Boulevard du True Crime – 1 : Anne Plantagenet ou l’actualité (En l’absence de corps)

Anne Plantagenet, En l'absence de corps, bandeau © éditions Julliard

La mise en récit des faits divers attestés est décidément très particulière et le dernier livre d’Anne Plantagenet, En l’absence de corps, paru chez Julliard en cette rentrée littéraire 2026, l’illustre : il pourrait sembler périmé (Cédric Jubillar a, depuis, avoué les faits et dit où se trouve le corps de Delphine Aussaguel), il n’en est que plus percutant et indispensable, actuel.

Anne Plantagenet a suivi, en intégralité, le procès de Cédric Jubillar, durant quatre semaines, en 2025. L’autrice est accréditée par le journal Vanity Fair, elle est sur les bancs de la presse, dans la salle principale du tribunal d’Albi, elle finit par y avoir sa place, toujours la même. Chaque soir, elle écrit et envoie son article « en tant qu’écrivaine, avec ma subjectivité et mon inexpérience en matière de droit, avec mes doutes et mes peurs » — on peut retrouver ses chroniques sur le site du journal.

Elle n’est pas la première à le faire, la chronique judiciaire est un genre, journalistique d’abord, mais aussi littéraire. Sans même remonter à Gide, à Giono (auquel Anne Plantagenet se réfère souvent) ou à Truman Capote versant états-unien, on pense à Régis Jauffret ou Emmanuel Carrère  qui ont tous deux couverts des procès pour Le Nouvel Obs ou à Robert McLiam Wilson pour Charlie Hebdo.

Chaque fois des faits divers défrayant la chronique, ou des attentats, mais une saisie de notre époque par la microhistoire, puis la reprise, réécriture et publication de ces chroniques « à chaud » dans un livre, qui donne forme à des textes conçus pour être brefs et percutants et permet un recul après l’intensité de la salle d’audience et des comptes rendus — Stern ou Claustria de Régis Jauffret, L’Adversaire ou V13 d’Emmanuel Carrère, La vilaine veuve. Nice, le procès oublié de Robert McLiam Wilson). Qu’un journaliste accède au livre par ses articles ou qu’un écrivain se confronte à la chronique judiciaire, l’écriture naît du frottement du réel et de sa mise en récit, sur le fil entre faits attestés et saisie subjective. Dire le réel, têtu et opaque, est un défi pour l’auteurice, placé·e dans une position paradoxale, au cœur d’une affaire qui a déjà suscité une vague d’écrits, rumeurs, opinions, au cœur d’une société, qui doit désormais juger.

Or si la littérature est, bien entendu, politique (au cœur de la cité, en lien avec un contexte social), elle ne juge pas mais explore les zones d’ombre, les tremblements, les énigmes. Lorsqu’Anne Plantagenet suit le procès Jubillar, en octobre 2025, l’homme nie les faits qui lui sont reprochés, ses avocats défendent son innocence. Il sera pourtant reconnu coupable, le 17 octobre 2025, et condamné à 30 ans de réclusion criminelle. Lorsque le livre, En l’absence de corps, est écrit puis annoncé sur les programmes de rentrée des éditions Julliard, le contexte n’a pas changé : un homme clame son innocence, il a cependant été jugé coupable, après un procès équitable et Delphine Aussaguel est toujours portée disparue depuis la nuit du 15 au 16 décembre 2016. L’homme de 38 ans a cependant interjeté appel et il est donc de nouveau présumé innocent jusqu’à ce qu’une seconde cour d’assises se prononce.

Mais alors que le livre doit sortir le 27 août 2026, coup de théâtre : en juillet 2026, Cédric Jubillar passe aux aveux. Il a tué Delphine Aussaguel, il va collaborer avec la justice, il va dire où le corps se trouve. L’annonce est faite par ses deux nouveaux avocats, lors d’une conférence de presse extrêmement gênante et extrêmement médiatisée, c’est autant un coup de tonnerre qu’un coup d’éclat, avec trois hommes remis sur le devant de la scène, l’assassin et ses deux avocats. Je passe sur ce moment, qui mériterait à lui seul un article, sur ses suites — la presse en surchauffe, les images fixes sur un camion de police sur toutes les chaînes d’info en continu tandis que le lieu où se trouverait le corps est fouillé, la découverte d’ossements, bientôt identifiés comme appartenant à la victime, etc. Jubillar partout, Delphine nulle part, une femme tuée, son corps dissous dans du fumier, on dépasse largement les limites de la décence (côté presse) et de l’horreur (côté crime).

Mais pour en rester à la question qui m’occupe, la parution d’un livre qui est le compte-rendu des 18 journées d’un procès, du lundi 22 septembre au vendredi 17 octobre 2025, c’est évidemment a priori la catastrophe. Qui lira un texte antérieur aux aveux du principal accusé, ex-présumé innocent depuis qu’il avait fait appel ? Ce nœud illustre à lui seul ce qu’est l’écriture du fait divers, lorsqu’il ne s’agit pas de cold cases ou de procès clos depuis longtemps — et encore, pensons à la polémique Jaenada/ Catherine Girard à la rentrée 2025, In violentia veritas venant percuter les conclusions de La Serpe quant à la culpabilité d’Henri Girard (mais j’arrête ici les digressions, même si elles n’en sont pas…). L’un des risques, avec des affaires comptant plus d’épisodes et de révélations que le plus mouvementé des romans-feuilletons d’Alexandre Dumas ou Eugène Sue — celle du « petit Grégory » en étant le parangon — est celui de la péremption. Les livres centrés sur ces affaires sont voués à être des moments, liés à un contexte particulier, alors que l’affaire poursuit sa complexe avancée. Ces livres ont-ils pour autant une DLC ? Oui, quand il s’agit de coups éditoriaux. Non, quand ces livres témoignent d’une époque, d’un état des lieux (même provisoire), qu’ils cristallisent un fait de société, un état de l’opinion et du contexte social comme politique. De grands textes sont été écrits sur l’affaire Grégory, quand bien même ils ont été démentis par la suite de l’histoire (oui, ici, nous pensons tous à Marguerite Duras).

Qu’en est-il alors du livre d’Anne Plantagenet auquel je reviens enfin ? Il a indéniablement été percuté par les aveux de Cédric Jubillar en juillet 2026 : il a donné lieu à très peu d’articles à sa sortie fin août (un dans les Inrocks, un dans Lire), bien trop peu d’articles, comme si la littérature avait justement une DLC. Puisqu’il évoque un Cédric Jubillar proclamant son innocence or Jubillar a désormais avoué, pourquoi en parler ? (cela dit beaucoup de la presse littéraire devenue presse d’actualité). Vendredi dernier, 2 octobre 2026, un entretien dans Libération, avec l’autrice… à l’occasion d’une nuit de reconstitution du meurtre. S’il s’agit bien de dire combien cette affaire est l’anatomie d’une disparition, seul un court article figure dans le journal papier, centré sur la reconstitution, renvoyant au site pour le reste.

Or Jubillar n’est pas le sujet de ce livre, le bandeau l’énonce : « Au commencement de cette histoire, une femme disparaît ». Nulle part le nom de l’accusé, mais « une femme », pour toutes ces femmes qui disparaissent, victimes de féminicides. Le livre est celui des origines, il interroge un fait (la disparition), le récit se construit sur cette absence (l’effacement du nom, de l’histoire de cette femme morte à 33 ans dont 15 avec celui qui a été son mari, l’invisibilisation d’un féminicide), il écrit contre (ce récit premier, celui de l’accusé, celui de certains médias, celui de la rumeur) et pour (redonner du corps à l’histoire de cette femme).

L’autrice écrit sur un procès qui n’est pas pour elle celui d’un homme mais bien « un procès sans corps, sans aveux, sans preuves tangibles, sans scène de crime » ainsi qu’il « est présenté par la majorité des médias et semble s’être figé dans l’opinion publique ». Si elle est dans la salle Thémis, pendant les 18 jours du procès, parmi les 299 personnes accréditées, c’est bien parce que ce qui l’intéressait « c’était la disparition d’une femme ». C’était déjà le sujet de son précédent livre (Disparition inquiétante d’une femme de 56 ans, Seuil, 2024), dans le monde du travail, mais issu d’un même constat, « l’évanouissement total d’un corps féminin », et ayant une même visée, « redonner un visage et un nom » à Letizia Storti.

Si En l’absence de corps a tous les marqueurs du récit enté sur un fait divers — rappel factuel des faits, expertises, débats, témoignages dont sera donné un compte-rendu depuis des notes et des souvenirs ; implication de la narratrice dans le texte avec quelques éléments personnels contextualisant ; récit de l’écriture du livre, jusqu’aux notes prises au feutre noir dans des cahiers à grands carreaux de 96 pages, mais aussi de la bulle obsessionnelle et usante qu’est un procès suivi jour après jour, etc. —, si son angle est en surface celui de la passion suscitée par ce fait divers (dans l’opinion publique, les médias), il est un livre de femme sur et pour une femme : pourquoi les femmes sont-elles toujours et encore présentées comme des mères, pourquoi peut-on encore se permettre de dire qu’elles faillissent à leur devoir d’épouse et mère quand elles tentent d’échapper à la soumission et/ou une emprise et donnent les signes qu’elles se libèrent ? Pourquoi un homme n’a-t-il pu le supporter et s’est permis menaces, géolocalisation et passage à l’acte ? Pourquoi a-t-il fait pire encore, effacer Delphine Aussaguel de ses phrases, de ses souvenirs, enlever son alliance au procès pour porter une bague qui ressemble à une alliance, offerte par sa nouvelle compagne ? Pourquoi l’a-t-il effacée au point qu’il n’y a pas de cadavre, plus de corps, au point de tout faire pour qu’elle conserve son nom jusqu’après sa mort ? Pourquoi l’absence du mot féminicide lors du premier procès comme dans sa couverture médiatique, pourquoi ce « silence sémantique » ?

Tout le livre d’Anne Plantagenet s’écrit contre l’invisibilisation (criminelle ou collective) d’un corps, contre la faute rejetée sur une autre femme, une autre mère, celle de l’homme accusé (dont Cédric Jubillar porte le nom de famille). L’ensemble de ce récit traque et consigne les traces d’une femme disparue, devenue tristement célèbre par sa mort et sous le nom de son mari, il la dissocie du récit que nous avons toutes et tous accepté et relayé, il la défait d’un patronyme. « J’avais fini par me demander de quoi Jubillar était le nom ». Sans doute d’un « délire collectif ». En l’absence de corps est « un condensé de notre monde », « une effraction dans un réel plus grand que moi », que nous.

Quelle importance, dès lors, à ce que cet homme, déjà condamné, ayant fait appel, soit passé aux aveux ? En quoi cela changerait-il une ligne à ce récit d’un premier procès ? Ces aveux modifient peut-être notre lecture du texte. Si nous leur accordons foi, et même si nous les concevons comme une nouvelle stratégie pour être maître et possesseur de cette histoire cela colore sans aucun doute notre lecture, la complexifie, l’épaissit. On lit entre les lignes la stratégie d’un « menteur pathologique, manipulateur » qui masque l’évidence d’une responsabilité dans cette disparition qui est un féminicide — or un féminicide, de l’acte qui tue à ce qui suit, consiste à étouffer toute voix, toute trace d’une femme. Mais, avec ce regard postérieur au procès, depuis les aveux de juillet 2026, rien ne dément la perspective de l’autrice, bien au contraire tout la renforce.

Contrairement à ces a priori de péremption, En l’absence de corps d’Anne Plantagenet décrit la silenciation d’un nom et féminicide, décrypte ces dynamiques d’invisibilisation et cristallise des mécanismes de réception des textes littéraires. En ce sens, il est doublement actuel, au sens du contemporain défini par Giorgio Agamben : il ne se laisse pas aveugler par les exigences de l’époque, il maintient un écart et une distance et en ne collant pas au présent, il l’éclaire.

Anne Plantagenet, En l’absence de corps, éditions Julliard, août 2026, 368 p., 22 € 50 — Lire un extrait