Joel Lane : Certains ont disparu et d’autres sont tombés, par Samuel Minne

Joel Lane (DR)

« Il y avait un homme à terre : les cheveux gris, mal fringué, inconscient. Et un autre penché au-dessus de lui : le teint pâle, les lèvres rouges, tendu. Comme je m’approchais, il m’a semblé qu’il griffait le visage de l’ivrogne. Sa main ressemblait à une araignée figée par le gel ». C’est en décrivant une scène dont il a été témoin que commence le narrateur de « Certains ont disparu ». La nuit, il se met à voir apparaître des mains qui tentent de le saisir. Comme dans « Le Horla » de Maupassant, le narrateur semble hanté par une présence étouffante, ici plurielle et qu’il baptise « les antigens ». Mais à la différence du personnage de Maupassant, il retombe dans l’indifférence et montre un certain détachement face au surgissement ponctuel du fantastique. C’est ainsi que se dessinent la plupart des personnages de Joel Lane : davantage préoccupés par un quotidien déprimant et lugubre, dominé par le chômage ou le deuil, que par des apparitions qui ne font que donner chair au malaise ambiant.

Joel Lane était presque complètement inconnu en langue française, dans laquelle seule deux de ses nouvelles avaient été traduites. C’est sans doute sa mort prématurée d’un cancer à l’âge de cinquante ans qui a décidé le traducteur Jean-Daniel Brèque et l’éditeur Benoît Domis à publier un recueil de ses nouvelles. Plus épais qu’une anthologie sans être une intégrale, ce volume propose les meilleurs textes de l’auteur britannique tout en élargissant la sélection afin de montrer toutes les facettes de son art. Certains ont disparu et d’autres sont tombés rassemble ainsi pas moins de trente titres, principalement tirés des recueils The Earth Wire (1994), The Lost District (2006), Where Furnaces Burn (2012) et Scar City (2015), mais aussi de Terrible Changes (2009) et The Anniversary of Never (2015). La maison nancéenne Dreampress a bien fait les choses en choisissant  un papier bouffant crème et une couverture sombre et élégante, habillée d’une illustration de George Cotronis aussi belle que pertinente.

Le soin apporté n’est là que pour mieux plonger les lecteurs dans la noirceur et la dépression. Des paysages de friches industrielles sous la pluie, des ruines urbaines en pleine nuit, des personnages de marginaux désespérés, des phénomènes étranges qui oscillent entre l’hallucination ou le surnaturel pur… Les nouvelles de Joel Lane semblent reprendre presque inlassablement la même matière pour en tirer la mélancolie la plus noire. Ses personnages paumés ont sombré dans l’alcool, la drogue, ou la pornographie extrême, et semblent résignés aussi bien à la solitude qu’à un destin sordide. Alors que tous ces éléments confinent au cliché, ces nouvelles n’y basculent jamais, tant le regard est juste et la narration des personnages fortement individualisée. Une prose apparemment simple mais très travaillée achève de rendre ces récits non seulement convaincants, mais aussi perturbants et d’une séduction trouble.

Dans « Vitrea », un alcoolique tente de sublimer sa dépendance dans la quête d’un monde paradisiaque, et son récit est tout entier dominé par la vision altérée, fiévreuse et imagée de son état éthylique. Un policier enquête sur des vols et vandalismes commis par les adolescents d’une zone déshéritée dans « Black Country », et découvre des êtres indéterminés. Dans « Sans esprit », un autre policier (ou le même) voit de petites créatures se nourrir de l’énergie vitale de personnes accidentées. Dans les nouvelles les plus frappantes du recueil, les personnages basculent dans une autre réalité, qui n’est que le prolongement logique d’un réel déjà bien abîmé et dévoré par la souffrance. Le titre français d’un des textes, « Droit de regard », souligne bien l’importance de la vision autre, qui hante jusqu’à l’obsession.

À l’originalité du traitement et de la vision, Joel Lane ajoute la récurrence de la recherche d’intimé et l’attirance entre les êtres. Les personnages de Certains sont tombés et d’autres ont disparu gardent le plus souvent la capacité d’aimer, de montrer de la tendresse, et restent obscurément humains malgré l’horreur des situations, qu’ils soient dépassés par les événements ou semblent au contraire impassibles. L’homosexualité est présente avec naturel et évidence dans plusieurs nouvelles, de « Certains ont disparu » à « Et d’autres sont tombés », en passant par « La Grille de la douleur »,  « Derrière le rideau » ou « Le Chagrin des goélands ». Joel Lane sait tout aussi bien mettre en scène des personnages hétérosexuels aux prises avec d’énigmatiques femmes de rencontre dans « Le Monde extérieur », « Cette nuit la dernière femme » ou « Réservoir ». Mais dans tous les cas, la faune interlope et les décors crépusculaires qu’il décrit rappellent surtout un certain pan de la littérature homosexuelle, comme Chroniques des quais de David Wojnarowicz ou des romans de Dennis Cooper comme Closer ou Frisk, entre le crasseux et le malsain.

Ainsi qu’on le pressent, Joel Lane est un écrivain qui reconnaît ses dettes littéraires, en particulier envers les auteurs américains de Weird Tales. Ses nouvelles savent alterner les hommages à Lovecraft (« Droit de regard »), un autre à Robert Howard (« Sur un vent de granit »), un pastiche de Clark Ashton Smith (« La nuit qui gagne »), mais sait aussi reprendre l’univers de Robert W. Chambers (« Ma voix déjà se meurt »), ou revisiter le vampirisme avec « Parmi les morts ». À la fois extrêmement fidèle et très soignée, la traduction de Jean-Daniel Brèque est remarquable, et permet de découvrir de la meilleure manière possible un auteur singulier et indispensable, jusqu’ici injustement méconnu dans notre langue.

Joel Lane, Certains ont disparu et d’autres sont tombés, traduit et présenté par Jean-Daniel Brèque, Dreampress, 2017, 394 pages, 20 €