De Lumière — Dans l’arène des origines

Capture d’écran © Théâtre du Rond-Point

On ne quitte jamais tout à fait Béziers. Jean-Baptiste Tur le sait pertinemment, lui qui en est parti pour devenir acteur, metteur en scène, artiste et qui se confronte aujourd’hui à l’un des rites les plus anciens et les plus controversés de sa ville : la tauromachie. Mais De Lumière, créé avec la compagnie Le Grand Cerf Bleu sur un texte d’Azilys Tanneau, ne cherche ni à défendre la corrida ni à la condamner. Le spectacle se situe bien au-dessus.

Le taureau est ici une présence autour de laquelle tournent des questions autrement plus intimes : le père, l’enfance, la honte parfois attachée aux origines, le désir de partir et cette impossibilité d’en avoir tout à fait fini avec ce que l’on a quitté. On s’en doute, l’histoire commence dans le Sud. Un garçon fragile grandit entre la mer, la garrigue, les férias et les arènes. Il choisit le rugby pour s’endurcir puis l’art pour s’échapper. Paris sera l’autre rive, avec ses promesses de carrière de tolérance, d’ouverture et de reconnaissance. La mort soudaine du père, ancien torero, interrompt brutalement cette fuite en avant. Le fils retourne alors vers ce monde dont il avait voulu se déprendre. Caméra à la main, il entreprend de filmer les écoles taurines, les jeunes apprentis, les élevages, la fête, le danger. Peu à peu, le documentaire devient autre chose. L’enquêteur perd sa distance. Le passé lui remonte au nez. Celui qui filmait les autres finit par rencontrer l’enfant qu’il endormi lui. Azilys Tanneau (et non pas taureau…) écrit à partir de cette matière biographique sans jamais se laisser enfermer dans ses poncifs trop aisés. Elle trouve dans la corrida un formidable dispositif dramatique. L’arène devient le lieu où viennent se mesurer le désir et la peur, l’héritage et le refus de l’héritage, l’image que l’on donne de soi et ce qui résiste derrière elle. Ce beau texte rejoint ainsi, sans pesanteur théorique, l’intuition du grand Michel Leiris dans L’Âge d’homme.

Capture d’écran © Théâtre du Rond-Point

Écrire, monter sur scène, entrer dans l’arène supposeraient un même risque, qui serait celui d’accepter qu’une corne puisse atteindre celui qui prétendait défier la mort sous son soleil minéral. Jean-Baptiste Tur a du talent. Il organise cette remontée vers les origines avec une remarquable liberté formelle. Son plateau est tour à tour un studio de post-synchronisation, une salle de montage, une arène, une fête populaire. Images documentaires, caméra en direct, archives sonores et musique se répondent sans que la technologie ne prenne le pas sur l’essentiel du propos. Le dispositif accompagne au contraire les mouvements de la mémoire, ses brusques résurgences, ses déformations, ses trous. Le chantdu mistral, une rue qui se vide, le vacarme d’une féria ou le roulement d’un TGV suffisent à faire ressurgir notre petit monde. Au centre, David Ayala est magnifique. Sa propre enfance arlésienne et l’histoire d’un père lié aux arènes donnent au rôle une profondeur qui excède le jeu. Il avance sur une ligne étroite entre récit et confession, maîtrise et égarement. Sa présence, massive – et finalement vulnérable – permet surtout au spectacle de ne jamais devenir une dissertation barbante sur la tauromachie. Un homme cherche son père et derrière cette image d’Epinal c’est une part de lui-même qu’il redécouvre.

Thomas Delpérié et Pierre Borel participent pleinement à cette traversée. Guitares, percussions électroniques, saxophone, clarinette et batterie font circuler une inquiétude souterraine, jusqu’à l’irruption de la fanfare. Alors soudainement éclate la féria, dans ce qu’elle a de populaire, d’excessif, de joyeux et d’étourdissant. On comprend mieux ce qui peut attacher un être à une culture qu’il réprouve pourtant en partie. C’est peut-être là que De Lumière touche le plus juste. Jean-Baptiste Tur ne règle aucun compte avec Béziers. Ce serait bien trop facile et d’une naïveté un peu sotte. Non, lui, regarde ce monde depuis la distance acquise à maturité et avec la tendresse inquiète de celui qui sait désormais qu’on ne choisit pas entièrement ce qui nous constitue. La corrida demeure controversée ; le spectacle ne cherche jamais à escamoter cette violence. Mais il s’intéresse à une autre énigme : pourquoi certains rites continuent-ils de parler en nous longtemps après que nous avons cru nous en détacher ? Excellente question… Derrière l’arène, on aperçoit alors une scène plus ancienne. Un fils, un père, une ville, et ce rêve de partir assez loin pour devenir quelqu’un d’autre. De Lumièreraconte le moment où l’on découvre que renouer avec ce que l’on avait voulu fuir ne signifie pas nécessairement renoncer à cette fuite. Cela peut être même et au contraire, une belle manière de l’accepter, enfin.

Le spectacle se joue au Théâtre du Rond-Point, à Paris, du 1er au 11 octobre 2026, puis au Théâtre de Nîmes les 14 et 15 octobre.

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Crédits images © Théâtre du Rond-Point ( captures d’écran vidéo du site du théâtre)