniquement une pénétration sexuelle par un homme très moche, qui nous menace avec un couteau entre les dents dans une rue sombre et qui te plaque à terre alors que tu rentres chez toi, après ta journée de travail, et qui te dit qu’il va te tuer si tu cries ? Dans ce cas là, on comprend mieux les statistiques. Mon constat est que le viol a plusieurs formes mais que la justice n’en valide qu’une. Je renvoie à ce sujet à un article du Monde diplomatique. L’atroce fliquette à laquelle j’ai eu affaire confirme combien les femmes sont tout autant responsables de ce système patriarcal pourri et de la vision archaïque de notre sexualité. Combien les femmes jugent les femmes qui ont une sexualité libre, qui aiment séduire, baiser, ou qui souhaitent tout simplement porter des tenues féminines ?

Il y a très peu de temps, j’avais regardé une émission sur le harcèlement sexuel dans les transports. Une jeune étudiante serveuse à mi-temps racontait sa phobie des transports, dans une discussion avec deux clientes, une d’elles dit « Mais il y en a vraiment avec leur mini-jupes… après qu’elles ne s’étonnent pas ! » Ok donc dans notre pays, soi-disant libre, être sexy c’est être complice des agresseurs ? Qu’elles élèvent leurs fils avec une autre image que celui du connard plein de pouvoir, qu’elles arrêtent de leur torcher le cul jusqu’à 16 ans et d’accepter qu’ils baisent à tout va en enfermant leurs filles qui, à l’inverse, doivent avoir un comportement abstinent.

Prenons le temps de réfléchir au modèle masculin : quelle est la vision de la femme qu’on leur met dans le crâne ? Que font par ailleurs certaines femmes ? Qu’elles arrêtent de dire oui à des vieux porcs mariés car ça flatte leur ego patriarcal ! Qu’elles arrêtent de juger le physique de leurs consoeurs, qu’elles arrêtent de chercher à se caser coûte que coûte, qu’elles arrêtent de flatter la virilité des mecs ! Une bonne majorité des femmes vit à travers le regard des mecs, et de LEUR mec. Combien de nanas m’ont donné des leçons de féminisme alors qu’elle sont complétement dépendantes de leur conjoint, qui, bien entendu est le plus beau, le plus fort, qui a la plus grosse bite. Et celles qui vivent leur hypothétique célibat comme l’échec absolu de leur vie ?

Ça doit être bien dur d’être un mec ! Gardien du foyer, il doit prouver sa virilité par son physique, avoir du fric, une grosse bite, être un queutard aux yeux de ses potes. Qu’on arrête aussi de leur mettre dans le crâne une image primaire de la virilité ! Qu’on les élève dès le berceau à ne pas devenir de potentiels agresseurs ! Au final je crois que je suis plus en colère contre cette fliquette qu’envers le mec en question, aussi gros con de porc soit-il. Avec des femmes de ce type comme modèle, tu m’étonnes que ces connards se permettent des attitudes aussi condamnables !

J’ai pris aussi conscience, suite à ma plainte, du mécanisme de la sexualité dans lequel je suis tombée. Régulièrement, pour baiser, je me mets en pilote automatique, pour peu que le mec ne me dégoûte pas, afin de vivre un semblant d’expérience sexuelle. J’ai peur du sentiment amoureux, on s’est tellement foutu de moi et de mon cœur d’artichaut ! J’ai été méprisée par les hommes dont je suis tombée amoureuse. Comme je l’expliquais dans mon texte précédent, faire l’amour et espérer est devenu l’attitude des « faibles ». Il faut se protéger de nos propres sentiments, il faut pervertir la noblesse amoureuse car c’est la froideur qui est une force, hélas.

J’ai arrêté Tinder et toutes ces conneries. Chasteté jusqu’à nouvel ordre. C’est dommage… Mais pour le moment pas d’autre choix si j’ai l’ambition d’une relation saine et respectueuse. Je suis épuisée d’avoir été la pute gratuite de tous ces cons. Et contrairement à ce que l’inconscient collectif veut bien nous faire croire, il n’y a aucune honte à être célibataire.

En tout cas, indignez vous les filles ! Ne laissez personne minimiser ou vous dicter vos émotions, vos réactions. C’est vous qui êtes le meilleur des juges. Que vous soyez amoureuses, tristes, en colère, dégoutées… Rien n’est plus légitime et sublime que le sentiment ! Si de nombreuses plaintes, fragiles et délicates (ou ambiguës parce que rien n’est clair à ce propos), continuent d’être déposées, peut-être que nos voix finiront par être entendues par la loi :