La Belle et la Belle : de Sophie Fillières par Vivianne Perelmuter

Aujourd’hui, sort en salle un film que je vous conseille vivement de voir – et c’est peu de le dire. De dire que je vous le conseille et le dire « vivement », car tout en lui est si vif que le spectateur / la spectatrice s’en trouve vivifié.e.

Il rend gai.e, mais de la plus belle gaité, celle qui joue avec des vertiges d’équilibriste, des dilemmes, des mélancolies. Il s’agit de La Belle et la Belle, de Sophie Fillières.

Un film sur le temps. La Belle, c’est la femme adulte mûre aujourd’hui, et l’autre Belle, c’est elle aussi, mais pas tout à fait puisqu’elle a vingt ans de moins. Et ces deux êtres, ces deux nappes de temps se croisent.

Sophie Fillières révèle le fantastique du réel – car le temps est une folie quand on y pense, ou plutôt quand on le vit. On a beau croire qu’il est une ligne, une succession – ce qu’il est aussi à un niveau (sinon on n’arriverait jamais à l’heure à nos rendez-vous) mais plus intimement, il est une onde, un lacis, il s’incurve, il se plie – toutes les volutes et les failles du temps…

Ce qui est bien singulier dans ce film, c’est que ce n’est pas, ou plutôt pas seulement, la femme mûre qui considère, émue, le passé et voudrait, avec toute son expérience et tout son savoir, en changer parfois le cours. C’est le passé, c’est-à-dire la jeune femme qui écarquille les yeux devant ce qu’elle deviendra, qui a aussi un savoir et davantage encore des attentes, des élans, un aplomb, c’est elle qui va ouvrir le présent de la femme mûre à d’autres possibles, d’autres devenirs.

Le temps, c’est du devenir dans ce film. On oublie souvent ça, et ce faisant, on se fige, on étouffe nos propres forces ou celles des autres. Le tact et le talent de Sophie Fillières, c’est de nous le rappeler sans faire la leçon, nous le faire voir tout en gardant une marge d’indéfini – c’est d’explorer nos fonds marins en brasse coulée,  tout en surface, intimement mais sans psychologie, avec sa petite musique de mots et de silences, et de regards aussi qui varient ici comme un ciel se charge soudain de nuages ou au contraire s’éclaircit d’un coup. Les regards dans ce film font des « changements à vue »,  comme on dit au théâtre. Tous les regards d’Agathe Bonitzer. Ceux de Sandrine Kiberlain. Et entre elles, la présence compacte comme un galet dans la main, simple et sensuelle comme une vraie présence, de Melvil Poupaud.

Et curieusement, il y a une sorte d’inversion qui s’opère où la jeune femme semble parfois plus mûre que la femme mûre, ou simplement plus voyante…

C’est peut-être qu’il est un âge de la vie où les expériences et ce qu’on croit savoir de soi et des autres, aveuglent plus qu’ils ne guident.

Non, ce n’est pas ça. C’est qu’à chaque âge, et c’est en cela qu’ils communiquent, ce qui compte, c’est le type de rapport noué avec ce qui passe et ce qui se passe. Et nous sommes nous-mêmes un rapport – un, des passages, oui : un devenir. Rien n’est écrit. Ni ce qui sera ni même ce qui a été. C’est ce que l’on en fait qui est déterminant. La perte d’une amie, un chagrin d’amour, une maladie – cela compte, bien sûr, mais qu’en fais-tu pour ne pas sombrer ? Ou bien ?

Le film lui-même ne fait jamais système. Une ressemblance suggérée à travers la similitude de gestes entres les deux Belles, ou leur manière de parler, est aussitôt déboitée par des attitudes différentes. Le tact et le talent de Sophie, c’est aussi de faire vaciller les évidences à travers le burlesque et l’humour, et alors, comme rien ne va plus de soi – à commencer par parler – on se revisite en souriant, en éclatant de rire bien des fois.

« Jamais plus je ne dirais moi je » écrivait Virginia Woolf dans Mrs Dalloway ». C’est la poésie de ce film, son burlesque philosophique, de nous le rappeler. Comme c’est curieux de pouvoir dire « je » à travers le temps, et comment ne pas le dire ?

La force de ce film, c’est précisément la force du temps. Sa délicatesse immense, c’est l’humour subtil et incongru de la cinéaste.

Vivianne Perelmuter

La Belle et la Belle. Film de Sophie Fillières. Sortie en salle le 14 mars 2018. Avec : Sandrine Kiberlain, Agathe Bonitzer, Melvil Poupaud.