Les faits d’affects de Georges Didi-Huberman (et le monde de Lubartow de Claire Zalc)

Ce qu’il aime par-dessus tout Georges Didi-Huberman, c’est la dialectique. Sa sensibilité et son intellect sont spontanément dialectiques. C’est-à-dire qu’il est capable de voir toute chose de l’autre côté, du point de vue de l’autre, comme il le dit lui-même de Jean Genet, dans ce nouveau livre qu’il intitule Formes d’émois, questions éthiques, troisième volume de sa série Faits d’affects, où il dit d’entrée de jeu, avec Freud : « La détresse initiale de l’être humain est la source originaire de tous les motifs moraux » – où il dit aussi, avec Genet, qu’on n’est pas artiste « sans qu’un grand malheur s’en soit mêlé ».

Georges Didi-Huberman a un jour intitulé un de ses textes : « Dialectiquement pleurer », dans son volume de choses vues qu’il avait plutôt intitulé Aperçues (Minuit, 2018), où une amie lui dit : « Un ou deux jours après t’avoir rencontré, j’ai fait ce rêve : nous étions sur une grande barque au milieu de la mer (Méditerranée, j’imagine). Toi, Georges, tu étais vêtu d’un manteau gris et tu ramais en proférant des louanges funèbres (…) dans lesquelles tu articulais constamment une chose et son contraire, un éloge et une critique, etc. »… Et il est bien vrai qu’une grande partie du travail d’écriture de Georges Didi-Huberman comporte cet aspect d’adresse aux morts : « à commencer par les textes du passé auxquels toute écriture se confronte au présent, dans l’admiration ou la critique, l’approche ou la mise à distance ».

Didi-Huberman pratique volontiers le montage en écriture, soit la mise en relation de textes qui s’entrechoquent, se relient ou se repoussent, et instaurent donc une dialectique. Il le fait dans Aperçues comme dans les trois volumes des « Faits d’affects », et comme dans la plupart de ses livres, où il assemble ce qui ne se ressemble pas, où il passe de la philosophie à l’histoire de l’art, à l’histoire tout court, à la poésie : « On rêve de comprendre. On rêve de saisir ou de discerner l’intelligence de toutes les formes, de toutes les images que nous regardons ici ou là. » Georges Didi-Huberman regarde beaucoup les images, comme il regarde ici celles de Raphaël, Goya, Brecht, Warburg, Sandback… Mais aussi l’image d’un dessin d’un enfant de deux ans et demi, en ouverture à Formes d’émois, questions d’éthique.

On se souvient toujours du titre d’un de ses plus beaux livres, Ce que nous voyons, ce qui nous regarde (Minuit, 1992) – un titre qui dit tout le programme d’une œuvre en cours (d’une finalité sans fin) – et comme Didi-Huberman le dit encore aujourd’hui avec l’historien de l’art Robert Klein (1918-1967), qu’il place au pinacle, écrivant dans son Essai sur la responsabilité : « Voir le monde en spectateur, c’est en vérité en voir le moins possible : c’est le regarder de telle manière qu’il ne nous regarde pas, qu’il soit à la périphérie de notre situation. »

Les émotions, la responsabilité : « Je sentis, disait Proust, que mon devoir eût été de ne pas m’en tenir à ces mots opaques et de tâcher de voir plus clair dans mon ravissement » – que Georges Didi-Huberman commente ainsi : « Cela signifie, déjà, que selon Proust les émotions s’expriment dans la discordance d’une altérité toujours labile, toujours reconduite »… C’est un « fait d’affect » – qui surgit sans crier gare, et qui bouleverse tout en un instant, mais qui surgit tout aussi bien des profondeurs d’une mémoire… Comme dans « Brouillards de peines et de désirs », le premier volume de ses faits d’affects – et comme aussi dans « Formes d’émois », dit-il aujourd’hui (après avoir parlé d’émotions disjointes, dans le second volume, où il évoquait par exemple Hitler que Musil qualifiait, dans son Journal, d’affect devenu personne, « un affect parlant »). « Il faut donc entrer quelque peu dans la matière immonde de ces affects liés mais disjoints, de ces affects sans partage », dit Didi-Huberman – où la question reste de savoir quels chemins ont pu suivre les affects de ces hommes, Hitler et les siens, assassins…

Dans Formes d’émois, questions d’éthique, Georges Didi-Huberman nous dit être l’enfant de deux survivants : de la Shoah par le côté de sa mère, de la guerre elle-même par le côté de son père… Georges Didi-Huberman raconte là que, comme beaucoup d’enfants de cette génération, il a été confronté à un grand silence – « Rien ne perçait, tout demeurait flou ». Son père écrivait pourtant des poèmes, mais peut-être pas comme Paul Celan qui disait ne pas voir de différence de principe entre un poème et une poignée de main… Celan qui disait surtout : « Personne ne témoigne pour le témoin », des mots terribles parce qu’implacablement logiques… Mais sommes-nous vraiment loin de cette histoire, demande aujourd’hui Georges Didi-Huberman ?

Non, comme le montrent les éditions de Minuit qui publient simultanément un grand livre de Claire Zalc, « Le monde de Lubartow, une histoire de migrations et de persécutions », où elle a voulu démontrer qu’il est possible d’échafauder une connaissance de la persécution nazie sans avoir recours aux témoignages, en défendant donc une approche purement archiviste des trajectoires de persécution, et où elle raconte donc la petite ville polonaise de Lubartow, 7000 habitants dans les années 1930, dont la moitié étaient juifs, et qui n’étaient plus que 400 survivants en 1945 – dont les trois quarts avaient émigré avant 1939… En 1981, Georges Perec s’était justement rendu à Lubartow pour y retrouver la maison natale de son père… où il n’avait évidemment rien trouvé… Tout avait été effacé (dans son récit W ou le souvenir d’enfance, Perec rappelle d’ailleurs que son nom veut dire « trou », en hébreu, comme le souligne aussi Georges Didi-Huberman)… Mais l’enquête de Claire Zalc fait bouger les choses, se déploie à l’échelle du monde – où l’on verra notamment que « être né quelque part ne dit pas d’où l’on vient »… (Tandis qu’on se souvient aussi d’Ulysse, au chant VIII de L’Odyssée : « A tous les autres convives, il cacha l’afflux de ses larmes»… Ulysse et Georges Didi-Huberman.)

Georges Didi-Huberman, Formes d’émois, questions d’éthique. Editions de Minuit, 432 pages, 27€. (En librairie le 1er octobre)
Claire Zalc, Le monde de Lubartow, une histoire de migrations et persécutions. Minuit, 480 pages, 26,50€.  (En librairie le 1er octobre)