L’absence de Karim, par Jane Sautière

© Jean-Philippe Cazier

Qui était Karim ? Comment est-il mort ? Des questions qui restent, insistent.

Il était Soudanais, ça on sait.

Réfugié statutaire, oui aussi.

Peut-être malade. Peut-être alcoolisé ce soir-là. On ne sait pas. Mais ce que je sais, c’est que l’hypothèse de l’alcool est la plus poignante pour moi, ce recours presque indispensable pour les gens de la rue. Pour liquider l’angoisse, le froid, la peur. Si vous trouvez mieux, n’hésitez pas, on vous attend. Quand rien ni personne n’est en face, il y a l’alcool. J’ai tellement entendu ça lorsque j’ai travaillé avec (pour) des personnes de la rue. Tellement souvent qu’il me semble que je le ressens, ce besoin, il est clairement là. Liquider, dissoudre. A n’importe quel prix, parce que c’est dur, l’alcool dans la rue, c’est pas une cuite avec les potes. C’est le contraire. Des gens qui n’ont rien et qui payent tout au prix fort. Avec leur chair, leur sang, leur vie.

Mais on ne sait pas. On ne sait pas du tout et peut-être est-ce choquant de parler de ça. Mais, moi j’y tiens. Parce que cette mort, ce n’est pas de la faute du mort, quelle que soit la raison.

Son cœur n’a plus voulu, pas pu. Pas un battement de plus, tout a failli. Tout ce qu’avec quoi il tenait bon a failli. Le cœur s’est fendu.

On ne sait pas quand il est né. Quel jour c’était. Quand il est parti pour le grand voyage de la survie, on ne sait pas non plus.

On ne sait pas s’il y a une famille là-bas qui attend. Peut-être que déjà elle est prévenue. Peut-être que là-bas, au Soudan (32 degrés samedi 10 mars 2018, à 20 heures, temps clair) il y a ce qui est tombé comme la foudre. Karim est mort, il a échoué, son voyage est ruiné, les espoirs sont ruinés. Karim est mort à Paris, la ville de la tour Eiffel (14 degrés, ciel plutôt dégagé). L’absence de Karim, tout à coup totale, définitive, absolue, irréversible. On avait tout le temps peur lorsque le froid est arrivé. Et puis, non, c’est dans le redoux que Karim est mort. Le redoux, ce qui revient de la douceur. Quand on a compris que de douceur, il n’y aura pas, que son retour est un mensonge, une annonce de ce qui n’aura pas lieu, alors, on meurt. Le gel ne fend pas le cœur, le redoux, si.

© Jean-Philippe Cazier

Pourquoi est-il mort, ça on sait, il est mort parce que la France n’accueille pas les réfugiés. Parce qu’elle ne leur donne aucune information, aucun point d’appui, aucun accueil, même pas un abri. Que les collectifs et les associations fassent le boulot. Il est mort, parce que pour l’Europe tout entière, il n’est pas tout à fait un homme. Tout ce qu’il a traversé, les grandes épreuves dont nous n’avons même pas conscience, tout est nié.

Et là, ce soir, après avoir préparé ma petite pancarte pour le rassemblement de demain (« je suis là pour rendre hommage à Karim, mort de l’incurie de l’État français »), ma pancarte insuffisante et la rose blanche inutile, les mots qui ne réparent rien, ce soir, je sais, je sais avec l’absolu du savoir, le savoir pour toujours, pourquoi Primo Levi a appelé son livre essentiel sur la mémoire des camps Si c’est un homme.

Jane Sautière

© Jean-Philippe Cazier