Simone et André Schwarz-Bart, L’Ancêtre en solitude : un héritage à deux voix

Simone et André Schwarz-Bart
Simone et André Schwarz-Bart

« Ils ne savaient pas que c’était impossible, alors ils l’ont fait », Mark Twain : C’est sur cette épigraphe (citation tirée des Aventures de Huckleberry Finn) que s’ouvre le dernier roman du couple Schwarz-Bart, L’Ancêtre en solitude, histoire d’un livre posthume qui aurait pu ne voir jamais le jour. Si cet intertexte, par sa signature, nous ramène au désir d’aventure des pionniers américains, à la conquête puis l’enracinement dans un nouveau territoire, ou encore à l’émergence d’une littérature proprement américaine révélant l’identité d’un peuple, d’une culture issue de la migration, il attire l’esprit du lecteur sur une accumulation de pronoms qui court-circuite toute référentialité identitaire, temporelle ou territoriale. Coupée de son substrat originel, cette citation passée dans la langue commune prend une valeur presque proverbiale par l’anonymisation pronominale. Devenue vérité remontant à la nuit des temps, elle recèle dans sa concision presque simpliste toute aventure humaine, de la première à la dernière non encore advenue. Elle déroule tous les récits passés et à venir dans une même trame qui s’origine dans notre condition humaine, à la fois limitée et transgressive. Elle interroge les possibilités de réalisation de l’humain dans un monde cloisonné, la faculté de réinventer l’homme là où le réel semble l’avoir aboli, la capacité de repousser les frontières imposées pour trouver son lieu d’ancrage, le désir de crier son existence par delà la mort, le silence ou l’interdit.

Tout commence à la fin du XVIIè siècle avec l’ancêtre Solitude, mulâtresse guadeloupéenne esclave et rebelle, fruit d’une Africaine déportée en Martinique, violée par un marin durant la traversée. Tout commence dans les années 1950 avec Marie, dite Mariotte, arrière-petite-fille de Solitude, qui noircit à la fin de sa vie des cahiers d’écolier pour libérer le passé entravé comme un cri au fond de sa gorge. Enfermée dans un hospice pour vieux où la vie pourrit sur place, Mariotte sonde les limbes de sa mémoire endormie pour renouer les fils de son existence, fils qu’elle a volontairement abandonnés à l’oubli. L’Ancêtre en Solitude est le troisième roman d’un cycle qui s’initie donc en aval avec l’autobiographie fictive de Mariotte, l’héritière d’une trop lourde mémoire, ramenée à la vie par l’odeur d’Un Plat de porc aux bananes vertes (André et Simone Schwarz-Bart, 1967), et se poursuit en amont avec la biographie fictive de l’ancêtre, La Mulâtresse Solitude (André Schwarz-Bart, 1972), dans un jeu de va-et-vient entre présent et passé, mémoire et oubli. Ce troisième volume s’ouvre comme la suite narrative à Un Plat de porc, plaçant en prologue un « extrait du journal de Marie » qui fait état de la vacuité du langage, de l’écriture et de la culture blanches, jusqu’à souhaiter dé-livrer notre monde, planète dérisoire, au « néant », mot ultime qui s’ouvre sur un blanc typographique que la narratrice, par un renversement aporétique, franchit – transgresse – pour amorcer le récit de ses souvenirs, comme si le passé la happait malgré elle. Elle évoque alors les temps anciens de l’esclavage, son ancêtre Solitude et sa fille Man Louise (grand-mère de Mariotte) achetée par une certaine Mme de Montaignan. Le roman prend alors le relais du journal intime, s’ouvrant au chapitre 1 sur l’histoire de cette femme propriétaire de l’aïeule, sans qu’on sache qui raconte, la voix narrative se faisant extradiégétique. D’aval en amont, d’aujourd’hui à hier, écrire prend le chemin impossible d’une chronologie à rebours où le présent fait remonter les vies passées afin de se redécouvrir : « une autobiographie idéale remonterait le cours du temps jusqu’au premier homme », car tout récit « de vie réduite à elle-même ne saurait être qu’une imposture », confie Marie à son journal (p. 145). Projet impossible que ce récit total, ramenant tout récit à son inachèvement, pris entre un trop-plein de parole et le silence, entre la profusion mémorielle et l’inanité du présent. Écrire devient un acte sans fin, où toute fin n’est que commencement, et tout commencement recommencement. Comment dès lors se lancer dans le projet fou, irréaliste, illusoire de l’écriture ? Comment ancrer l’écriture, l’originer pour qu’elle ne soit pas qu’un rêve, une lubie, une trace passagère qui s’envole avec le vent ? Ces questions parcourent inlassablement les récits schwarz-bartiens, écrits à deux ou quatre mains.

Sans titre2

André Schwarz-Bart, écrivain juif dont la famille fut emportée par le raz-de-marée fasciste qui lamina l’Europe durant la seconde guerre mondiale publie son premier roman en 1959. Le Dernier des Justes aborde pour la première fois depuis la fin de la guerre le sujet de la Shoah sous forme romancée, en l’insérant dans une histoire juive ponctuée de renoncements, d’exils et de pogroms. Il inscrit la vie et la mort du dernier descendant, Ernie Lévy, dans une dramaturgie familiale couvrant plusieurs siècles, dépassant ainsi l’histoire de la Shoah qui surgit comme un événement extérieur, dévorateur, tel la bête sortie du néant qui surgit dans l’île de Ti Jean L’horizon (roman guadeloupéen de Simone Schwarz-Bart) pour engloutir tout ce qu’elle rencontre, jusqu’au soleil.

L’attribution du prix Goncourt au Dernier des Justes, remarquable pour un premier roman, fait naître à sa sortie un fort intérêt médiatique, qui se transforme rapidement en polémique faisant oublier les qualités littéraires de l’œuvre. Suspecté de plagiat, accusé de donner une image victimaire profondément passive des juifs ou encore d’offrir une version trop empreinte de catholicisme de l’histoire juive, ce roman fondateur ne connut pas l’impact littéraire qu’il aurait dû occasionner. Pourtant, souterrainement, il nourrira d’autres œuvres littéraires du patrimoine mondiale, notamment les littératures de « Sud », à commencer par Le Devoir de violence (1968) de l’écrivain malien Yombo Ouologuem — accusé lui-même d’avoir plagié Le Dernier des Justes — qui se penche sur une autre histoire, celle des guerres intestines africaines. Mais on peut aussi citer l’auteur colombien Gabriel Garcia Marquez et son chef d’œuvre, Cent ans de Solitude (1867), dont l’intertextualité est mise à jour par Kathleen Gyssels dans Marrane et marronne : La co-écriture réversible d’André et de Simone Schwarz-Bart (Rodopi, 2015).

67435

Le Dernier des Justes revisite le genre de la saga familiale, tissée à partir de récits historiques et de légendes, alliant réalisme et merveilleux, oralité et écriture, culture populaire et savante. Ce choix générique permet à l’auteur d’explorer les zones d’ombres, les trouées sombres que le discours historique officiel n’a pu éclairer, puisqu’il se construit à partir des faits remarquables, visibles, tangibles qui délimitent pour l’historien le réel. Discours d’autant plus exclusif qu’il adopte traditionnellement le point de vue dominant, qu’il modèle les faits en histoire exemplaire, en chant victorieux, reléguant au silence le vécu des peuples ostracisés. La littérature devient alors la seule voie capable de sonder des pans entiers d’histoires. Par le biais d’imaginaires individuels et de mythes collectifs, elle interroge représentations du monde et pratiques culturelles, démontrant que l’histoire humaine s’accomplit grâce au pouvoir créatif des hommes, à leur capacité de réinvention là où ils sont frappés d’interdiction. Le Dernier des Juste, tel L’homme qui marche de Giacometti, est simplement cet homme terriblement humain marchant vers sa destinée et qui, à l’instar du colibri des contes antillais, n’a que son chant à opposer à la Bête ou à Dieu. Simone Schwarz-Bart ne s’y trompe pas : « Quand l’ange de l’Histoire chante devant Dieu, il chante avec son propre chant, celui de son peuple, et il ne peut chanter qu’une fois. Paraît alors Le Dernier des Justes » (Avant-propos à L’Ancêtre en Solitude). Non pas roman sur la Shoah, mais « roman sur la nature humaine à propos de la Shoah », comme l’écrit André dans un de ses carnets.

Sans titre3

C’est pourquoi cet auteur s’intéresse dès la publication de son premier roman à l’histoire antillaise marquée elle aussi par la déportation, l’esclavage et l’ostracisme. Il s’en explique longuement dans un article publié dans Le Figaro littéraire en 1967 (26 janvier), lors de la parution d’Un Plat de porc aux bananes vertes co-écrit avec Simone Schwarz-Bart, son épouse guadeloupéenne. Alors qu’André s’est attelé à l’écriture d’un cycle romanesque antillais à partir de la figure historique de la mulâtresse Solitude, il découvre les talents d’écriture de sa femme : ils décident d’écrire à quatre mains. La participation de Simone à ce projet littéraire permet de donner corps à l’écriture, d’incarner le verbe en parole chargée d’une « antillanité » vécue, antillanité que l’héroïne Mariotte, égarée à Paris, a enseveli au plus profond d’elle-même pour acquérir les lettres des blancs. Et tout cela pourquoi ? Pour une vie dérisoire qui s’achève au fond du « Trou », nom que les pensionnaires donnent à l’hospice parisien dans lequel la société française les a parqués, tels de vieux rebuts isolés dans un univers concentrationnaire et dont la vie se réduit à attendre patiemment la mort. La vieille femme « à jamais perdue au milieu du monde obscur et froid des blancs » écrit contre la mort, comme le jeune Césaire en pleine crise existentielle écrivait son Cahier d’un retour au pays natal. Rappelons l’ultime vers de ce long poème que l’on sent vibrer à travers l’ensemble du roman :« et le grand trou noir où je voulais me noyer l’autre lune c’est là que je veux pêcher maintenant la langue maléfique de la nuit en son immobile verrition ! » Ce à quoi s’attelle Mariotte régressant vers le trou noir de son enfance, plongée abyssale au fond d’elle-même.

Le second roman de la veine antillaise, La Mulâtresse Solitude, publié sous la seule signature d’André Schwarz-Bart, comporte une note présentant ce livre comme « le premier d’un cycle qui se déroule entre 1760 et 1953 » et situant Un plat de porc comme « le prélude ou l’introduction à ce cycle » qui englobe ainsi dans sa temporalité le génocide de la Shoah. Dans Un plat de porc, la narratrice Mariotte réfère de façon allusive à un certain Moritz Lévy, nom du frère d’Ernie Lévy dans Le Derniers des Justes. L’histoire antillaise rejoint l’histoire juive à travers la rencontre de deux descendants porteurs d’une mémoire malmenée, opérant ainsi un mouvement cyclique, hélicoïdal à même de tisser une histoire humaine plurielle, à la fois une et diverse, à l’opposé des concurrences mémorielles et des repliements identitaires. Projet qui ne verra jamais le jour du vivant d’André : le couple métissé a franchi la ligne. Les crispations identitaires surgissent. Un étranger a osé s’emparer de l’ancêtre Solitude, patrimoine antillais. André est renvoyé à son identité blanche et juive, « c’est le lynchage : le procès de légitimité » (Avant-propos à L’Ancêtre en Solitude) : il s’emmure dans le silence, un silence partagé par sa compagne en écriture. Après la publication de Pluie et vent sur Télumée Miracle (1972), puis Ti Jean L’horizon (1979), Simone cesse de publier (exceptée une œuvre de commande, la pièce Ton beau capitaine en 1987).

Sans titre4

Ces deux romans de Simone Schwarz-Bart interrogent l’identité antillaise, les possibilités d’existence et de création d’êtres libérés factuellement de leur servitude, mais portant en eux-mêmes leur propres chaînes héritées du passé, chaînes invisibles de l’aliénation, maintenues par une idéologie colonialiste persistante, plus que jamais néfaste car intériorisée par chacun, alors que les structures établies, visibles, ont disparu. Êtres évanescents, « sans haut ni bas », déracinés, les personnages de Simone Schwarz-Bart ne cessent de chercher leur place sur la terre. Ils explorent le réel et l’imaginaire antillais en quête d’une parole à leur mesure, qui leur permette à la fois de se situer et de se dire pour rebâtir le monde, non à leur image, mais à l’image de l’humanité retrouvée. Le passé se superpose au présent, les légendes et les mythes envahissent le réel, sans oublier le paysage antillais qui poétise les rapports au monde, au corps, à soi. Une même préoccupation anime le besoin d’écriture chez Simone et André : échapper aux déterminismes historiques, aux discours dominants et aux clôtures identitaires en inscrivant chaque parcelle de vie dans une ramification plus large, plus lointaine. L’exploration du passé permet ainsi de rappeler que derrière chaque histoire individuelle se cache une histoire collective, diverselle (pour reprendre le vocable d’Edouard Glissant). Il ne s’agit pas de plonger dans l’histoire antillaise ou juive pour y fixer son identité ou la structurer à l’image de l’ancêtre, mais plutôt de dévêtir le passé de ses oripeaux, de retrouver, dans un mouvement inversé délibérément tendu vers l’avenir, l’enfant dans le visage de l’ancêtre, et inversement : « plaquer le masque de la vieillesse sur les visages présents. Arracher ce masque aux vieillards pour découvrir leurs visages passés » (Avant-propos à L’Ancêtre en Solitude). Faire que le passé nous soit contemporain pour dépasser le déterminisme historique, l’éternelle reproduction du Même, et découvrir au fond des âges l’éternité de chaque visage, libéré des contingences de l’histoire. « Effort de désaliénation » de l’homme que Frantz Fanon soutenait en ces termes : « c’est en dépassant la donnée historique, instrumentale, que j’introduis le cycle de ma liberté », « je n’ai pas le droit de me cantonner dans un monde de réparations rétroactives » (Peau noire, masques blancs).

Si les Schwarz-Bart renoncent à publier, l’auto-censure n’a pas raison de l’écriture, surtout quand écrire se conçoit comme l’enjeu d’une vie. L’existence du couple se poursuit, mue par cette irrésistible nécessité d’écrire qui se heurte au sentiment d’inutilité. André noircit des feuillets et des feuillets qu’il jette inlassablement. Il décède en 2006, ayant publié de son vivant trois romans, mais laissant derrière lui des manuscrits réchappés de la destruction et que Simone redécouvrira après le deuil.

L’Étoile du matin, le premier roman posthume d’André publié par sa femme, renoue avec la veine juive. Mais alors que Le Dernier des Justes déroulait linéairement l’histoire de la famille Lévy depuis le XIIè siècle dans une narration de facture somme toute classique, ce roman mêle les voix narratives, fracture la chronologie temporelle et superpose les niveaux d’écriture. Le roman s’ouvre sur un prologue situant l’histoire après une fin du monde en l’an 3000. Une jeune femme nommée Line Marie s’intéresse à de vieux manuscrits relatant la vie d’une tribu d’errants dispersés sur la terre et ayant donné naissance à un peuple métissé devenu le « bouc émissaire de tout le mal de la planète ». La jeune femme est fascinée par « l’amour acharné de la vie » dont a fait preuve ce groupe d’humains, même au plus fort du « Grand Massacre ». Le roman déroule ensuite l’histoire d’Haïm dans deux parties dont le point de rupture est constituée par la déportation de Haïm à Auschwitz. La première partie qui recourt au substrat contique et au réalisme merveilleux se rapproche par maints aspects de Ti Jean L’horizon, alors que la seconde partie se présente comme une autofiction : Haïm, rescapé des camps de la mort, « était comme la mulâtresse Solitude, l’héroïne d’un de ses romans, du temps où elle n’existait pas. Il était en deuil de la littérature, en deuil de lui-même […]. Seul, il était seul, loin, à porter la nuit du monde et son propre chaos. Y avait-il, dans le cœur et l’esprit des humains, un lieu de liberté qui leur permettrait de se distancier de tous les conditionnements possibles et imaginables ? » (p. 203) Après avoir traversé le néant, Haïm ne peut que constater l’instrumentalisation de l’histoire, la codification de la mémoire et la perpétuation de l’aliénation. La vanité de la littérature affleure dans un monde qui semble passer à côté de lui-même. La révélation de l’absurde entraîne le personnage vers le néant, la tentation du suicide, le nihilisme dévorateur que pourtant seul la voix humaine peut contrer puisque « tout l’être de l’oiseau est dans son chant » (p. 242). Sans littérature, tout notre monde, telle Solitude « du temps où elle n’existait pas », plongerait dans l’inexistence, dans le néant. Haïm, qui n’est plus qu’une ombre, rejoint la solitaire Mariotte songeant à « la mort qui abolit tout », tout en s’acharnant à écrire, inlassablement. Des extraits du journal du personnage ponctuent la narration de L’Étoile du matin dans laquelle s’intègrent en outre une « Note pour le livre imaginaire », ainsi que deux poèmes. La narration se fragmente, l’espace scripturaire se brise et se recolle, ouvre des brèches vers d’autres possibles, récits en latence ou imaginaires en veille, se fait écho d’autres récits, d’autres cultures, d’autres mondes.

Sans titre5

Mais la langue humaine est-elle capable de ramener Eurydice ? Haïm, mort parmi les vivants, vivant parmi les mort, cherche en vain un langage capable de raconter Auschwitz : « dans sa deuxième version, l’ouvrage était écrit par une femme de l’an 3000. Mais il savait maintenant qu’il n’écrirait pas ce livre. » (p. 209). Mise en abyme vertigineuse de l’écriture, puissante et vaine, essentielle et illusoire puisque ce livre que Haïm n’a pu écrire est celui-là même qu’André Schwarz-Bart n’a jamais pu, voulu achever, et est celui-là même que nous lisons à contretemps : celui que Line Marie, prénom de la femme de l’an 3000 qui n’est autre que le deuxième prénom de Simone Schwarz-Bart, a reconstitué à partir des multiples feuillets laissés par Haïm/André. La fiction, comme une fulgurance, a traversé le réel, a ouvert une brèche. Et le réel n’en finit pas de se diffracter, à l’image de ce livre qui ne cesse de se dédoubler dans ce jeu de miroir, à la fois même et autre.

Six ans après la parution de ce roman posthume, Simone publie L’Ancêtre en Solitude sous leurs deux noms, grâce à l’aide de Francine Kaufmann, chercheuse convaincue que d’autres manuscrits sont encore à découvrir : elle fait le voyage de Jérusalem en Guadeloupe pour poursuivre le travail de Line Marie, mais cette fois-ci, à la recherche du cycle de la mulâtresse Solitude : « le cycle antillais est là, de nouveau », écrit l’auteure.

Statue de la mulâtresse Solitude aux Abymes, Guadeloupe
Statue de la mulâtresse Solitude aux Abymes, Guadeloupe

Pour rappel, Solitude, personnage historique, fait partie des rescapés du suicide collectif imaginé par le chef des rebelles, Louis Delgrès, en 1802, acculé par les troupes de Napoléon venues rétablir l’esclavage aboli durant la Révolution française. Face à une défaite certaine, les Rebelles optent pour le suicide collectif dans une explosion qui frappe également les soldats ennemis parvenus au refuge des insurgés. La répression des autorités est sanglante : les semaines suivantes, des centaines d’esclaves prennent la direction de l’échafaud. Enceinte, la Mulâtresse est exécutée le lendemain de son accouchement, non par pitié pour le nouveau-né mais par souci économique : l’enfant à naître est destiné à être vendu au marché des esclaves. Là s’arrêtent les traces de Solitude dans les documents historiques, là s’initie le roman. L’enfant Louise Solite échoue aux côtés de Mme de Montaignan, veuve d’un planteur martiniquais, elle-même échouée en Martinique suite à un mariage arrangé. L’Ancêtre en Solitude sonde l’existence d’êtres piégés dans un milieu carcéral destructeur dont l’édifice repose sur un bi-partisme social fondé sur la couleur de peau. Dans cette société, la religion chrétienne joue un jeu pervers : elle soulage les consciences blanches et noires en introduisant un espace de rédemption à même de rendre l’enfer supportable, mais tout en intronisant le préjugé de couleur : la noirceur de la peau vient justifier la noirceur de l’âme. Ainsi, la religion participe, par le biais de l’imaginaire, à l’intériorisation d’un système social raciste. La première vision qui frappe Mme de Montaignan, alors qu’elle pose le pied sur sa nouvelle terre, est celle d’esclaves travaillant dans les cannes. Instantané presque photographique qui vient se confondre dans l’esprit du personnage « avec l’imagerie traditionnelle des enfers » (p. 26). A la vision réelle se superpose l’imaginaire chrétien qui, par un effet de retournement, supplante la réalité historique, en détourne le sens. Terrifiée, la femme émet une plainte immédiatement stoppée par son mari qui lui rappelle, par un seul regard, sa condition d’existence : « soudain, elle se sentie nue devant ce regard, une simple femelle aux seins flottants » (p. 27). A partir de ce moment, Mme de Montaignan prend conscience qu’elle appartient désormais à une société mâle et blanche, que sa condition précaire la rapproche des esclaves noirs, et que son seul moyen de survie réside en sa capacité à se « distinguer des viandes noires ».

La mulâtresse-solitude

Le corps comme entité, organe de perception, mais aussi lieu d’élaboration de la pensée est omniprésent dans le roman. Il conditionne le rapport au monde et aux autres, que ce soit en dedans ou en dehors. En milieu esclavagiste, l’identité blanche se construit en opposition avec le corps noir. Cherchant à échapper à l’animalité, à faire taire « la bête noire et laide et nue qu’elle sen[t] tapie en son cœur, sous le vêtement précieux de sa peau blanche », Mme de Montaignan se réfugie dans la religion, règle son apparence, son attitude et ses actes en fonction de cette nécessaire distinction : noir/blanc. Ce long travail de structuration identitaire, qui n’est qu’une adaptation à la structure sociale dans laquelle elle s’inscrit, a pour conséquence de rendre nécessaire cette même structure : tout l’édifice personnel construit par Mme de Montaignan n’a de valeur que dans ce système social donné, si bien que « sans le plancher humain » que représentent les esclaves, cet édifice s’écroulerait. Dialectique du maître et de l’esclave où le dominant est aliéné par son besoin de domination. Tout système de domination ou d’exclusion déshumanise le bourreau qui entend déshumaniser l’autre ; et il se déshumanise paradoxalement en cherchant à échapper au spectacle de la déshumanisation de l’autre. Cercle sans fin engluant l’homme dans l’éternelle répétition du Même et que l’écriture met à jour également dans L’Étoile du matin. André Schwarz-Bart y rapproche la figure du bourreau en pays esclavagiste et en camp de concentration. Il évoque un film (réel ou fictif) d’où est vraisemblablement puisée le personnage de Montaignan : « il vit un film américain sur l’esclavage où une jeune fille […] se trouvait soudain devant une troupe d’esclaves au travail. Elle avait eu alors un moment de flottement, l’impression qu’elle pouvait elle-même basculer par-dessus bord, bien que blanche » (p. 215). La femme en question était alors devenue « maîtresse sévère d’esclaves », rappelant ainsi une autre histoire, celle d’une gardienne allemande : à son arrivée au camp, elle était « bonne en paroles et en actes, et puis, insensiblement, elle s’était métamorphosée » (p. 184). Stupéfiées à l’idée de basculer de l’autre côte, les deux femmes finissent par basculer en elles-mêmes, dans un mouvement inverse, plus souterrainement destructeur, abîmant l’être au plus profond de lui-même.

Alberto Giacometti, L'homme qui marche, sculpture en bronze, 1960
Alberto Giacometti, L’homme qui marche, sculpture en bronze, 1960

Solitude décédée, Mme de Montaignan prend sous son aile l’enfant Louise Solite. Cette figure maternelle de remplacement rompt la filiation marronne de la mulâtresse Solitude, comme le souligne le prénom escamoté de l’enfant. Élevée comme un animal de compagnie auprès de sa maîtresse, elle remplace la chienne décédée Louisa, couchant dans sa niche, lieu protecteur où elle aime se lover « comme dans un ventre ». De sa maîtresse, elle apprend le refoulement du désir, la nécessité et même le plaisir de la souffrance, la damnation de son sang, le tout enturbanné dans une imagerie chrétienne bigote. De sa mère, elle hérite son état de solitude, d’abandon, d’isolement, mais aussi son endurance et sa patience, sa capacité à se réinventer soi-même et son don de métamorphose. Au fil des générations, l’esclavage pourtant aboli, les mêmes schèmes persistent jusqu’à Mariotte qui a enfoui ses origines au plus profond d’elle-même après avoir craché sur la tombe de sa grand-mère. Ses cahiers sont autant de chemins à rebours vers l’aïeule et vers soi, d’aval en amont, d’amont en aval, dans un mouvement circulaire où présent et passé se réinventent. Interrogeant le singulier travail de la mémoire, Marie/Mariotte écrit : « mes plus anciens souvenirs semblent appartenir à une autre, à celle que j’étais avant d’être moi » (p. 145). Identité plurielle refusant toute fixation, toute linéarité, puisque le retour à soi nous fait découvrir autre.

Simone et André Schwarz-Bart © Georges Kelaïditès / Roger-Viollet
Simone et André Schwarz-Bart © Georges Kelaïditès / Roger-Viollet

La parution posthume de ce récit à quatre mains est comme l’accomplissement d’une prophétie qui a su déjouer les pièges du réel et du temps, faisant de l’écriture un chant orphique qui rappelle aux hommes le petit dieu humain qui habite en eux-mêmes. André Schwarz-Bart, attaqué dans son écriture, dans son identité d’écrivain, alors que seule l’écriture le rattachait à la vie réelle, continuait à remplir ses feuillets en sachant que jamais plus il ne publierait. Peuplé de ses livres imaginaires, il n’écrivait plus, il récrivait, multipliant les versions pour que jamais ne s’achève le geste d’écrire. Ébranlé dans son identité, il s’est réinventé à travers Haïm et Mariotte, homme et femme, juif et antillais. Dans L’Ancêtre en Solitude, Simone Schwarz-Bart de retour en écriture, nous restitue cette identité comme une part d’elle-même, autre, légère « d’avoir escaladé le vent ».

Simone et André Schwarz-Bart, L’Ancêtre en solitude, Seuil, février 2015, paru en poche chez Points en février 2016, 192 p., 6 € 90

Sans titre2