Certains événements résistent à être « racontés ». Le 17 octobre 1961 en fait partie. Pourtant, comme souvent, la fiction était déjà au rendez-vous. Le roman de William Gardner Smith, Le Visage de pierre, vient d’être enfin traduit en français : on découvre alors comment un jeune Afro-Américain venu à Paris pour s’éloigner de son pays a introduit dans son récit, dès 1964, ce qu’il a vu et vécu. Les écrivains français ne s’y mettront que plus tardivement : Didier Daeninckx en 1984 ; mais aussi Leïla Sebbar en 1999 et Thomas Cantaloube en 2019.
Auteur : Christiane Chaulet Achour
Le moins qu’on puisse dire c’est que les femmes sortent de l’ombre ! On ne peut s’en plaindre. Certaines de leurs « porte-paroles » sont largement invitées à la radio et à la télévision comme Titoui Lecoq et son ouvrage, Les grandes oubliées. Pourquoi l’Histoire a effacé les femmes (L’Iconoclaste), Virginie Girod, Les ambitieuses. 40 femmes qui ont marqué l’Histoire par leur volonté d’exister (M6 éditions) ; on se souvient de l’ouvrage de Léa Salamé, Femmes puissantes, en 2020, pour ne citer que les plus médiatisées. Allons du côté des ouvrages « francophones ». En cette rentrée, Léonora Miano publie chez Grasset deux essais différents et, d’une certaine façon, complémentaires : L’autre langue des femmes et Elles disent.
« Elimane s’est enfoncé dans sa Nuit.
La facilité de son adieu au soleil me fascine.
L’assomption de son ombre me fascine.
Le mystère de sa destination m’obsède.
Je ne sais pas pourquoi il s’est tu quand il avait encore tant à dire ».
Quand la critique journalistique française – télévisuelle, radiophonique ou écrite – s’entend pour encenser un roman d’un auteur francophone, on reste perplexe. Pourquoi celui-là et pas un autre, alors que tant d’autres sont publiés et ignorés ? Est-ce l’arbre qui cache la forêt ou un arbre suffisamment feuillu pour qu’il s’impose en dehors des marges où sont confinés ces écrivains ?
Toutes mes tentatives d’écriture, sans exception, se sont concentrées sur cette hypothèse et sur la question suivante : qu’y a-t-il de valeur, dans la culture noire, que l’on peut perdre, et comment peut-on le préserver et le rendre utile ? (…)
Je veux dire : la civilisation noire qui fonctionne à l’intérieur de la blanche. (p. 282).
Traduit de son ouvrage original, The Source of Self-Regard, par Christine Laferrière, La Source de l’amour-propre paraît en poche, chez 10/18.
« Ô joli chardonneret aux ailes jaunes
Aux joues rouges aux yeux noirs » Mohamed El Badji
Dans sa préface au récit de Seham Boutata, La mélancolie du maknine, la chanteuse Souad Massi retrace l’histoire de cet oiseau en lien étroit avec l’histoire de l’Algérie et souligne que Seham Boutata introduit « la saga millénaire de cet oiseau du ciel ». Elle « nous fait vivre l’envol de tout un peuple, amoureux des oiseaux, qui a décidé de fracasser pour de bon toutes les cages qui enserraient sa liberté, et qui crie aujourd’hui haut et fort, avec le Hirak, la liberté d’être enfin libre ».
Le blizzard, ce vent du Grand Nord, accompagné de tourmentes de neige dit la définition, est le cadre de tourmentes d’existence des personnages de Marie Vingtras et d’une scénographie originale, efficace et captivante. Parvenir à rendre aussi intensément le vécu de quatre personnages principaux et d’une pléiade de personnages secondaires par la succession de monologues qui se côtoient sans jamais devenir dialogues est une performance qu’on ne peut que saluer et savourer. D’où le désir d’entrer dans cette construction remarquable pour en comprendre la virtuosité.
Pour son sixième roman, Le Silence des dieux qui paraît aujourd’hui, Yahia Belaskri explore avec un bonheur d’écriture maîtrisé le triptyque qu’il affectionne : en « panneau central », une évocation précise de l’Algérie dans l’espace frontalier du nord et du sud à travers les gestes les plus quotidiens des habitants ; et, de part et d’autre, bousculant cette plongée réaliste, le volet légendaire et le volet poétique. Lecture et entretien avec l’écrivain.
« Une certitude : soutenir une trace d’histoire pour un devenir… à venir »
Alice Cherki
Nous sommes nombreux à vouloir remonter le temps…. Nous sommes moins nombreux à passer à l’acte d’écrire, de s’écrire. La mise en mots d’une mémoire personnelle peut prendre différentes formes et s’apprécier à l’aune du littéraire et à l’aune de l’Histoire et des sociétés, par la pierre qu’elle apporte à la connaissance de notre humanité. Comme l’écrit Alice Cherki, dans Mémoire anachronique. Lettre à moi-même et à quelques autres, « le tissage des textes, toutes générations et toutes écritures confondues, réussit à transmettre, à la source même de l’hétérogène, une histoire vive que souvent les historiens affadissent. J’insiste, je dis bien « histoire » et pas seulement mémoire. Car le témoignage distancié est comme l’archive, à mettre au compte de la construction de l’Histoire ».
Née à Tunis en 1945 où elle réside toujours, Emna Belhaj Yahia a déjà derrière elle un parcours d’écriture exigeant.
Dès le 30 juin, Gazette Haïti annonçait l’assassinat de Marie-Antoinette Duclaire, porte-parole de Matris Liberasyon, militante politique, activiste, actrice culturelle dans le domaine de la musique, et du journaliste Diego Charles, survenus dans la nuit du 29 au 30 juin 2021.
« Le rire faisait partie de leurs vies. Il surgissait à des moments inattendus, même au milieu des situations les plus terribles, de façon imprévue, spontanée peut-être mais toujours comme un défi, un soulagement, un avertissement subtil mais bien réel qui faisait sursauter certains. (…) Tout ce monde grouillait dans tous les sens au marché du Cap. La plupart venaient de si loin, de contrées si lointaines et de paysages si différents qu’ils formaient comme une immense mosaïque enchâssé entre les mornes et la mer de cette île » (Désirée Congo, 22)
La publication par Jean-Philippe Ould Aoudia de son enquête sur les disparus de la « Bataille d’Alger » en 1957 touche à un point fort de la guerre en Algérie. Comme l’écrit Benjamin Stora : « La question des « disparus » n’a cessé de hanter les mémoires blessées de la guerre d’Algérie. Comment accomplir un travail de deuil en l’absence du corps de celui qui a disparu ? » (France-Algérie. Les passions douloureuses). Nous voudrions en rendre compte et accompagner cette nouvelle publication d’un retour sur des ouvrages antérieurs signés H.G. Esméralda, Alexis Jenni et Mouloud Feraounqui ont fait de 1957 une date incontournable.
Pour sa vingtième fiction (romans, récit, nouvelles), Nancy Huston offre à la lecture un roman à la structure complexe comme elle aime à les construire. Exigeante envers ses lecteurs, elle les oblige à être en éveil pour repérer des liens, des bifurcations et des relations. J’avoue pour ma part qu’ayant lu sans difficulté tout le roman mais sans aimantation constante, je n’ai vraiment accroché que dans les cent dernières pages avec l’histoire qui se précise de Shayna, et bien entendu, je me suis demandée pourquoi.
Les éditions Hors d’atteinte offrent une nouvelle fois à la lecture un livre singulier qui, cette fois, ouvre sur cette Afrique du Sud si fascinante : l’autobiographie de Trevor Noah, Trop noir, trop blanc. Une enfance sud-africaine dans la peau d’un métis, traduction française de Born a Crime : Stories From a South African Childhood par Michael Belano et Marie Hermann.
« J’essaye au quotidien d’être le colibri qui transporte dans son bec sa goutte d’eau pour éteindre l’incendie ».
Dans son ouvrage qui vient de paraître aux éditions Elyzad à Tunis, Je vous écris d’une autre rive. Lettre à Hannah Arendt, Sophie Bessis offre à la lecture un précieux joyau. Historienne, journaliste, elle nous a habitués à des ouvrages denses, précis, documentés. Cette « lettre » écrite à une femme qui, comme le précise la quatrième de couverture, « occupe une place particulière dans la pensée du XXe siècle », donne la quintessence de ses ouvrages : l’originalité et l’audace du sujet, la clarté de l’argumentation, l’érudition présente, jamais écrasante mais donnée en partage, la fluidité heureuse de l’écriture.