Paola Alba, la nouvelle héroïne du romancier Sylvain Prudhomme, a disparu dans la montagne – de l’autre côté du lac de la réserve.
Il y a deux ans, Sylvain Prudhomme avait publié son roman américain, Coyote, où on le voyait aller en auto-stop « par les routes » américaines, plus exactement le long de la frontière Etats-Unis/Mexique d’où vient le nom de « coyote », « passeur » – les passeurs qui conduisent les migrants à travers la zone frontalière, les rançonnent, et parfois les abandonnent. Un roman où le narrateur disait dans ses transcriptions de récits d’automobilistes qu’il était « seul » et que ces hommes qu’il rencontrait sur la route l’étaient eux aussi. Un roman où il traçait une ligne, où il voyageait ? fuyait ? On ne sait pas bien. Il passait néanmoins la ligne d’horizon, comme Melville qui se retrouvait au milieu du Pacifique, comme Bouvier qui, dans « L’usage du monde », disait que lorsqu’on quitte la Yougoslavie pour la Grèce, « le bleu (la couleur des Balkans) vous suit »…
Sylvain Prudhomme a reçu le prix Nicolas Bouvier 2025 pour Coyote (Minuit, 2024), et il nous revient aujourd’hui avec De l’autre côté du lac où il raconte donc l’histoire d’une disparition – soit l’objet le plus haut de la littérature, selon Deleuze citant Lawrence : « Partir, partir, s’évader… traverser l’horizon, pénétrer dans une autre vie… C’est ainsi que Melville se retrouve au milieu du Pacifique, il a vraiment passé la ligne d’horizon ».
Dans De l’autre côté du lac, Sylvain Prudhomme cite plutôt Spinoza sans le nommer (Spinoza et sa connaissance du troisième genre, qui nous fait connaître les essences). Spinoza qui parlait du suicide dans son Ethique, dans un passage qui consiste à nous dire (disait Deleuze qui s’est lui-même suicidé) que certaines parties de nous-mêmes (sous un rapport) se comportent comme si elles étaient devenues l’ennemi des autres parties de nous-mêmes sous d’autres rapports, si bien qu’on assiste à cette chose étonnante : « un corps dont toute une partie va tendre à supprimer l’autre ».
C’est l’histoire de la photographe Paola Alba, « familière des latitudes extrêmes, autrice d’un reportage sur les traces de Jean Malaurie dans le Grand-Nord sibérien », qui travaille sur plaques de verre, avec une vieille chambre à obturation lente. « Ce matériel lourd lui impose des prises de vue peu nombreuses, longuement préparées, à rebours de la précipitation contemporaine », lit-on sur la notice de sa photographie prise devant le Tian Shan, au Kirghizistan. Photographier, pour Paola Alba, « c’est toujours poursuivre un invisible » ; c’est ce que nous voyons et ce qui nous regarde (Didi-Huberman) ; c’est en tout cas ce qu’elle cherche à fixer et que ses yeux ne voient pas, « mais que tout son être sent », et qu’elle rêve de voir imprimé sur la plaque.
Dans Coyote, Sylvain Prudhomme commençait par citer James Agee : « Si je le pouvais, ici je n’écrirais rien du tout. Il y aurait des photographies (…) ». Dans De l’autre côté du lac, il y a des photographies de la haute montagne et de la réserve du Lac, des photographies de la nature – de cette nature générale que Spinoza définissait comme l’ensemble de tous les rapports qui se composent et se décomposent de tous les points de vue… Une idée qui faisait pester son correspondant Blyenbergh, qui était au fond quelqu’un qui se vivait comme un être, et qui disait à Spinoza : « Mais alors cette nature est un pur chaos »… Oui, comment la nature ne serait-elle pas un chaos ? D’autant que du point de vue de la nature en général, il n’y a pas de bien et de mal et il n’y a pas non plus de bon ni de mauvais… A la fin de la correspondance, Spinoza disait que si quelqu’un voyait qu’il convient à son essence de faire des crimes, ou de se tuer, celui-là aurait bien tort de ne pas se tuer ou de ne pas faire des crimes.
Il y a peut-être justement « crime » dans De l’autre côté du lac ; il y a l’ambiance du crime, en tout cas et il y a un personnage très vertueux, le dénommé Cédric tombé amoureux de Paola (coup de foudre), qui part à sa recherche dans la montagne… Un personnage qui est comme le Blyenbergh de Spinoza – qui se vit comme un être ; qui ne voit peut-être pas (pas tout de suite) que Paola se vit comme « une manière d’être » ; qu’elle a « rendez-vous », qu’elle est « appelée », qu’elle « veille »… Soit la nouvelle vie de Paola. De l’autre côté du lac…
Sylvain Prudhomme, De l’autre côté du lac, éditions de Minuit, août 2026, 288 p., 22 €