Plus pute que toutes les putes : comment je suis entrée dans la prostitution gratuite, par Sara-Vittoria El Saadawi

(DR)

J’ai emprunté le titre à une chanson du groupe de rap français Orties composé des talentueuses jumelles Antha et Kincy. « Plus pute que toutes les putes », le titre de cette chanson a fait récemment sens pour moi, surtout en cette période où on lève le voile sur l’omerta du harcèlement.

En effet, j’ai cédé il y a presque deux ans, à la mouvance Tinder. Là où les créateurs de cette application de rencontres ont fait fort, c’est que les sites pour célibataires ont été longtemps considérés comme le rendez-vous des désespérés en mal d’amour et de sexualité, avec Tinder ils en ont fait un réseau incontournable. Il est aujourd’hui ordinaire, voir tendance, d’être utilisateur de ce site.

Ludique, pratique, l’inscription est rapide, on y poste quelques photos, éventuellement notre profession, un commentaire, et on nous propose un large catalogue d’hommes ou de femmes de la région environnante – dans mon cas de femme hétéro, on me propose des hommes –. Tout se joue sur ces photographies mises en ligne et qui constituent notre choix de rencontre, donc franchement basée sur le physique. On accepte ou non un rendez-vous si la personne nous semble à notre goût. Si celui en face nous sélectionne en retour, on obtient ce que l’on appelle des « matchs », la discussion est dès lors possible. Plus direct et amusant que les traditionnels Meetic, EDarling, ou le célèbre Adopteunmec.

Convaincue par des amies qui y trouvaient leur bonheur, j’étais sceptique à mon inscription mais j’ai pris goût cette pratique ludique du « je glisse à gauche ou à droite si tu me plais ou pas » et ai obtenu mon premier rendez-vous en moins de 24 h.

L’application concurrente aux travailleuses du sexe

Les rencontres sont surtout basées sur la recherche d’histoires sans lendemain, c’est ce qui constitue aussi la réputation de ce site. « Tinder c’est pour les plans cul » entendons-nous le plus souvent.

Très pratique en cas de célibat prolongé et de difficultés à trouver rapidement de quoi satisfaire les envies soudaines, j’y vais de temps en temps depuis bientôt deux ans et le nombre de partenaires que j’ai mis dans mon lit s’est en effet considérablement multiplié.

Ce qui a fini par me déranger n’est pas le fait de rendre plus accessible le plaisir pour le plaisir ou de s’afficher comme marchandise sexuelle potentielle aux yeux de milliers d’inconnus, mais c’est l’attitude à mon égard des nombreux types qui utilisent cette application. Car pourquoi, après tous ces moments passés avec eux, est-ce que je me sens étrangement maltraitée ?

Là où j’ai commencé à sérieusement me poser des questions, c’était lors de mon dernier rendez-vous. Un sympathique père de famille fraîchement divorcé, bel homme, drôle, poli, m’a assez vite proposé de venir chez lui. On a parlé un peu au téléphone auparavant, pour me rassurer, on a un peu échangé afin de se connaître davantage et puis, quelques jours après, je suis allée à son domicile. J’ai été bien reçue, il ne me déplaisait pas, mais je gardais mes distances car j’avais déjà une intuition quant à l’issue, trop vite vérifiée, de ce rendez-vous.

Je lui dis que je ne veux rien tenter le soir même, que je veux attendre, le connaître mieux, que je le trouve très agréable, et que justement cela ne me donne pas envie de me jeter dans son lit. Il me dit « je comprends » tout en me resservant deux verres de rhum, il s’approche de moi, m’embrasse alors que je tourne la tête et il me répète « Mais pourquoi penser à demain ? Profitons du moment ! » Il insiste mine de rien, bien que je lui explique mes raisons. J’ai trop bu, il s’y prend bien, je cède. Quelques jours plus tard je lui demande de le revoir, il m’envoie balader.

Quelques semaines auparavant, un autre rendez-vous avec un type de mon âge, à peine trente ans. On se retrouve pour un simple apéro, il me drague ouvertement, m’emmène dans un bel endroit isolé, me saute dessus, je le repousse en disant qu’il n’est pas question que l’on fasse cela comme ça, en pleine nature, et qu’il serait préférable de se revoir et de faire ça correctement. Je lui explique que je veux lui parler, prendre le temps, sans intention sérieuse, mais simplement savoir où va l’envie, connaître qui j’ai en face de moi. Il m’avoue que chez lui sa copine l’attend, que j’exagère de l’avoir chauffé puis refusé ensuite. Là encore je cède. Je trouve que j’exagère peut-être de refuser après avoir accepté de l’embrasser et l’avoir suivi pendant cette longue promenade. On fini par faire ça dans un parking glauque dans sa voiture, il bascule le siège, lève mes jambes, je me crois chez la gynécologue. Quand je suis sur lui et je gémis de plaisir, il me regarde et imite mes bruits et mon expression, « pour rire ». C’est très déstabilisant. Je lui demande de ses nouvelles la semaine qui suit, il me répond « Mais qu’est ce que tu veux ? Je ne t’ai rien promis ! »

Deux rencontres Tinder avec des hommes qui, sous leurs airs de mecs sympa, ont clairement insisté malgré mes réticences, pour mieux m’envoyer balader ensuite. Je pense à cette réplique sous la plume de Virginie Despentes dans King Kong Theorie (2006) : « Toute l’élégance et la cohérence masculine, résumées en une attitude : « Donne-moi ce que je veux, je t’en supplie, que je puisse ensuite te cracher à la gueule. » »

Suis-je inadaptée aux relations d’une nuit ? Trop sensible ? Trop exigeante ? Dois-je bien me mettre dans le crâne qu’il ne faut rien attendre de ces rencontres Internet à part un échange physique sans lendemain ? Peut-être, le sexe pour le sexe ne m’a jamais dérangée et c’est bien ce que j’attends de Tinder, après tout. Mais pourquoi est-ce que je me sens si humiliée ? Pourquoi leur froideur suite à notre rencontre me met-elle si mal à l’aise ?

Une fois j’ai maladroitement joué le jeu. Un lendemain matin, avec un homme qui m’avait pour le coup sincèrement plu. Je lui ai dit comme pour anticiper « Si tu ne me rappelles pas, ça ne pose aucun problème ». Nous nous sommes revus le soir même, j’ai même eu droit à des reproches : « Pourquoi as-tu dit qu’on ne se reverrait pas ? C’était bizarre ta réflexion ce matin ! » Le type a été très présent pendant une semaine, ne voulait pas quitter mon appart quand je le lui demandais. Et quand, lau bout de quelques jours, j’ai commencé à ressentir et à lui montrer plus d’affection, il n’a plus jamais donné de nouvelles…

Dois-je aussi, dans la liste de ces nombreuses mésaventures, mentionner celui qui a baissé ma jupe et, à la vue de mes hanches trop larges et de mes fesses rebondies, s’est désisté et a pris ses jambes à son cou, me laissant à moitié nue allongée sur mes draps ?

Sur l’application de rencontres, il est clair que l’on est dans le sexe pour le sexe, et les mecs n’y vont pas de main morte. Quelques citations véridiques lors des premières discussions : « Viens chez moi j’ai couché les enfants », « Tu m’envoies des photos de toi en porte-jarretelles dans ton lit ? », « Va te masturber dans les toilettes et dis-moi ce que ça te fait », ou dans l’action suite à la rencontre : « Tu me suces ? », « Je te prends par derrière ? Oui tu n’aimes pas mais moi oui.», « Non pas de câlin on n’est pas là pour ça mais suce-moi une nouvelle fois », ou encore « Bon dépêche-toi, je dois partir dans 45 minutes.

Et lorsque l’on attend quelques nouvelles les jours qui suivent, sans la moindre intention sérieuse – comment serait-ce possible alors que je les connais à peine ? L’amour a quand même besoin d’une consistance autre qu’une simple coucherie – ne serait-ce que pour donner un peu matière et notre échange, on est jugée naïve, chiante, harceleuse, enfin une pauvre fille qui se fait des idées.

Je suis parvenue à éclaircir le problème lors d’une discussion avec une femme d’une cinquantaine d’années qui, suite à une solitude trop forte, s’offrait à pas mal de mecs rencontrés sur Internet. Elle m’a avoué un jour la phrase qui résume ces nouvelles pratiques « J’en ai marre, c’est de la prostitution gratuite. »

C’est très juste, en effet pourquoi les hommes s’embêteraient avec du sexe payant et avec la culpabilité qui va avec, quand Internet regorge de femmes pleines d’envies qu’elles sont prêtes à assouvir gratuitement ? Pourquoi les respecter car c’est pour ça qu’elles sont là ? Elles sont apparemment en manque de cul, on va leur en donner, se disent-ils, et ce genre d’attitude, bien sûr, n’est pas digne des filles bien, autant les considérer comme des moins que rien !

Dans King Kong Théorie cette idée est clairement exprimée. Despentes raconte son expérience comme travailleuse du sexe et décrit des clients étonnamment bien plus respectueux que ceux que l’on croise dans des bars ou sur ces applications : « Mon premier client […] je l’avais trouvé étonnamment gentil. […] les clients étaient plutôt affables avec moi, attentifs, tendres. Beaucoup plus que dans la vraie vie, en fait. » En effet, on ne peut en dire autant des hommes « de la vraie vie », ceux-là insistent pour nous baiser et pour mieux nous jeter ensuite, après tout nous le méritons bien !

Je précise ici que le terme de prostitution est complexe et suppose de la nuance. En effet, nous nous retrouvons dans ces situations pour notre propre plaisir, nous faisons un choix dans un contexte de consentement mutuel. Il est clair que cela est difficilement comparable aux nombreuses travailleuses du sexe qui font souvent ce métier contre leur vouloir, avec des clients qu’elles n’ont pas choisis et dans des conditions bien trop souvent miséreuses et violentes. Néanmoins, avec ces rencontres Tinder, nous nous retrouvons, malgré tout, dans une position comparable à celle des prostituées. En effet, nous choisissons les mecs que nous allons rencontrer, nous allons les voir volontairement pour trouver du plaisir. Mais dans la majorité de ces échanges, j’ai remarqué que notre désir et nos envies restent bien secondaires. L’on se retrouve finalement davantage à répondre aux désirs et aux fantasmes de l’autre, du mec, on assouvit ses besoins, on flatte son ego et nous, nous nous retrouvons à devoir subir. Et si l’on fait preuve de résistance ou de pudeur, il y a toujours un sous-entendu terrible qui revient : « Pourquoi tu refuses si tu es sur ce site et que tu as accepté notre rendez-vous ? »

Mais encore, mon rapport à Tinder est comparable au rapport que Virginie Despentes a entretenu avec la prostitution : « Ca commence bien : sensation de pouvoirs faciles (sur les hommes, sur l’argent), émotions fortes, découverte d’un soi-même plus intéressant, débarrassé du doute. Seulement c’est un soulagement traître, les effets secondaires sont pénibles, on continue en espérant retrouver les sensations du début, comme pour la came. Et quand on cherche à arrêter, les complications sont comparables : on y retourne une fois, une seule, et puis la semaine d’après, et au moindre problème, on allume son minitel pour une dernière fois. Et quand on commence à comprendre qu’on est en train d’y perdre plus de tranquillité qu’on en gagne, on recommence, quand même. Ce qui était une force fantastique qu’on maîtrisait déborde du cadre et se fait menaçante. Et ça devient son propre sabordage, qui est attirant dans l’affaire. »

Dans mon cas, il ne s’agit plus d’argent facile mais de sexe facile. Chaque fois qu’un manque sexuel m’anime, chaque soir où je plonge dans la solitude, j’attrape mon téléphone et commence inlassablement à glisser de droite à gauche les milliers de photos de mâles qui se proposent.

J’ai le sentiment que le rapport sexuel est devenu un acte pour soi, égoïste, consommable, et tout particulièrement avec cette application. Autrui n’a plus sa place, la femme surtout. Pourquoi s’embêter à être sympa si elle m’a dit oui et elle veut du cul ? Si on parle de femme objet en prostitution, ce modèle est devenu courant sur Internet. En plus, c’est gratuit. La sexualité est devenue un pur objet de consommation, le partenaire n’est autre qu’un corps instrumentalisé. Des fois je me dis qu’après mes douces faveurs, j’aurais dû sincèrement exiger 500 balles de la part de tous ces mecs odieux.

Le mépris pour l’affectif

Ce qui est désespérant dans tout ça, outre l’inadmissible attitude devenue courante via ces sites de rencontre, est le mépris, voire le sentiment d’humiliation que l’on ressent si on montre un attachement quelconque après ces one-night stands.

J’ai pu remarquer que la démarche commune est aujourd’hui celle de s’en ficher et d’envoyer balader l’autre. C’est la compétition à la froideur, tant il est admirablement normal de nos jours de ne rien ressentir. Il faut cacher que ça nous plait, il faut être dans le plaisir froid, considérer le ou la partenaire comme un objet d’assouvissement et rien d’autre. Il faut faire preuve de stratégie, de calcul cul, surtout ne pas s’attacher. On est gagnant si on se met à la place de celui qui largue, perdant parce qu’on est largué.

Consommer, plaire, avoir du succès, le tout sans affect, susciter le désir, être bon amant et n’en tirer que le bénéfice de la baisade.

Voilà la juste pose à adopter. Tomber amoureux, souffrir, être monogame, que tout cela est niais, archaïque, féminin ! C’est pourtant ce qui nous est enseigné depuis le berceau. La vision dominante de l’amour est celle d’un sentiment de bonheur souverain, heureux et absolu, parfois mièvre. La romance télévisuelle, littéraire ou cinématographique use et abuse de ce rapport amoureux qui fait rêver quantité d’esprits. Depuis les contes pour les plus jeunes à ce que Woody Allen appelle « la mauvaise télévision », on nous offre une image idyllique et pure de cet amour pour fées.

La vision platonicienne du duo amoureux embrasse cette vision magnifiée dans Le Banquet. Il est dit, dans le célèbre monologue d’Aristophane, que les amoureux étaient autrefois une seule et même personne, et que l’amour n’est autre que la recherche de l’autre disparu. « Notre ancienne nature était telle et que nous étions un tout complet : c’est le désir et la poursuite de ce tout qui s’appelle l’amour. » Socrate, rapportant le discours de Diotime, raconte ensuite combien l’amour est ce sentiment noble qui mène au Beau, donc au Bien. « Le droit chemin pour accéder aux choses de l’amour [est] de partir des beautés de ce monde et, avec cette beauté-là comme but, de s’élever continuellement […] et jusqu’à ce qu’on connaisse à la fin ce qui est beau par soi seul. »

Qu’est-ce que le sentiment amoureux si ce n’est un face à face ? Et pourtant, combien les penseurs peuvent nous mettre en garde à l’encontre de l’instrumentalisation de soi par l’autre. Pour Pascal, « la vie humaine n’est qu’une illusion perpétuelle ; on ne fait que s’entre-tromper et s’entre-flatter […] l’homme n’est que déguisement, que mensonge et hypocrisie, et en soi-même et à l’égard des autres. » Selon Spinoza, les hommes sont « par nature ennemis les uns des autres » Quant à Sartre, il parle du triomphe d’autrui sur notre propre existence et identité corporelle : « Je suis possédé par autrui ; le regard d’autrui façonne mon corps […] le voit comme je ne le verrai jamais. Autrui détient un secret : le secret de ce que je suis. Il me fait être et, par cela même, me possède, et cette possession n’est rien d’autre que la conscience de me posséder. »

Quelle désillusion face à toute la violence que peut receler ce sentiment et le partage sexuel que l’on dit beau, pur et source de joie extrême. Celui qui aime est forcément perdant. Celui qui s’en fout a plein pouvoir. Paradigme absolu de la relation humaine. Contrairement à ce qui nous est donné de rêver, ce serait une erreur de prêter au sentiment amoureux cette dimension bienheureuse qui, en réalité, se définirait plutôt comme un rapport de force, d’instrumentalisation, découlant d’une stratégie adoptée afin de mieux posséder l’autre.

Nous n’inspirons que du mépris lorsque nous attendons attention et écoute de la part de l’autre sur cette application. Et quand il est question d’affect, seuls deux choix s’imposent : t’es mièvre ou t’es méprisable.

Après un nombre conséquent de partenaires sexuels, ce que j’en tire comme expérience, c’est juste de savoir écarter les jambes, de bien sucer, de mettre le type en valeur, et surtout surtout, ne pas broncher quand il claque la porte le lendemain sans plus répondre aux textos. Si j’ai eu le malheur de ressentir des choses vraies et que l’envie me prenait de recommencer le lendemain, c’est qu’il faut bien se calmer, quelle naïve !

A côté de ça, on m’invite à des mariages où je dois jouer le jeu, bien me tenir, pleurer, féliciter, être témoin voire complice d’un amour ritualisé autour d’une cérémonie bien mièvre.

Pute gratuite ou pute légale ? Quel autre choix ? Nous sommes pourtant bien « plus putes que toutes les putes » (dites traditionnelles avec faveurs tarifées). « Entre la féminité telle que vendue dans les magazines et celle de la pute », explique Virginie Despentes, « la nuance m’échappe toujours. Et, bien qu’elles ne donnent pas clairement leurs tarifs, j’ai l’impression d’avoir connu beaucoup de putes, depuis. Beaucoup de femmes que le sexe n’intéresse pas mais qui savent en tirer profit. Qui couchent avec des hommes vieux, laids, chiants, déprimants de connerie, mais puissants socialement. Qui les épousent et se battent pour avoir le maximum au moment du divorce. Qui trouvent normal d’être entretenues, emmenées en voyage, gâtées. Qui voient même ça comme une réussite. C’est triste d’entendre des femmes parler d’amour comme d’un contrat économique implicite. » Et elle ajoute : « Quand on est une pute, on sait ce qu’on est venue faire, pour combien, et tant mieux si par ailleurs on prend son pied ou on satisfait de la curiosité. Quand on est une femme libre de son choix, c’est beaucoup plus compliqué à gérer, moins léger, finalement. »

Nous sommes mal éduqués à l’amour :
le modèle passif/actif

Je crois bien que lorsque nous étions enfants, l’amour ressemblait aux modèles infligés par la télévision et la littérature enfantines : une rencontre, une évidence, un désir et un besoin réciproques. Mais un modèle où la femme n’agit pas et cède aux avances d’un bel inconnu protecteur, un modèle qui impose sa passivité : ne fais rien, sois seulement belle et mystérieuse.

Quand j’étais petite fille, on m’enseignait insidieusement que nous étions condamnées à la séduction passive. Faire le choix de son homme, lui offrir des fleurs, lui faire des déclarations, se donner à lui, il n’en était pas question. Agir pour que notre « proie » tombe amoureux était interdit. Être méga bonne et attendre, c’est ça le modèle depuis l’enfance. Et l’homme parfait te tombe tout cuit dessus. Notre désir, notre sexualité, notre frustration, tout ceci est secondaire. Ce serait donc bien fait pour moi de me faire maltraiter sur Tinder car j’ai voulu inverser la tendance, avoir une sexualité considérée comme masculine. Que nous sommes mal éduqué(e)s à l’amour !

Dès lors, comment séduire lorsque l’on appartient au genre féminin ? Difficile, car la sexualité des femmes aujourd’hui est encore à l’image de celle du XIXe siècle. Après nous avoir inculqué une image sexiste du rapport amoureux, en grandissant, on nous rappelle qu’il ne faut pas coucher le premier soir, qu’il faut laisser au mâle sa place de dominant et que ce n’est pas bien de se déclarer quand il nous plait, sinon « c’est la honte. » Combien de fois ai-je pu entendre ces stupidités, et oublié mon désir, mon plaisir, pour que le mâle puisse me trouver « aimable. » Si je ne me plie pas à ces règles, ce n’est que ma faute si, en conséquence, l’homme me considère avec peu d’égard, ou ne me considère pas du tout.

Là encore, je trouve heureusement réponse chez Virginie Despentes : « Plaire aux hommes est un art compliqué, qui demande qu’on gomme tout ce qui relève de la puissance. Pendant ce temps, les hommes, en tout cas ceux de mon âge et plus, n’ont pas de corps. Pas d’âge, pas de corpulence. N’importe quel connard rougi à l’alcool, chauve à gros bide et look pourri, pourra se permettre des réflexions sur le physique des filles, des réflexions désagréables s’il ne les trouve pas assez pimpantes, ou des remarques dégueulasses s’il est mécontent de ne pas pouvoir les sauter. Ce sont les avantages de son sexe. […] Être complexée, voilà qui est féminin. Effacée. Bien écouter. Ne pas trop briller intellectuellement. Juste assez cultivée pour comprendre ce qu’un bellâtre a à raconter. » Pourtant, à l’instar de Despentes, « je m’en tape de mettre la gaule à des hommes qui ne me font pas rêver. » C’est néanmoins ce que l’on nous apprend : faire des régimes, jouer de ses charmes, s’épiler, parler doucement, s’oublier, car le but ultime est de plaire au mâle, de préférence à tous les mâles, en rentrant dans les cases du canon. Et si ce n’est pas le cas, il ne faut pas s’étonner d’être célibataire et mal baisée.

J’ai souvent été rejetée car jugée trop grosse, trop affirmée, mal habillée, pas de la bonne culture, de la bonne religion, du bon milieu social, trop disponible, trop gentille, trop méchante… On se fait maltraiter et c’est constamment de notre faute. Quand je me suis prêtée au jeu des aventures, les types sont de prime abord ravis, puis tirent la tronche quand ils aperçoivent la taille de mes hanches. Ils dorment dans mes draps, me confient leur vie, acceptent le petit déjeuner que je leur propose mais m’envoient balader lorsque je demande de remettre ça. Et quand je me confie à mes proches sur la question, on me répond « Mais c’est bien normal ! A quoi t’attends-tu ? » Deux arguments : j’ai cédé trop vite, ou je me suis bêtement attachée. En fait, nous n’avons le droit ni de baiser, ni d’être amoureuse. Seulement celui de minauder, de se refuser avec stratégie, de rester digne et passive à tout prix.

J’ai beaucoup parlé de Tinder, mais dans la vie concrète, être en manque de sexe pour une femme n’est pas vraiment plus facile. Car il m’arrive aussi de m’habiller de façon aguicheuse et d’aller dans les bars, boire trop d’alcool pour me donner du courage… je me fais insulter quand je refuse certaines avances ou maltraiter quand je ramène un inconnu chez moi. Il ne s’agit pas de violence physique mais d’un mépris et d’un manque de considération qui sont tout de même vécus, pour ma part, comme une forme de violence.

Je peux dire par expérience que, sur Tinder ou dans les bars, le mépris est toujours là quand on drague délibérément et ouvertement et qu’on dit oui le premier soir. Jugées comme filles faciles, comme nymphomanes, simplement parce que l’on veut, à l’image des hommes, assouvir un manque… Ils sont pourtant bien contents de nous trouver pour mieux nous mépriser ensuite.

Avec Tinder l’humiliation a au moins le mérite d’être anonyme, c’est peut être pour cette raison que j’ai fini par m’inscrire sur l’application.

Mais pourquoi sommes nous indignes au respect et tordues du cul lorsque nous adoptons un comportement considéré comme normal dans la sexualité masculine ? Si on est en manque de sexe, on fait quoi à part prendre notre pied avec des canards roses vibrants ?

Une fois, j’ai couché avec un mec rencontré le soir même, qui avait des pratiques assez personnelles – mais qui a au moins a eu aussitôt l’honnêteté de m’annoncer qu’on ne se rappellera pas. Il m’a craché dessus, m’a léché les pieds, voulait que l’on baise en talons aiguilles. Pourquoi pas, même si c’est pas mon truc. J’étais partagée entre le rire et le refus catégorique. J’ai raconté cela le lendemain à une amie qui m’a posé une question cruciale : « Mais t’as pris du plaisir dans tout ça ? » Même pas, je me suis rendu compte que mes relations sexuelles prenaient la voie du sens unique : faire plaisir à l’autre sans penser à moi. Traditionnel modèle de la femme sexuellement passive.

« Quelle pauvre fille misandre en mal d’amour et d’affection, quels clichés du féminisme ! Elle choisit simplement mal ses conquêtes et doit être responsable de ses échecs. De quoi se plaint-elle en allant sur un site aussi axé cul que Tinder ? », penseront sûrement certains à la lecture de ces lignes. Mais est-ce normal que ces mecs insistent quand je leur dit clairement non, et qu’ils répondent avec agressivités quand je leur demande de remettre ça ? Oui, oui, les réponses sont le plus souvent agressives.

Je cite encore Virginie Despentes pour ma défense, pour notre défense : « Les hommes dénoncent avec virulence injustices sociales ou raciales, mais se montrent indulgents et compréhensifs quand il s’agit de domination machiste. Ils sont nombreux à vouloir expliquer que le combat féministe est annexe, un sport de riches, sans pertinence ni urgence. Il faut être crétin, ou seulement malhonnête, pour trouver une oppression insupportable et juger l’autre pleine de poésie. […] Les hommes aiment les hommes. Ils nous expliquent tout le temps combien ils aiment les femmes, mais on sait toutes qu’ils nous bobardent. Ils s’aiment, entre eux. Ils se baisent à travers les femmes, beaucoup d’entre eux pensent déjà aux potes quand ils sont dans une chatte. Ils se regardent au cinéma, se donnent de beaux rôles, ils se trouvent puissants, fanfaronnent, n’en reviennent pas d’être aussi forts, beaux et courageux. Ils écrivent les uns pour les autres, ils se congratulent, ils se soutiennent. Ils ont raison. Mais à force de les entendre se plaindre que les femmes ne baisent pas assez, n’aiment pas le sexe comme il faudrait, ne comprennent jamais rien, on ne peut s’empêcher de se demander : qu’est-ce qu’ils attendent pour s’enculer ? Allez-y. Si ça peut vous rendre plus souriants, c’est que c’est bien. Mais, parmi les choses qu’on leur a correctement inculquées, il y a la peur d’être PD, l’obligation d’aimer les femmes. »

La crainte et la honte d’être homos et la peur de voir les femmes adopter leur propre attitude sexuelle, ainsi sont éduqués les hommes. Et combien ils nous le font payer ! J’ai noté aussi que de nombreux mecs ont exprimés sur les réseaux sociaux leur soutien aux hashtags anti-harcèlement, comme le type qui a embrassé une de mes amies de force après lui avoir payé trop d’alcool, ainsi que celui qui faisait des commentaires détaillés de mon anatomie quand il me baisait et qui me méprisait ensuite quand je lui avouais qu’il me plaisait.

Que les hommes se posent déjà des questions sur comment ils traitent leur entourage, leurs amantes, leurs femmes, leurs sœurs, leurs amies, leurs collègues, avant de clamer une solidarité fausse. Car ça ne leur coûte pas cher, leur soutien aux victimes de harcèlement quand ils sont eux-mêmes les bourreaux d’une maltraitance subtile et tout aussi condamnable.

Je ne suis peut-être pas douée pour séduire, pour avoir la malice de garder un homme, de lui donner envie de me revoir. Mais j’aimerais cependant redonner à la séduction et à la sexualité de la noblesse, les valeurs de partage, de plaisir, et non d’instrumentalisation d’autrui, de soumission du genre féminin. Deux hypothèses possibles face à ces constats : soit je suis un coup vraiment pourri et mon physique et mon caractère me rendent indigne d’être aimée, soit, si ce n’est pas le cas, merci à Tinder de me faire bosser gratos !

Sara-Vittoria El Saadawi
Novembre 2017