On entre dans Le Château de la Solitude comme dans une eau douce et fraîche, en glissant doucement dans un monde tout d’étrangeté délicate et tranquille, grâce à la prose régulière et claire de Luc Dagognet.
Sans heurt, sans secousse, et presque sans nous en apercevoir, nous voilà à cheminer auprès du petit Jacques. Cet enfant, âgé de huit ans à peine, tombe en émoi devant Alexandra, une jeune fille déjà lycéenne. Il décide donc de lui écrire pour devenir son ami. C’est là peut-être (mais on n’est jamais sûr de rien dans ce roman, et quel plaisir de s’abandonner à cette tendre incertitude) le fil rouge du Château de la solitude, bâtisse abandonnée au milieu d’un bois, au Plessis-Robinson, qui donne son titre au récit.
Jacques est d’ici et d’ailleurs, vit sa vie d’écolier, la cantine, les garçons violents qui lui cherchent des noises, Florian Blondin et sa bande (et qui n’y vont pas de main morte), une sœur, Marianne, qui semble être la seule à (plus ou moins) s’occuper du petit garçon, quand elle n’est pas de service dans un bar du coin, Monsieur Rivero, surveillant à l’école qui est l’unique soutien de Jacques, avec son meilleur ami Noé. Mais autour de l’enfant aux tenues d’un autre temps, qui parle avec la sagesse dont peu d’adultes sont capables, gravitent aussi un orthophoniste un peu fou, un âne « gris pâle, l’œil en amande » dans le giron duquel Jacques peut se réfugier, et de nombreux roitelets. Il lui suffit de descendre les marches du fond du placard de sa chambre, après avoir procédé à un rituel d’offrandes de petits bouts de son corps déposés dans une coupelle : « Qu’on descende la nuit, à midi, au printemps, en plein hiver, il est toujours ici cette heure du crépuscule, et la température est la même : douce. Le ciel, d’un bleu sombre très pur, se mâtine au loin d’ondes boréales. »
Voilà déjà de quoi intriguer le lecteur, sans compter que l’intrigue intègre également un couple mystérieux, lié par une tristesse infinie, qui s’est installé, dans les années 1970 au Plessis-Robinson, alors que le château de la Solitude, construit par un industriel français, devenu couvent, accueille (ou enferme) dès 1972 de jeunes femmes enceintes célibataire. Bientôt parents de deux garçons, ils s’enfoncent progressivement dans une mélancolie irrésistible : « un paradoxe du malheur : être désert et peser un monde » pense la mère de famille, emplie d’un vide qui l’étouffe.
Luc Dagognet dans Scarborough nous avait déjà habitué à ces mystères et ces failles temporelles, liés tout autant à l’enfance qu’à l’amour, et dans ce roman précédent, à la musique. Le romancier parvient, dès les premières pages du Château de la solitude, à nous transporter avec une très grande simplicité dans une histoire qui nous remue d’une part car elle nous perd volontiers, toujours
par petites touches, d’autre part parce que le personnage d’enfant qui est au centre du livre nous touche au cœur. Entre rêve et magie, il est impossible (et surtout inutile) de trancher. Il nous suffira de suivre Jacques, guidé par une voix narrative dont on ne sait pas très bien non plus d’où elle vient, ce petit Jacques qui, lorsqu’il marche dans la rue, ne fait attention à rien, « les yeux déshabités ». Et de nous laisser doucement glisser dans une histoire qui parvient à dire la violence de la solitude et ses désastres, dans un monde où on peut malgré tout se construire des abris, par la poésie et l’imaginaire.
Cependant, pour être véritablement protégé, il faut accepter de disparaître, se laisser glisser ailleurs, peut-être pas très loin, là encore sans heurt ni fracas. Le Château de la Solitude est aussi un livre sur la disparition, à laquelle renvoient d’ailleurs différentes photographies qui ponctuent le récit, du château abandonné, du bois qui l’entoure, et d’un banc, lui aussi central dans l’histoire. Ces clichés accentuent le mystère du récit mais aussi sa mélancolie. On se laisse absorber par ce roman à la fois profond et léger, et en revenir prend un peu de temps, parce que ce n’est pas si souvent qu’on nous propose une excursion si dépaysante, qui pourtant nous ramène à ce qui est le plus commun, le mystère de l’enfance.
Luc Dagognet, Le Château de la Solitude, éditions Do, 272 pages, 21€