Corps et désir : L’homme devant le sexe de son Origine (2/8)

Spectateur devant L’Origine du monde (1866) de Gustave Courbet, au musée d’Orsay © MaxPPP

Depuis la nuit des temps peut-être, le sexe féminin attire et terrifie les hommes, non parce qu’il est en soi attirant et terrifiant, mais parce que les hommes y ont projeté maintes visions phantasmatiques, parce qu’ils ont vu en lui la chose impossible à voir, parce que le sexe féminin demeure un grand trou noir, le grand trou noir de la création, face cachée du monde, voilée à jamais au regard. En ce sexe est enfoui un lieu abscons, non seulement abstrus mais dont la traversée, la pénétration, au sens physique et intellectuel, s’avère périlleuse.

Lieu utérin originaire, lieu du non retour assimilable au lieu souterrain de la mort, en ceci qu’il offre une image renversée de l’enfer – sans droit de retour, nous descendons aux enfers où toute fin s’achemine comme nous quittons définitivement l’utérus, où tout commencement s’initie. Ces deux cavités sombres – d’où et où l’on ne revient pas – préexistent à tout mortel, deux cavités au seuil desquelles l’œil se pétrifie puisqu’il n’y a rien à voir et tout à imaginer, deux cavités autour desquelles la parole peut circuler mais au sein desquelles règne le silence profond d’une nuit a-sociale et a-linguistique. La conception et la mort sont les deux seuils de notre existence, elles en sont aussi la condition. En deçà de l’une et au delà de l’autre s’ouvre un abîme où, sans pléonasme, l’existant s’abîme, s’efface pour devenir, non pas rien, mais trace du visage, de la face à venir ou perdue. Exister, c’est sortir de, c’est surgir du néant, c’est se montrer. Mais d’où sort-on ? Qui a-t-il à voir dans ce néant, dans cette absence de visage, dans cette abysse contenu dans le sexe féminin ? Que perçoit l’homme quand il le regarde ? De quoi s’empare-t-il ?

Claude Mellan, La Souricière, 17è siècle

L’homme devant le sexe féminin est Œdipe devant Jocaste, son épouse qui se révèle être aussi la femme qui l’a conçu, génitrice plus que mère, puisqu’elle a abandonné le nouveau-né à sa naissance. Cette révélation est comme un voile soudainement ôté laissant apparaître une image autre, renversée : le corps géniteur, demeuré dans l’ombre, dans la nuit qui le fonde, se dévoile au grand jour et se superpose au corps de l’épouse. C’est alors que surgit l’image de la Mère hypersexualisée, hybride, monstrueuse ; et la scène primitive du coït originel se rejoue sous le regard du fils, de l’époux et du père, regard qui s’aveugle en faisant retour sur lui-même, à rebours du temps, vers l’abîme de son Origine. Ayant pénétrée Jocaste de sa chair, dans sa chair, ayant joui de cette chair sans la (re)connaître, Œdipe se supplicie. Le voyage interdit, voyage du retour, enferme pour toujours dans la nuit. Œdipe le clairvoyant, le déchiffreur d’énigmes, avançait sans le savoir à rebours. Ce que ce mythe énonce, c’est qu’il y a quelque chose d’ir-regardable dans le sexe féminin, quelque chose de tellement insoutenable au regard que l’homme en perd la vue et que le monde dans sa totalité s’obscurcit définitivement pour lui.

Pasolini, Œdipe roi, 1967

Ce tabou (dont l’image simplifiée à l’extrême est communément réduite à l’inceste) est que le lieu d’origine est aussi un lieu de plaisir et de désir, un lieu érotique, ce qui est perçu comme incompatible, impensable, monstrueux et effrayant, car l’origine est associée à l’Un, au Même, à la finitude, à la pureté, alors que le désir suscite l’Autre, clame la chair d’autres. Le désir ne peut donc habiter qu’un lieu impur, insuffisant et ouvert, pétri par le manque et l’absence. Le corps qui désire se languit de l’autre, appelle une autre chair, aspire à l’altérité : ce lieu est littéralement altéré. Assoiffé. D’où l’image binaire du corps féminin qui en devient ambivalent, trompeur, usurpateur. Ne vous fiez surtout pas aux femmes !

Cet homme pourrait être aussi le chasseur devant la caverne où il imagine la bête tapie. Peur nocturne de l’enfant dans le noir, non pas frayeur du noir, mais de ce qu’il recouvre : êtres vivants que la nuit rend invisibles, monstres imaginaires que la nuit rend visibles ; œil béant, grand ouvert, hallucinant dans le noir ; corps raidi, figé, en veille, face à l’altérité absolue qui peu à peu le cerne, l’entoure, l’enveloppe. Un chasseur et son fusil, prêts à décharger au sens propre et figuré sur la bête, à la manière des personnages sadiens déchargeant/empalant, décortiquant/dépiautant, triturant/torturant des corps féminins qui finissent en chair inerte. Comment venir à bout de la vérité de la bête, comment la faire sortir de la nuit ? Dans l’avant-propos à son essai sur l’érotisme, Bataille écrit justement : « Je ne pense pas que l’homme ait une chance de faire un peu de lumière avant de dominer ce qui l’effraye. […] l’homme peut surmonter ce qui l’effraie, il peut le regarder en face. Il échappe à ce prix à l’étrange méconnaissance de lui-même qui l’a jusqu’ici défini. » Bataille figure par ces métaphores la position de l’être humain en général – quoique l’utilisation du terme générique homme soit extrêmement ambivalente dans son essai, celui-ci désignant le plus souvent, en réalité, l’homme masculin – face à l’érotisme, l’altérité, la discontinuité de l’être, la mort et la violence, mais je ne peux m’empêcher de la rapprocher, vu justement les métaphores utilisées, à celle du chasseur devant sa bête, ou encore à celle d’Œdipe devant Jocaste, refusant cette fois de s’arracher la vue, et devenant ce chasseur prêt à surmonter sa frayeur en dominant la bête qui l’effraye. La regarder en face pour que la lumière se fasse et qu’il ne reste plus aucune zone d’ombre.

Planche illustrative de Justine ou les malheurs de la vertu (1791) du Marquis de Sade

Or pour cela, il est nécessaire, dans le récit sadien et sadique, de mettre à mort la bête – la femme – après l’avoir dépecée pour mettre à jour ses entrailles, pour percevoir dans son agonie la trace même de la vie, pour faire sortir de l’ombre l’ombre de l’origine, cette absence de visage, face à venir ou perdue : l’exposition de la chair, à l’instant même où la vie rejoint la mort, dans son exubérance, se transmue alors, dans l’émerveillement masculin, en « vérité de la vie révélée dans la mort » (Bataille).

C’est ainsi que le corps féminin est devenu le réceptacle de phantasmes angoissés, démons issus de l’imaginaire des hommes, de leur frayeur face à leur propre altérité intérieure qu’ils cherchent à dompter à tout prix. C’est ainsi que ce corps est devenu le lieu et la scène d’un sacrifice expiatoire servant à purger une « faute » originelle qui se transfère sur l’autre sexe. Si vous cherchez un coupable, cherchez la mère ! Cette soif de connaissance jusqu’auboutiste, ce désir violent où l’homme se repaie de ses propres hallucinations est inhérente à sa volonté de domination, celle-ci s’affirmant jusque dans la transgression de ce lieu-origine voulu pur et sacré, jusque dans sa violation, jusque dans son altération. Rien de tel au fond que d’immoler une vierge ou perforer le ventre-sexe d’une femme enceinte. Plus la profanation est effroyable, plus le regard s’emplit de ce qui l’effraye, plus le spectacle le fascine. Mais est-cela, regarder en face ? N’est-ce pas là au contraire un faux-fuyant ? L’enjeu ne se situe-t-il pas plutôt dans l’acceptation d’une perte, d’une altérité opaque, d’un corps ouvert et troué, d’une identité fragile, tronquée et périssable, sans que cela conduise au renoncement de soi ou à la morbidité de l’autre ?

Déborah de Robertis, Miroir de l’origine, 2014 (Performance au Musée d’Orsay)

Peut-être est-ce du côté de la femme tronquée, opaque et trouée qu’il faut poursuivre l’exploration pour trouver ne serait-ce qu’un devenir de réponse. Une question qui se constitue en double asymétrique et qui est celle, non pas de la femme face au sexe masculin (quoique celle-ci également se pose), mais face à son propre sexe. Quelle est donc la voix du sexe féminin ?