15 juillet. Nouveau ralentissement des activités, cette fois non pour cause d’excès de chaleur, mais parce que mon corps est soudainement endolori par une petite pierre qui ne veut pas prendre le chemin de la sortie. Du moins je le suppose, car là où je vais, dans une région pourtant loin d’être désertique, les soins sont, sauf urgence, inaccessibles : il faut attendre des semaines, voire des mois, pour réaliser le moindre acte d’imagerie. Alors que la sensation de remake d’un mauvais feuilleton persiste (l’ayant déjà vécu, les symptômes sont clairs), la seule chose à faire est d’encaisser, peut-être durant 49 jours, en conscience que notre dernier refuge se trouve plus que jamais dans les rêves, ou, ce qui n’est pas sans rapport, dans la lecture de Retour au goudron, réjouissante écriture du désastre qui, par chance, est au programme cet été.
Annoncé en tant que 49e volume (72) du corpus post-exotique dont Antoine Volodine est le principal porte-parole, Retour au goudron est composé de 343 brochures ou « Cahiers bardiques » (73) « qui font voyager lecteurs et lectrices dans le monde étrange, dans le monde flottant qui succède au décès et que les bouddhistes nomment Bardo ». Ces brochures sont organisées en « rubriques régulières, avec mille et une photographies d’un lieu disparu – le port intérieur de Macau –, des récits de rêve et autres narrations hallucinées, ou plongées dans des univers fantômes. »

La réunion en coffret de la totalité des brochures s’étant avéré impossible, leur auteur, signant du nom du collectif Infernus Iohannes – souvenons-nous que Biographie comparée de Jorian Murgrave (1985), premier opus de Volodine, s’ouvrait par ces mots attribués à cet hétéronyme : “La vie n’est que l’apparence d’une ombre sur un reflet de suie” –, a proposé à divers éditeurs d’en publier « en une seule fois, à une même rentrée littéraire, des histoires regroupées par familles. » Onze d’entre eux ont répondu présent, ce qui nous donne au final non pas 49 volumes (48 + 1), mais 59 (48 + 11), soit un nombre premier, ce qui n’est pas plus mal.
7 août. Ayant lu, sans jamais décrocher, les dix premiers volumes de Retour au goudron, et m’apprêtant à ouvrir le onzième, Dernière livraison, je tente de me remémorer ce qui m’a traversé durant ces longues semaines d’immersion dans cette somme que l’on peut qualifier d’incomparable sans pour autant tomber dans le piège de n’en retenir que le côté « performance inédite », même s’il est encouragé par l’auteur. Car ce tour de force – dont on ignore le temps exact d’élaboration – qui va en impressionner plus d’un(e) – et il y a effectivement de quoi ; mais souvenons-nous aussi qu’à la rentrée 2010 étaient déjà parus simultanément trois livres d’Antoine Volodine (au Seuil), Manuela Draeger (à L’Olivier) et Lutz Bassmann (chez Verdier) –, ne doit pas occulter l’essentiel, à savoir que le corpus auquel a été mis un point final est l’œuvre d’une vie où l’expérience de la multiplicité est affirmation d’une singularité ; où la volonté de fixer, sans le figer (bien au contraire), un univers secrètement contraint (même si non oulipien, ce que nous avons déjà évoqué en détail), incessamment repris, procède d’un art de la variation hors du commun. La sidération que cette ultime mise à disposition est en mesure de provoquer ne doit donc pas être envisagée en tant que sujet de l’expérience, mais plutôt inciter à relancer une réflexion sur le concept non épuisé d’œuvre ouverte. Ou mobile – dix de ces onze volumes étant, tout comme les quarante-huit précédents, de potentielles portes d’entrées de l’édifice post-exotique (l’unique exception étant Dernière livraison qui marque clairement le point final, même si rien n’interdit de commencer par lui), nous nous projetons à chaque incipit dans un territoire en extension où s’opèrent des tensions. Ce processus ne pouvant être infini (sauf de manière purement théorique ; mais le post-exotisme, c’est très concret), il convient un jour ou l’autre d’interrompre l’aventure. Volodine le dit sans fard : « Je m’arrête » ; et l’écrit à la toute fin de cette somme : « Je me tais ». À quoi bon refaire ce qui a déjà été fait ?
Même si nous y sommes habitués depuis longtemps, ce qui frappe en premier lieu n’est pas tant la qualité de l’écriture ou l’invention formelle (toujours actives) que l’imagination au travail, celle d’un rêveur considérable, ce qui ne court pas les rues, et encore moins les librairies, comme si le narrateur devait prendre en charge ces mots de Beckett : « Nulle part trace de vie, dites-vous, pah, la belle affaire, imagination pas morte, si, bon, imagination morte imaginez », et ainsi batailler contre la mort, comme l’ont fait avant lui nombre d’écrivains majeurs, qu’ils s’aventurent en territoire de philosophie ou qu’ils s’inscrivent du côté des littératures populaires. [En aparté. À la frontière entre les deux, me revient cette proposition de Philip K. Dick : « La réalité, c’est ce qui, quand on cesse d’y croire, ne s’en va pas. » (Comment construire un univers qui ne tombe pas en morceau au bout de deux jours, 1978).] Dans cette somme dont Retour au goudron est l’ultime proposition où, pour reprendre le titre d’une chanson de Guillaume de Machaut, Ma fin est mon commencement, les événements après la mort se déroulent dans un espace étrange, linéaire et labyrinthique, d’une noirceur sans pareille et d’une clarté paradoxale où, pour reprendre un fragment de Maurice Blanchot dans L’attente l’oubli, « Les morts ressuscitaient mourants » – l’originalité de Volodine et ses hétéronymes étant de ne pas lésiner sur la dose d’humour nécessaire à apporter en supplément.

Des onze éditeurs qui ont accepté de publier un des volumes de ce 49e opus, quatre s’étaient déjà chargés de certains des 48 précédents signés Antoine Volodine (Minuit, Le Seuil), Lutz Bassmann (Verdier), Manuela Draeger ou Infernus Iohannes (L’Olivier). On relève aussi qu’un conte moral signé Volodine avait été intégré dans un recueil collectif à La Fabrique (Contre la littérature politique) ; et on repère plus discrètement deux Cahiers bardiques à La Marelle (septembre 2022), et un livre-objet signé Antoine Volodine & Denis Frajerman, composé de 16 poèmes et 6 albums musicaux, à La Volte (2022). Les autres – Actes Sud, Éditions du sous-sol, Rivages, Robert Laffont – inscrivent pour la première (et donc dernière) fois leur nom dans cette aventure. On remarque que manquent à l’appel Gallimard (pour Volodine), Denoël (idem), collection « Présences du futur » où ont été publié ses quatre premiers ouvrages (et dont la production s’est arrêtée au n° 666 en 2000), et enfin L’École des loisirs (pour Elli Kronauer et Manuela Draeger qui s’adressaient à un plus jeune public qui n’est pas celui de Retour au goudron).
12 août. Après avoir fait une brève coupure, je réagence mes notes, plutôt laconiques (on ne décroche pas de cette somme pour griffonner autre chose qu’un embryon d’idée) et reprends ces onze livres dans l’ordre de leur première lecture, avec comme souci principal l’agencement d’un montage de fragments choisis. Le parcours proposé – en partie calculé, en partie aléatoire – m’appartient (la combinatoire est vaste) ; il ne détermine pas de suite hiérarchisée, même si on peut préférer tel ou tel volume, tel ou tel chapitre, et en aimer un peu moins tel autre – aucun d’entre eux ne m’ayant déçu.
Au fil de ces lectures, ce qui m’a le plus frappé – comme confirmation, plutôt que comme découverte – c’est que, ce qu’il y a de plus terrifiant dans cette invention d’un monde, à la fois ludique, savamment chiffrée, et marquant clairement une pensée, c’est, comme on va le constater, sa cohérence.
Chagrins (Éditions de Minuit) : trois fictions composant une épatante porte d’entrée – « Déjà la déferlante des sanglots se brisait. » / « Le bruit du ressac, qui m’avait bercée pendant la dernière heure, mais, en même temps, qui m’avait empêchée de dormir, tout à coup s’arrêta. » / « Une nuit, les dragons se hissent hors du lac, piétinent les roseaux, écrasent la barrière de bambous qui enclot la maison, frappent au volet, me réveillent. » – où, qu’il soit « sororal ou fraternel, l’amour ne peut plus transformer l’inquiétante réalité : il est trop tard. » Avec Le chagrin s’affronte à peau nue, Fin de ressac, Dragons, les thématiques essentielles, sur lesquelles nous reviendrons, sont bien installées – et la mélancolie, prégnante : « Je suis restée pétrifiée plusieurs secondes. Trois, quatre, même pas cinq. Peut-être d’ailleurs des fragments de seconde. Une sensation atroce. Plus rien n’était normal. La mer ne peut pas s’arrêter de battre contre le rivage. Ce n’est même pas monstrueux, c’est une aberration. Le mouvement des vagues dure depuis des milliards d’années, et rien jamais ne pourra y mettre un terme. Si le bruit du ressac s’éteint brusquement, idiot d’aller imaginer un dysfonctionnement apocalyptique de l’univers. La raison est ailleurs. L’origine du dysfonctionnement est en nous, c’est nous. L’extinction du bruit se produit en nous et pas à l’extérieur. »
Ultimes sursauts (La Fabrique) : sept « contes moraux » à « haute teneur d’absurdité angoissante » et faisant plus que jamais montre d’humour – on pourrait parler aussi d’ironie, qui semble ici monnaie courante. La tentation est forte d’accoler les sept moralités finales, mais comme il convient de ménager la surprise qu’elles ne manqueront pas de procurer, contentons-nous d’une seule (qui sonne particulièrement juste) : « Dans les auberges enfumées comme ailleurs, si possible éviter l’ivresse du succès, toujours annonciateur de défaite ». Et notons une présence peu courante dans cette littérature : « Les extraterrestres avaient gangréné tout ce qui restait des institutions humaines. Ils toléraient encore le Parti et ses résidus, ils se divertissaient peut-être en accompagnant les idéologies vaines et grandiloquentes qui continuaient à donner de l’espoir aux survivants homo sapiens ou assimilés […]. En réalité, ils attendaient patiemment, sans grande agressivité, que l’espèce humaine s’éteigne. » Il faudrait interroger Antoine Volodine sur ce qu’il lui reste de credo politique ; savoir s’il continue de cultiver les quelques rares onces d’optimisme susceptibles de perturber l’empreinte tragicomique de l’échec qui irrigue ses fictions, en écho au désespoir né des révolutions trahies, des conflits interminables, des génocides, et de la disparition de la biodiversité végétale ou animale.
C’est le moment de faire passer quelques lignes du communiqué de presse rédigé par Stella Magliani-Belkacem, de La Fabrique, au nom de l’ensemble des éditeurs et éditrices. Il dit bien ce qui anime cette entreprise singulière : « Les maisons d’éditions travaillent souvent dans leur coin, tiennent jalousement à leurs auteurs et autrices, et s’imaginent parfois en concurrence les unes avec les autres… c’est oublier que deux livres ne seront jamais deux produits concurrents comme peuvent l’être, disons, deux brosses à dents ; c’est oublier aussi que chaque relation entre un auteur, une autrice et un éditeur ou une éditrice est singulière et féconde à sa manière. / L’aventure dans laquelle Antoine Volodine nous a entrainés n’est donc pas commune, elle défie les règles mesquines de ce qu’on appelle un “commerce comme les autres”. […] Notre démarche est un bon remède au pessimisme ambiant et aux mauvais temps nouveaux : elle montre toute l’importance, pour la littérature même, de pouvoir faire son chemin dans un paysage éditorial le plus diversifié possible, au moment où quelques entrepreneurs fascisants voudraient assujettir le monde du livre à leurs desseins. / En cela, notre démarche est tout à fait post-exotique ! »
Les meilleurs d’entre nous (Seuil / « Fiction & Cie ») : plus épais, varié, alternant trois fictions en 7 épisodes, dont l’épatant Main basse sur l’averse, et deux suites de 35 textes plus brefs, dont Le petit monde onirique des Ybürs que j’ai relu, non pour mieux le comprendre, mais pour davantage goûter ce qui y est formulé, comme ce souvenir d’une scène de Damnation de Béla Tarr, plus rêvée que jamais. Tous étourdissent par la manière singulière qu’à l’auteur de nous rendre sensible à l’érosion des frontières, et particulièrement entre la vie et la mort – ou plutôt à l’incapacité qu’a chacun(e) de décider de son état, comme piégé par l’attente (Beckett jamais loin). C’était déjà là, mais ça se précise dangereusement, jusqu’à la dissolution. Dialectique de la composition et de la décomposition, par l’effet d’un entretien constant de la machine à conter, toujours inventive, dans un monde où règne un terrible épuisement de toutes choses. « La fille hurla sans discontinuer jusqu’à l’aube, et elle se tut quand Mullag Argagül vint à elle, l’enlaça doucement et s’assit à côté d’elle, sans lui lâcher les épaules, au sommet du haut fossé qui entourait la clinique psychiatrique. Il avait plu, l’herbe était fluide et boueuse, très odorante. Un fin brouillard se déplaçait en majesté sur la campagne. Comme ils ne formaient plus qu’une unique masse lourde et unie, bien vite leur poids les entraîna tous deux vers le bas, et ils glissèrent doucement, sans tenter de se retenir, jusqu’au fond. Les fesses, les cuisses, le dos. Ils glissèrent. Ils se retrouvèrent immergés jusqu’aux genoux dans les prêles crissantes, les nids de grenouille et les ébauches de ruisseaux. »
Survies minuscules (Éditions du sous-sol) : déjà nommé – et cité – dans la première partie de ce 78e épisode. Le nombre 7, suivant ses trois premières puissances, est toujours actif – et la brièveté, le plus souvent de règle. On y retrouve le goût des listes et un sens inépuisable de l’invention de noms, de propositions : s’il faut en trouver 343, pas de problème. La troisième section, Pour construire le paradis, est aussi drôle que les instructions de Ron Padgett dans Comment devenir parfait (Joca Seria, 2017) : « Ne déboulonner les statues qu’en cas de pénurie de boulons. » / « Prendre conseil auprès des nutritionnistes avant de manger ses semblables. » / « Ne pas s’obstiner à différencier rêve et réalité. » Les aventures nocturnes du camarade Boris accumule les récits de rêves : « Dans la ville démesurée, crépusculaire mais admirable, où les bâtiments romains se succèdent, une détenue de mes connaissances me glisse à l’oreille : “Sylvia Magash a refusé un verre d’eau à l’homme qui se noyait”. » Et après qu’une Vie de Victor-Diogo nous ait renseigné sur un écrivain champion de l’inachevé, et surtout du renoncement, dont seul un bref portrait de père imaginaire, publié dans le journal de sa classe, à l’école primaire, a survécu, une série fourmillante de Plaintes et dénonciations renforce l’hétérogénéité bienvenue de ce recueil : « Ayant été affecté hier à un peloton d’exécution, j’ai un grief à formuler. La carabine qu’on m’a mise entre les mains était en bon état, mais la crosse empestait le cochon farci, comme si l’arme était régulièrement suspendue dans les cuisines d’un traiteur de la Commission des cadres. L’odeur m’a empêché de me concentrer sur ma tâche de justicier et il est possible que ma balle ait rejoint les onze autres qui se sont dispersées à l’écart de la cible, obligeant l’officier à donner le coup de grâce à un ennemi du peuple qui ne s’était pas effondré. »
Défections et Cie (Rivages) : sept fictions, mais pas en 7 chapitres (six fois 4, et une fois 3). Après le détournement réussi d’un titre célèbre de Pierre Michon, celui d’une collection bien connue. Commençons par reprendre ce qui a est déposé en 4e de couverture : « Morts ou vivants, soldats perdus, moines épuisés, justiciers de seconde zone, les personnages de ce livre ont en commun une tendance refoulée à la rébellion. Des chefs lointains, des maîtres idiots les ont poussés dans une impasse. Le destin les écrase. Rôdent alors des solutions suicidaires, ou l’idée d’abandon, ou encore le tabou de la désobéissance. Frère 1011, par exemple, a abouti sur une plage après la destruction totale du monde. Va-t-il écouter les conseils des déités qui bronzent à côté de lui, et qui prétendent que tout est fichu ? Ou partira-t-il évangéliser les crabes qui sont les seuls survivants du désastre ? » Toujours cette manière inimitable de saisir, avec humour, le plus déprimant, souvent composé à partir de trois fois rien, mais aboutissant toujours à quelque chose comme rien au cube – déposant une dose d’effroi provoquée par l’impossibilité d’en sortir, de s’en sortir, de continuer à suivre tant une cause perdue qu’un chemin sans issue. Un tri dans la nuit, le troisième récit, mettant en scène un personnage dont le « rôle consisterait à apaiser les nouveaux venus en déchetterie, ceux qui ne comprenaient pas où ils avaient atterri, ceux qui refusaient de se rendre à l’évidence, ceux qui n’admettaient pas d’avoir dévalé l’échelle de la vie et de la mort jusqu’à son avant-dernier stade, ceux qui paniquaient à l’idée que l’éternel retour n’existait pas. Ceux et celles […] », est juste parfait. Notons au passage que Volodine, qui n’a jamais envoyé de manuscrit avant acceptation de sa proposition de sortie simultanée par les onze maisons d’édition, s’est formidablement adapté quant à la composition de chaque volume au catalogue de ces maisons si différentes, réservant avec malice son titre jeu de mot à partir de « Fiction & Cie » à Rivages (autre nom en résonance avec son univers)
Malaise chez les plongeuses (La Volte) : la plus belle célébration possible de la mélancolie en tant que moteur, et carburant, de l’écriture. On y rencontre des espèces animales données disparues : un ours, par exemple, dans une salle de cinéma. Dans cette zone intermédiaire, où l’on rêve autant qu’on est rêvé, « Maâyana entendit encore un rugissement, et il lui sembla que l’ours disait quelque chose comme “J’aime pas quand quelqu’un fait du bruit pendant un film”, puis, au moment où elle allait répliquer, elle n’entendit plus rien, ne vit plus rien, et sa plongée se termina. » Dans une autre de ces sept fictions ayant toutes en titre un (pré)nom, on relève ce savant mix d’auto-ironie et d’invention débridée : « Tout en participant à la discussion, Mangol cherchait dans la bibliothèque un roman dont il aurait aimé lire plus de quinze pages sans avoir envie d’en prendre un autre. Il y avait dans la bibliothèque une petite cinquantaine de volumes, mais, au fond, le choix n’était pas grand. Pendant plusieurs décennies, le post-exotisme avait dominé, truffé de sottises apocalyptiques et d’invraisemblances, puis même ces mauvaises fictions avaient cessé d’exister, faute d’écrivains, d’éditeurs et de lecteurs. Tout ce qui s’exposait sur les étagères du salon datait de cette époque terminale, humainement catastrophique et littérairement lamentable. » C’est curieux… Plus on avance dans ce dédale, plus on plonge en apnée dans ce que d’aucuns trouveront malaisant, plus on se réjouit de découvrir ce qui nous est offert d’inédit, pendant que notre tête continue à faire vibrer ce que nous avons déjà emmagasiné. Ça fonctionne, quel que soit l’ordre de lecture. Nous en sommes maintenant à 6/11, soit au centre de ce qui (n’)est (pas seulement) une performance, pour l’auteur(s) comme pour le lecteur, la lectrice. Impossible de faire une pause.
Mémoire, Mode d’effroi (Robert Laffont : un éditeur pour le moins inattendu, même si la collection « Pavillons », ou celle depuis longtemps disparue, « L’Écart », sont dans les mémoires de qui a lu Dino Buzzati, Jean-Pierre Faye ou Didier Pemerle). À propos de ce titre, j’ai noté que dans la page « du même auteur » de six des onze volumes signés Infernus Iohannes, il est nommé Mémoire, mode d’emploi, ce qui aurait été un détournement plutôt raté, Mode d’effroi étant infiniment plus parlant. Composé de cinq récits, en 28, 15, 1, 15, 21 chapitres, soit une symétrie presque parfaite (28 comme 21 étant des multiples de 7), il est ainsi présenté en 4e de couverture : « Leur mémoire est morte ou fluctuante, vertigineusement incertaine, leur présent se résume à une succession de cauchemars. Bien souvent, les personnages de ce livre ont peine à croire en leur propre existence. Ils se demandent même si un jumeau perdu ou un intrus n’est pas en train de parler à leur place. Ils se raccrochent à des souvenirs improbables pour tenir bon et poursuivre ce qui leur reste de rêve et de semblant de vie. Certains se situent dans un au-delà lugubre, d’autres se réfugient dans des épopées intra-utérines. L’ombre les entoure, leur malaise empire, de terribles violences passées les hantent. Et pourtant ils doivent marcher encore. La fin ne vient pas. Qu’elle soit désirée ou non, elle ne vient pas. » Résumer ce qui nous est raconté étant vain – assertion valable pour tout Volodine & autres hétéronymes –, un bref montage s’impose, une fois encore : « En un temps où l’archive n’est plus… » / « Doron Abalachvili n’avait pas du tout apprécié sa naissance, je veux dire non seulement les conditions de son extraction, mais surtout l’obligation qui lui avait été signifié immédiatement après : de respirer à larges goulées et d’entretenir à perpétuité ce qu’on lui disait être la vie. » / « Ma mémoire s’était vidée comme la poche d’encre d’un poulpe, et il n’en restait plus rien. » / « Les vagues se précipitaient vers moi et reculaient, s’approchaient et reculaient. […] D’une façon furtive, je me dis que le Gosse aurait peut-être couru vers les eaux pour les affronter, les fendre et tenter de les éparpiller. Puis l’image du gosse disparut. J’ignore si c’est parce que je venais de naître ou si c’était, au contraire, parce que je venais de mourir. »
La Grande misère (L’Olivier) : le grand roman de cette somme – même si l’indication de genre, n’est pas imprimée en page de titre (il n’y a d’ailleurs que deux volumes proposés comme romans : Malaise chez les plongeuses et Bardo solo, ce qui est très surprenant, surtout pour ce dernier). Composé de trente-cinq chapitres, répartis en quatre parties, il doit se lire en continuité, comme un « roman-feuilleton » si l’on veut (c’est ainsi qu’il a été conçu pour les brochures ou Cahiers bardiques). Il nous offre, pour une fois, une fin presque optimiste, avec reprise du chant, donc du souffle qui redonne vie à ce qui semblait devoir, aussi lentement qu’irrémédiablement, agonir : « Bientôt le chant sonnera plus fort que l’incendie. » Comment faire état de cette errance infinie partagée par un petit groupe de survivants ; et des rencontres singulières qu’ils font dans un paysage à la fois désertique et débordant de surprises (rien de plus hanté, finalement, que la monotonie, quand elle est bien traitée) ? Il faut tailler dans le vif – dans la deuxième partie par exemple, centrée autour d’une nonne dénommée Hidegarde –, sans dévoiler ce qui a don de nous tenir en haleine : « La traque va maintenant se dérouler dans cette friche qui s’ouvre devant elle, illuminée par le matin et par une pluie scintillante. […] L’atmosphère paisible de la campagne illimitée, embaumée, belle sous l’averse. Elle ne se retourne pas pour regarder la cordillère qu’elle a franchie pendant la nuit. elle sait qu’elle ne reviendra pas en arrière et elle ne se retourne pas. Que le passé soit immédiat ou non, elle le laisse derrière elle sans éprouver de nostalgie. Même pas une dernière image. » On ne saurait mieux dire : la mélancolie doit toujours s’affirmer contre la nostalgie ; et plus encore si on se mesure à un genre jadis populaire comme le « roman-feuilleton », « prenant parfois la forme d’un western ralenti et déjanté » comme il nous est indiqué – le mot magique étant « ralenti ».
Zone crypte, zone miroir (Verdier) : au vu de la couleur bien connue de sa couverture, on pense découvrir le dernier opus de Lutz Bassmann (comme Vivre dans le feu était le dernier Volodine, et Arrêt sur enfance, le dernier Draeger). Mais il faut appréhender l’hétéronyme Infernus Iohannes comme relevant aussi bien d’un collectif que d’une entreprise solitaire. Être un collectif à soi seul, c’est la véritable « performance » de « l’auteur », non pas liée à la quantité de pages, ni même à leur qualité, mais à cette mise en tension d’innombrables voix parfois dissonantes, sinon adverses, créant une polyphonie aussi complexe qu’une composition à quarante voix comme le Spem in alium de Thomas Tallis, auxquelles Iohannes pourrait avoir la tentation d’ajouter neuf voix supplémentaires. Zone crypte, zone miroir est en trois parties, la troisième étant construite en écho / reprise de la première (chacune proposant sept textes portant un nom de personnage), faisant état de diverses métamorphoses – et la deuxième, en sept textes composés de 7 chapitres (dont certains formés par une seule longue phrase impossible à reprendre dans ce montage), jouant autrement avec la symétrie. La dialectique répétition / variation est ici plus que jamais à l’œuvre, et la mémoire, comme toujours, sollicitée – concentration rimant avec vagabondage, comme rigueur avec liberté, et humour bien entendu : « Le psychanalyste était confortablement assis dans son bureau mal éclairé. Il faisait, comme les rares survivants de son espèce, l’effort de ressembler à la figure mythique et fondatrice, avec son visage de grand-père barbichu, dont le portrait était suspendu, en bonne place, sur un mur défraîchi, au milieu des icônes obligatoires : leaders politiques et sous-leaders idéologiques qu’il valait mieux afficher sur son lieu de travail pour ne pas être accusé de déviationnisme. » Notons encore ce titre étonnant, Élégance du charabia, dont voici l’incipit du chapitre 2 : « Nous sortions épuisées du voyage et nous attendîmes la venue de l’obscurité pour demander au Communiste de négocier la paix avec le vent. » Beaucoup de textes, savamment ponctués, pourraient être considérés comme des études de rythme, au sens musical. Et l’on peut toujours extraire de la poésie en forant la prose, cette belle mine de sensations, avant l’au-delà, pendant l’au-delà, après l’au-delà.
Bardo Solo (Actes Sud) : sa couverture donnant une assez mauvaise idée de l’ambiance visuelle (très détaillée par l’écriture) de cet opus singulier, il faut vite l’oublier (le petit tableau du même Wolfgang Paalen en couverture de La Grande misère à L’Olivier passait mieux, parce qu’il faisait juste signe et non image). Il est écrit de ce volume qu’il est de l’ordre du roman, alors qu’en fait, il s’agit une pièce de théâtre, à la frontière de l’irreprésentable, sauf si des moyens considérables lui sont accordés, et à condition que la mise en scène soit signée d’un grand ingénieur d’images comme Bob Wilson, animé d’un état esprit proche des grands expérimentateurs du cinématographe. Je n’ai utilisé jusqu’ici le mot Bardo qu’une seule fois, alors que j’aurais pu le faire cent fois ; mais il fallait le réserver pour la fin de ce modeste montage. On l’a bien compris : Retour au goudron, comme nombre d’opus précédents de Volodine & Cie, se passe dans ce « monde flottant où le décédé chemine quarante-neuf jours avant de renaître, assailli par des visions, des souvenirs et des rêves. » Bardo Solo – « solo » parce que cette longue marche, où le marcheur, qui peut être aussi bien une marcheuse, est avant tout spectateur, s’effectue sans compagnon ni compagne (même si les personnages spectraux ne manquent pas) – est en quarante-neuf scènes avec un sas (une transition) entre chaque. Exemple : « Sas entre la chambre quarante et la chambre quarante-et-un. / Voix du moine : Tu as quitté, il y a déjà six semaines un monde d’illusions. Tu as voyagé pendant six semaines dans un monde d’illusions. Bientôt tu vas quitter le Bardo pour rejoindre un nouveau monde d’illusions. Tu es seul dans tous ces mondes et ta solitude n’aura jamais de fin… Ce n’est pas une raison pour avoir peur. Ne crains pas. Fais comme si ta solitude ne te pesait pas. Ne ressens aucune peur. » Dans ce volume – le seul avec Les meilleurs d’entre nous à dépasser les trois cents pages –, comme dans tant d’autres, il est sans cesse question d’illusion : tout est illusion en ce monde ; et plus on en est conscient, mieux on trouve sa place dans le temps et dans l’espace. Cela me fait songer à ce qu’a affirmé Peter Handke dans Vive les illusions !, un de ses meilleurs livres d’entretiens : « Il n’y a rien de plus fort et de mieux que les illusions. Elles vous mettent en chemin, n’est-ce pas ? » À quoi on peut associer cette phrase de Bernard Noël : « Être humain est un long travail d’illusion », qui colle assez bien avec l’univers post-exotique qui est, certes, plus ludique, mais aussi empreint de réflexions – ce qui fait qu’on le quitte toujours réjoui, comme guéri provisoirement de notre mal-être : comme animé par de la pensée accordé au vivant.
On pourrait enfin citer ces mots de Jacques Derrida, prononcés peu avant sa mort alors qu’il se savait perdu : « Nous sommes tous des survivants en sursis, (…) c’est l’affirmation d’un vivant qui préfère le vivre et donc le survivre à la mort, car la survie, ce n’est pas seulement ce qui reste, c’est la vie la plus intense possible. » Mais donnons le dernier mot à Infernus Iohannes : « Chambre trente-six. Premier gueux : Le sommeil. Si seulement ça pouvait nous tomber dessus comme une espèce de mort ! Deuxième gueux : Faut pas trop espérer ça. Premier gueux : Je sais bien. Je l’espère même pas. Je disais ça comme ça. Je sais bien qu’on ne pourra plus jamais dormir. »
Dernière livraison (La Marelle) : cet éditeur avait déjà publié il y a quatre ans, comme déjà noté, deux Cahiers bardiques (les 141 & 142) tels que composés par l’auteur(s). Ce dernier volume de Retour au goudron rassemble autrement les sept derniers (de 337 à 343) qui agissent tel un long chant d’adieu aux lecteurs et aux lectrices qui ont suivi, dans l’ordre ou dans le désordre, cette aventure. The end. Je me tais. Je prends congé. Abschied… rien à ajouter. On peut juste écouter en écho les Quatre derniers lieder de Richard Strauss, plusieurs fois cités dans ces ultimes volumes, notamment Im Abendrot (Au crépuscule). La toute dernière fiction, Le voyage de Gompo (nom de personnage déjà présent dans Le petit monde onirique des Ybürs), qui se déroule en sept fois 2 épisodes, nous offre une fin touchante, quasiment parfaite. « Elle ne cessait de raconter des anecdotes merveilleuses et des contes, des récits de voyages, des devisements du monde et de l’enfer. Alors que la saison des pluies reprenait, Giulietta était à un tel point fondue à Gompo que celui-ci paraissait désormais être l’unique occupant de l’hydroplane, allongé sur les planches trempées et noires. En train de soliloquer dans la nuit, il paraissait marmonner sans fin pour lutter contre l’abandon, la solitude et les ténèbres. » Il faudrait aussi parler des photographies – trente reprises dans Dernière livraison, parmi plus de mille –, des sept fois 21 récits de rêves « personnels », Brèves de dortoir, bien plus abrupts que les fictions (plus fluides, se déroulant dans une autre temporalité qui n’est pas celle du souvenir immédiat, mais de l’invention continue), des titres de chaque Cahier, des noms d’auteur(s) et d’autrice(s) et des listes d’ouvrages fantaisistes qui leurs sont attribués (Volodine s’est fait manifestement plaisir), et enfin du fait que les deux dernières pages enchaînent trois Brèves de mouroir.
20 août. Caillou enfin évacué – cela n’aura pas duré 49 jours (13 manquent : chiffre porte-bonheur ?) Il convient maintenant de reprendre ces 48 +11 volumes autrement ; comme si, pénétrant ce monde par un nouveau passage, on devait mettre en marche la tête d’effacement pour enregistrer de nouvelles données ; ou de nouvelles sensations, car ce qu’on mémorise est, une fois encore, effiloché, flottant, même si concrètement ressenti : lignes entrecroisées formant un dessin, ou une partition musicale qui n’a heureusement rien à voir avec ce qu’on entend, en littérature, par “petite musique” (bien plutôt des frappes, des coups d’archets, des vibrations, des résonances). Il serait intéressant de faire un examen approfondi du monde sonore post-exotique, souvent précis, qui colle ou agit en décalage avec le visuel ; et dans la foulée, de ce qui touche à la musique, après avoir relevé les noms de Chostakovitch ou de Ligeti dans un des récits. Mais nous devons à notre tour prendre congé, sans savoir ce qui, de ces 343 Cahiers bardiques, reste encore inédit et vaudrait la peine d’être publié : manière de prolonger cet adieu, sans remettre en question ce fameux car inéluctable « Je me tais » (à suivre)
Infernus Iohannes, août 2026 :
Bardo solo, Actes Sud, 336 pages, 22 € 50
Chagrins, Éditions de Minuit, 192 pages, 18 €
Défections et Cie, Rivages, 240 pages, 17 € 90
Dernière livraison, La Marelle, 168 pages, 18 €
La Grande misère, Éditions de L’Olivier, 252 pages, 20 €
Les Meilleurs d’entre nous, Éditions du Seuil, 336 pages, 22 €
Malaise chez les plongeuses, La Volte, 208 pages, 18 €
Mémoire, mode d’effroi, Robert Laffont, 240 pages, 21 €
Ultimes sursauts, La Fabrique, 160 pages,15 €
Survies minuscules, Éditions du sous-sol, 288 pages, 21 €
Zone crypte, zone miroir, Verdier, 224 pages, 19 € 50
