Treize Bis, quand le street art devient champ poétique

La jungle © Gabrielle Saïd
La jungle © Gabrielle Saïd

Treize Bis nous enchante par ses collages poétiques et oniriques composés à partir d’images puisées dans notre mémoire commune pour en restituer la matière brute, la forme dépouillée, élémentaire, inscrite, si l’en est, dans notre inconscient collectif. L’artiste s’inspire de notre patrimoine pictural pour en restituer non pas les œuvres, mais la trace, le vestige, imprimés sur les murs délaissés de nos rues. Treize Bis recompose, décontextualise, transforme les éléments picturaux anciens pour les livrer, telle une réminiscence surréaliste (rappelant le travail de Max Ernst), à travers une composition fragmentaire et hétéroclite, non dénuée parfois d’humour, et dont le fondu tient essentiellement à la blancheur douce et translucide qui la recouvre, comme pour mieux en découvrir la nudité virginale et la fragilité du grain (à la fois peau et papier). Par ses collages, Treize Bis effleure l’intemporel là où émerge le transitoire, l’effacement, la trace, l’absence.

Collage avec Tryphon Latoune de 300 yeux sur les galets de la plage de Veulettes sur mer, en Normandie, 2014 © Treize Bis
Collage avec Tryphon Latoune de 300 yeux sur les galets de la plage de Veulettes sur mer, en Normandie, 2014 © Treize Bis
Capture d'écran You Tube, Treize Bis et Tryphon Latoune, Acte Poétique #6
Capture d’écran You Tube, Treize Bis et Tryphon Latoune, Acte Poétique #6

Treize Bis, c’est aussi pour moi l’histoire d’un mur parisien du 19è arrondissement, rue de la Villette, qui fait partie de mon paysage quotidien. Un mur terne et triste qui fait barrage au trottoir et à la vue des passants. On ne peut pas y échapper quand on emprunte la rue, il faut avancer vers ce mur imposant et insignifiant qui grandit devant nos yeux, gris, morne et dur. Puis un jour, on remarque un collage : d’abord juste un détail s’incruste sur la façade sans voix ni visage, dans ce rien qui devient alors friche, champ vierge, page blanche ouverte à tous les possibles, à l’imprévisible. Ce mur se fait alors texture, champ poétique urbain.

Je ne sais plus exactement quels sont ces éléments, ces détails qui se sont succédé : peut-être une chaise style Louis XV, quelques fleurs posées au ras du sol ou un squelette d’animal inspiré du naturalisme. Détails qui invitaient à un autre regard, laissant percevoir un entre-monde désapparu appartenant à notre mémoire souterraine, qui révélait un monde derrière le monde, comme si quelqu’un avait gratté le mur du réel pour laisser apparaître une empreinte, un signe probant de cette réalité autre.

Puis les collages ont fini par remplir la totalité de l’espace pour nous raconter une histoire, comme ces instantanés qui figent un mouvement, une émotion au bout de laquelle on sait que quelque chose doit advenir, un instantané qui serait un entre-deux, l’initiation d’une métamorphose. Ces collages sont comme des brèches, des fissures qui ouvrent sur une pluralité de mondes possibles, sur un univers parallèle, au-delà des murs ou peut-être au-dedans, comme si une vie grouillait hors champ, invisible, à l’intérieur des pierres, des briques, du béton et du plâtre. Une vie cachée, baroque, inscrite depuis toujours dans la platitude rectiligne du paysage urbain, et qu’il s’agit de réveiller pour briser enfin une réalité qui bétonne nos regards, les mure, les rationalise dans une économie purement fonctionnelle.

C’est ainsi que l’année dernière semblait sortir du mur un visage surdimensionné qui dépassait de son cadre, envahissait l’espace sans se soucier des limites imposées par le plan urbain. Un visage de femme (appartenant vraisemblablement au cinéma des années 30), les mains placées en cornet à hauteur des joues pour mieux souligner une bouche s’ouvrant sur un cri : cri de détresse ou de ralliement, il résonnait comme le propre écho de notre cri silencieux. Un chant de sirène bâillonnée par nos esprits étroits, trop frileux à l’idée de franchir la ligne des eaux pour plonger dans une mer de chant pur, une mer de pur chant. Un monde en nous prisonnier de nos chairs, de nos peaux d’armure, en manque d’air et d’espace.

Le cri © Treize Bis
Le cri © Treize Bis

Un cri comme un chant de douceur à l’image de ce visage féminin, pâle, tendre et délicat, un visage du passé presque vaporeux, affleurant à la surface du monde telle une Eurydice entonnant son propre chant afin d’éveiller nos pensées et réenchanter nos regards.

Les corps féminins souvent dénudés de Treize Bis s’inspirent des peintures anciennes qui mettent en avant la rondeur, la grâce indolente des nymphes et des déesses. Une fragilité affleure, née du contact des corps avec la dureté du support en béton, fragilité renforcée par la finesse des traits et le monochrome noir et blanc jouant sur la transparence.

Depuis mai dernier, on peut admirer un collage représentant une femme jouant de la viole de gambe dans une jungle peuplée d’animaux sauvages. Inspirée d’une toile du XVIè siècle peinte par Le Dominiquin, représentant Sainte Cécile avec un ange tenant une partition, cette composition transpose un motif iconographique dans un cadre exotique sorti de notre imagerie moderne : une jungle digne du Douanier Rousseau évoquant la luxuriance, le mystère, l’origine primitive, mais dont la faune semble ici davantage appartenir à un bestiaire naturaliste. Le tigre, notamment, qui provient d’une planche illustrée de l’Histoire Naturelle de Buffon, a été transplanté dans cet univers tropical en adéquation avec l’imaginaire exotique occidental tel qu’il est mis en scène à Paris au Jardin des plantes (lieu d’inspiration de Buffon et du Douanier Rousseau).

Le Dominiquin, Sainte Cécile avec un ange tenant une partition (1617 ou 1618)
Le Dominiquin, Sainte Cécile avec un ange tenant une partition (1617 ou 1618)

Dans une ville saturée par l’image publicitaire, Treize Bis refaçonne notre champ visuel en insufflant au street art une portée poétique. Ce collage fonctionne comme un clin d’œil à notre imagier culturel et patrimonial, il assemble sur un même plan des éléments picturaux appartement à des aires et des courants divers : maniérisme italien et fauvisme, académisme et modernité, réalisme et art naïf, liturgie et exotisme.

Sainte Cécile, patronne de la musique et du chant, est traditionnellement représentée avec un instrument de musique, un orgue ou une viole, et environnée d’anges. Le portrait du Dominiquin s’inspire directement de L’Extase de Sainte Cécile peinte par Raphaël et le décontextualise : l’environnement liturgique disparaît au profit d’une œuvre plus intimiste. Sainte Cécile, les yeux levés au ciel, délaisse sa partition, comme absorbée par une musique céleste. Le temps semble suspendu, et toute chose, toute vie à l’état de béance, au double sens de ce qui bée (ou baye) : intégralement ouvert – sans cloisonnement, autrement dit sans partition ni composition -, mais aussi saisi, transporté par un désir intense. Sainte Cécile, à la fois sensuelle dans ses volutes d’étoffes satinées et chaste par la candeur de ses traits, exprime par son ravissement l’abolition des contraires, des bornes, des limites : Silence et chant, temporalité et éternité, matérialité et spiritualité se confondent, se rejoignent dans un instant de béatitude où la musique, la poésie pure, ravit l’instrumentiste, le dés-instrumentalise, à l’image de la Sainte-Cécile peinte par Raphaël et dont les instruments jonchent le sol, aphones, à la différence que le chant céleste et inaudible qui ravit en cet instant précis la Sainte atteste dans la toile du Dominicain l’immanence de dieu, plus que sa transcendance (comme chez Raphaël). C’est du personnage féminin et de sa musique que semble procéder la voix divine : Sainte-Cécile, l’archer toujours en main apposé aux cordes de la viole, est transportée, agie par une inspiration sacrée.

Raphaël, L'extase de Sainte-Cécile (1516-1517)
Raphaël, L’extase de Sainte-Cécile (1516-1517)

Treize Bis installe Sainte-Cécile dans un décor qui lui est tout à fait étranger et en renouvelle radicalement le sens. Privée définitivement de son intertexte liturgique, la figure féminine incarne davantage le poète/la poétesse orphique et/ou la muse, l’inspiration créatrice à l’image d’un arrière-monde en forme de paradis terrestre. Telle La Charmeuse de serpents du Douanier Rousseau, elle enchante par sa musique les animaux sauvages, les pétrifie dans leur écoute, les suspend à leur propre silence. Elle invite au chant pur, chant poétique à même de transmuer le réel, métamorphose figurée par la relation existant entre la partition tenue par le chérubin et le paysage en arrière-plan. La partition, en tant que texte donné à lire et à écouter, préfigure le paysage exotique de l’arrière-plan, elle le crée, le rend possible. Ce collage invite par conséquent à une réflexion sur l’acte de création en lui-même, dans un mouvement allant du texte au monde : la partition se meut en chant poétique capable d’engendrer des mondes et donc d’agir sur le monde réel, de le transformer, de le démultiplier.

Le Douanier Rousseau, La Charmeuse de serpents (1907)
Le Douanier Rousseau, La Charmeuse de serpents (1907)

Trait d’union entre cet univers énigmatique et le monde réel, le tigre, par son regard, permet au spectateur d’entrer dans cette représentation fantasmagorique de l’ailleurs ou de l’Éden. Un regard tout en douceur, lymphatique, qui donne à l’animal une présence quasi-humaine, comme s’il était le guide, le médiateur entre notre réalité consciente et notre inconscient onirique. La tête humaine qui surmonte le manche de la viole participe également de cette anthropomorphose qui s’opère sous le charme de la musique. Le singe, posé sur le dos de la Sainte (et rappelant les auto-portraits de Frida Khalo) opère quant à lui le lien entre le décor et le personnage féminin, apparaissant comme un animal protecteur, totémique, dont le rôle est de veiller sur la poétesse qui se fait presque sibyllique.

Détail du tigre © Gabrielle Saïd
Détail du tigre © Gabrielle Saïd

En haut à gauche, un détail renforce l’atmosphère énigmatique ce monde anthropomorphe : le corps du papillon en forme de serrure ouvragée confère à l’animal un caractère ésotérique que renforce la main blanche qui le prolonge et pointe son doigt en direction opposée des figures représentées, comme si l’essentiel à voir, à observer, à découvrir se situait dans le hors-champ, en dehors de ce qui est donné comme visible. Le passant qui se tient devant ce collage de Treize Bis doit d’ailleurs, pour suivre son parcours, contourné le mur par la gauche, dans la direction indiquée par cette main ailée, presque transparente tant elle se confond avec les feuilles de palmiste.

Détail de la main ailée © Gabrielle Saïd
Détail de la main ailée © Gabrielle Saïd

Le doigt pointé rappelle fortement la main de Dieu créant Adam dans la fresque de Michel-Ange (La Création d’Adam), mais il peut évoquer bon nombre d’autres toiles, tant ce motif est récurrent dans la peinture d’histoire, que les sujets soient religieux ou mythologiques : on le trouve chez Vinci dans La Cène (l’index levé au ciel de Saint-Thomas) ou dans SaintJean Baptiste, chez Raphaël ou encore Poussin par exemple. La main, dépourvue ici de corps humain et de toute identité, apparaît comme une sorte de cryptogramme dont le code secret serait gardé sous verrou. A la fonction narrative de la composition s’ajoute une fonction purement sémiotique ou symbolique que le spectateur peut déchiffrer grâce à son imagerie personnelle. C’est à lui de construire le sens de cette composition palimpseste, d’en réactiver les éléments intertextuels, qu’ils soient conscients ou non, et d’en cheminer les relations nouvelles.

Invitation au rêve qui fait appel à la mémoire fragmentaire, disparate du passant, mémoire à la fois individuelle et collective, mémoire ancrée dans l’histoire culturelle et traversée de parcours personnels, mémoire trouée et syncrétique à même de produire un nouveau champ poétique – ce hors-champ pointé du doigt par Treize Bis dans son collage – au sein de l’espace purement fonctionnel que constitue la ville, ses rues et ses murs. Invitation à dévêtir le réel, invitation à la dénudation.