Des livres qui se lisent avec plaisir, il n’en manque pas. Des livres qui se relisent dans la foulée sans ennui, il y en a suffisamment pour alimenter cette chronique. Mais des livres qui se relisent longtemps après, comme si, de nouveau, c’était la première fois, non qu’on ne les ait oubliés, mais parce que nous les appréhendons de manière plus ouverte – la mémoire ayant été, sinon altérée, disons fragilisée, voire trouée, par les effets du temps (la mémoire est un champ de bataille pour les archives) –, il y en a beaucoup moins. On se dit alors : au diable l’actualité, c’est d’eux que nous devrions parler.
Mais si le Terrain vague est un espace de rencontres où il n’est pas rare de croiser d’authentiques passeurs, c’est aussi un labyrinthe de jardins secrets cultivés en silence. Ce qui fait que même si nous devrions, ce ne sera pas à l’ordre du jour. Comme à chaque épisode, une petite somme d’ouvrages fraîchement (é)lus a été tirée de la pile des nouveautés – cette fois disponibles au rayon « poésie » des librairies, même s’ils ne seront jamais rangés par genre dans la bibliothèque du Terrain vague. Le montage continue. So May we Start ?
1. Une disposition primitive est le titre du quatrième et dernier volume de la seconde tétralogie de Claude Royet-Journoud chez P.O.L. J’avais eu le plaisir d’écrire assez longuement au sujet du troisième, L’usage et les attributs du cœur (2021), évoquant quelques souvenirs de lecture du temps où la revue Change m’avait permis quelques rencontres inattendues, du moins pour un jeune étudiant en art, amateur de poésie mais non-praticien, composant des « partitions dessinées », et s’engageant dans la « création radiophonique », avec le désir de faire des frottages entre les domaines (c’est à la Maison de la Radio qu’intervenant début 1978 dans son émission Poésie ininterrompue, j’ai rencontré pour la première fois Claude Royet-Journoud).

D’Une disposition primitive, je ne saurais mieux parler que des précédents qui font tous partie de ces livres que l’on peut relire longtemps après, comme si de nouveau c’était la première fois. Je dois donc reprendre ce qui m’était venu à l’esprit quand je tentais de me remémorer, il y a un peu plus de trois ans, mon premier contact avec l’écriture de Royet-Journoud : une sorte de saisissement, de temps suspendu, impliquant une forme de concentration extrême, à la fois contemplative et exploratoire… ces pages peu remplies me semblaient proches des peintures, des dessins, et même des musiques qui m’attiraient (et sur lesquelles il me serait plus facile de “m’exprimer”). Elles procuraient une forme de sidération que je croyais réservée aux arts plastiques. Dans le n°7 de La Barque dans l’arbre consacré à Claude Royet-Journoud (à paraître en janvier prochain), Jacques Roubaud rappelle que « le livre dit ce qu’il dit en le disant, il est donc inutile de redire ce qu’il dit en le disant. » Plutôt que de produire quelque vain commentaire sur, il me semble toujours préférable d’en recopier des fragments – choix et montage tenant lieu de journal de lecture avec. Mais quelle page de cet ultime volume de la seconde tétralogie choisir – pour commencer ? Peut-être celle-ci, première de la septième séquence (sur neuf) qui porte ce titre singulièrement parlant, La pensée n’opère que sur des surfaces :
« on y dépose de simples éléments
corps penché sur les débris
des yeux se ferment
on divise les parois
(du nom)
ce rectangle de la possession
encore un trou une faille un saut
dépouillement inhumain
il voit la forêt sous la neige
la pauvreté du cadre
où se bouche déplaçait l’intrigue
le cercle épuise l’image »
Sur le site de P.O.L ont été publiées quelques lignes incitant à la lecture que je me fais un plaisir de recopier : « Chaque séquence de ce nouveau recueil compose des indices. Les théâtralise. Ils naissent d’une ignorance. La dispersion des indices est déjà une architecture (comme une avant-forme) où ce qui suit est aussi ce qui précède. L’état premier d’une chose à peine sensible. Proche d’une communauté primitive. Soudain la bête se nomme : rat, sanglier… Les ressemblances s’accentuent. On retourne le vocabulaire : la bouche, la manducation. C’est aussi l’égarement d’un corps qui, entre vers et proses, tente de franchir un obstacle instable. Un égarement sourd en quête d’une autre nuit, d’une autre scène où des bêtes établissent la mesure du désir. Une œuvre qui met le poème et les mots qui le composent, leur ambiguïté, leur volatilité, au centre de toute interrogation. » Tous les mots de ce texte ouvrent un espace pour des échanges à venir : dispersion, indices, architecture, communauté, primitive, ressemblances, égarement, corps, obstacle, instable… Et l’ignorance crée une forme de solidarité entre l’auteur et son lecteur ou sa lectrice.
Reprise. Une disposition primitive, première séquence : Relation d’engendrement (première page – adaptant non sans dommage la mise en page à la mise en ligne) : « le jeu carcéral de ces détours / / épreuve sans clarté / larmes si près des yeux – / / leur langue / / la disposition des surfaces / mutilées / / dans cet archivage du nom / / mot jamais pensé / tu le sais / / ils ignorent / le silence des objets / / le couteau humidifié de l’ombre / / surveiller les lieux / attendre »
À certaines questions, esquisser une ébauche de solution peut prendre une vie. Mais ce qui me vient à l’esprit n’est pas tant de résoudre l’énigme de l’apposition du mot FIN après la dernière séquence de ce dernier volume (il en avait été de même après la dernière séquence du dernier volume de la première tétralogie chez Gallimard, Les natures indivisibles) que de continuer d’agencer, une fois mémorisés, divers éclats de mes lectures successives d’Une disposition primitive – « eaux basses de la mémoire » […] « par temps clair / les morts nous écrivent » […] « le désordre établit sa loi » […] « les oscillations d’une peur » […] « la fatigue s’oublie » –, précisant que ce bref montage n’est que celui du jour (demain il aurait été probablement autre) ; et, comme on le faisait à la radio, coller un « jaune de fin » après avoir cadré ce fragment de la deuxième page de la cinquième séquence, Histoire du reflet. Premier indice :
« le sommeil
dénature l’axe des choses
il établit ses règles
nous leur faisons de la place
arbres sans nom
c’est comme un trou dans l’image »

À l’exception de la première séquence, ces pages, je les avais lues dans plusieurs numéros de la revue de Jean Daive, K.O.S.H.K.O.N.O.N.G, imprimée sur les presses typographiques de l’Annexe, à Marseille (Éric Pesty Éditeur), qui vient de publier son vingt-septième et dernier numéro. Outre une séquence d’Une disposition primitive (La pensée n’opère que sur des surfaces), il propose des écrits de Larry Eigner, Robert Creeley, Anne-Marie Albiach et Jean Daive, ainsi qu’un dessin de Jean-Pierre Bertrand. De Mabel : un récit de Creeley (traduit par Martin Richet), ce paragraphe énigmatique : « La porte était une bouche sans dents. Les fenêtres brisées de l’usine abandonnée ressemblaient à des dents dans une bouche cassée. Les dents gisant à la plage n’appartenaient apparemment à personne. Ils n’ont pas su extraire les dents du chien de l’épaule de sa petite victime. Le souvenir de Betty et Marjorie, et du voyage à Des Moines, est vrai. Quand on y plonge les dents, on se dégage la tête comme on dégage l’atmosphère.

Chez P.O.L toujours, Morceaux choisis, une compilation d’écrits de Christophe Tarkos – la quatrième après Écrits poétiques (2008), L’Enregistré (2014), Le Kilo et autres inédits (2022) – dont l’édition a été établie par David Christoffel et Alexandre Mare : un volume dépassant une fois encore les sept cents pages, rassemblant nombre de livres et participations publiés chez divers éditeurs (dont Les Contemporains favoris, Al Dante ou Derrière la salle de bains) et encore non réédités. On nous affirme que l’intégrale de l’œuvre publiée de Tarkos (Sokrat lu en miroir) est désormais accessible aux éditions P.O.L. On ne peut que s’en réjouir avant de proposer, après lecture de ce vaste chantier, une brève construction éphémère (16 novembre 2024, 12h13 – 13h12) : « Cela ne pourra pas durer éternellement » (Poèmes d’une ligne) […] « écrire un poème est un contrat à remplir. / Avoir quelle est la définition à / conditions à / remplir / pour faire ce qui sera / labellisé / poème / par son aspect extraire / en faire son entreprise / ou réduction / douce et acérée. » (Le poème-contrat) […] « Un bruit est un vol d’oiseau. L’invisible dépose, au creux de l’oreille, le passage d’une aile. Il est l’aile passée laissant dans son sillage le froissement de l’air. » (L’oiseau vole) […] « Épreuve traversée. Quelque chose se fragilise. D’être entré en sensibilité. De sentir, tendue, elle n’a que la sensibilité pour savoir, elle se tend. » (La sensibilité) […] « voilà le moment resserré, une fois qu’on a fait table rase / c’est la table rase qui se met toute seule en place / elle s’est placée, voilà qui est fait, la table est rase / / voilà le moment resserré, c’est de là que sortira tout ce qui arrivera » (La Cage). Le travail en surface, par blocs, invente une voix : redonne à la voix cette présence qui incite, tout au long de lectures silencieuses, à y entremêler notre propre voix – le théâtre des opérations étant toujours de papier : « il a fait le blanc, il a fait le vide, il a fait le silence, il fait comme si de rien n’était »
2. Une position pour dormir de François Heusbourg est une surprise, ne serait-ce que parce qu’il a été publié chez Gallimard – mais pas seulement. De cet auteur, même s’il nous est arrivé au hasard de nos rencontres d’échanger au sujet de films, ou du dessin, je ne sais que fort peu en dehors de sa reprise des Éditions Unes en 2013 et de ses traductions de poèmes d’Emily Dickinson ou de Geoffrey Squires.

« Livre de fantômes, Une position pour dormir joue de l’apparition et de l’effacement » : excellente ouverture sur la 4e de couverture. « Il retranscrit le passage des jours, cousus les uns aux autres, les souvenirs d’une enfance confondue. » On a hâte d’en commencer la lecture :
« rentré
forme courte
d’un long voyage » (p.9)
« je dis traquenard tu prononces guet-apens
je parle de bonheur tu parles
de l’angoisse d’être heureuse
nous lisons le même livre dans des livres différents
je parle de misère et toi de ville basse
matins – aubes – orées – lisières
tout ça
nous n’avons pas les mêmes accents
dans la langue – tu t’inquiètes
c’est encore loin ? » (p.10)
Ayant chaque soir moult difficultés à m’endormir – peu importe où, ni dans quelle position –, je tourne les pages… et en retiens certaines : « on s’invente des raisons / pour dormir / / trop tenus à la vie / disséminés / pour les autres / / des raisons suffisantes / pour passer la nuit » Belle simplicité, probablement apparente, tant simplicité renvoie souterrainement, et pour le meilleur, à quelque chose de complexe (notons en écho qu’il arrive trop souvent que complexité ne soit que camouflage de quelque chose de simple, voire simpliste). Résistant vaille que vaille à l’envahissement du bavardage poétique, cette simplicité me sied : « musique inquiète / des jours inquiets » Nice, années 2010 (Une position pour dormir ne s’est pas trouvée en sept jours.)
Je reprends ma lecture : « à quand remonte l’enfance ? / la mémoire titube / ce n’est pas ça – pas / tout à fait ça », avant de jeter une fois encore un œil sur la 4e de couverture : « Vie et deuil se donnent en creux tandis que les mots tentent de trouver une forme qui puisse combler le vide. » Va et vient du regard sur les pages, tournées la première fois sans discontinuer de la première à la dernière, puis au hasard, comme on le fait peu avant de sombrer : « voyage sans mouvement / on entre / sans entrer »
« Il en surgit une émotion bouleversée, avant que reprenne la respiration secrète de qui voudrait dormir au lieu d’avoir affaire à soi » Recopiant ces mots, j’écoute la fin très dépouillée de Crippled Symmetry de Morton Feldman, tout en essayant de me rappeler des paroles de I’m Only Sleeping des Beatles (me reviennent aussi les Sommeils de Paul Louis Rossi…) Tout ne cesse de s’agiter quand on se met en quête de la plus grande immobilité… Belle surprise, en effet : « cabane / au bout de l’allée / / on marche on trouve / le temps / de s’arrêter / / nous sommes vieux / nous sommes / toujours en deçà / / la porte reste / ouverte pour la nuit »

Derniers poèmes précédé de Les Juifs en Babylonie de Charles Reznikoff est le quatrième volume du poète objectiviste américain traduit par d’André Markowicz aux Éditions Unes (pour mémoire, nous avions fait une recension du troisième, À la source du vivre et du voir, en 2021). Le dernier de ces Derniers poèmes s’intitule L’Âge des machines (Juste avant le coucher du soleil VI) : « Même le patient qu’on transporte à travers le trafic / vers l’hôpital / est silencieux, / et l’ambulance crie pour lui. » Inutile d’ajouter que ce petit livre est d’autant plus indispensable qu’il propose en appendice un texte trouvé dans les papiers de Charles Reznikoff à sa mort, en 1976 : Obiter Dicta. François Heusbourg en propose une traduction. Fragment : « J’avais – et j’ai – trois règles concernant l’écriture en prose comme en vers : en premier lieu et par-dessus tout être clair, car la communication est l’objectif de l’écriture (comme de la parole) ; ensuite, écrire avec rythme, car cela ajoute aussi bien au sens qu’à la beauté du discours ; et enfin être concis, car cela ajoute aussi bien à la beauté qu’à l’efficacité du discours. »
Des Derniers poèmes, Pelouse urbaine s’accorde, comme les autres, à ce qui vient d’être dit :
« Jeunes arbres en cercle
aux feuilles nouvelles et brillantes –
qui ondulent doucement ;
trois tulipes droites
aux pétales encore jaunes ;
un pigeon,
un moineau,
et des bouts de papier blanc. »

Toujours chez Unes, Le Printemps dans ce monde de pauvres cabots de Joseph Ceravolo, poète américain né dans le Queens à New York quarante ans après Reznikoff (soit en 1934). Devant accélérer, je relève deux poèmes de ce recueil assez superbe d’un bout à l’autre (belle initiative de tirer Ceravolo de l’oubli). Voici : 1. Dans l’herbe. « Ici dans l’herbe / où les fleurs / marchent plus douces que les oiseaux / jusqu’au nid / dans les nuages / Où la pluie / tombe vers le ciel, / le petit souffle / de l’insecte / est comme une bris / avant la pluie » 2. Un chant d’automne. « Un chien disparaît / à l’autre bout d’un petit lac. / Il m’attend. / Il va où je voudrais aller. / Commence à réveiller les fleurs. / Alors laissez-nous tranquilles. / Parce qu’aucune liberté ne peut choisir / entre les visages et / les heures aussi détruites que mobiles, / ou l’eau froide au / soleil. Je peux sortir / maintenant mesurer / les mouches qui s’agitent autour des arbres / comme les médecins autour d’une femme / pleine de barreaux et de beautés / que vous ne pourrez jamais libérer ; / Pas même si les / fleurs se faisaient mousse et / lâchaient la sensation pour leurs tiges. » (Traduction Martin Richet).

Rosmarie Waldrop, née en 1935, mais en Allemagne, est une autrice bien connue pour qui a quelque antenne à Providence (Rhode Island) où elle a fondé avec son mari, Keith Waldrop (1932-2023), la maison d’édition Burning Deck, qui a notamment traduit et publié en un seul volume la première tétralogie de Claude Royet-Journoud. D’elle, ont été publiés nombre d’ouvrages en français, dont trois aux Éditions de l’Attente (le plus récent étant En voie d’abstraction). Roger Giroux, Jacques Roubaud, Françoise de Laroque ou Paol Keineg ont été ses traducteurs attentifs – ce dernier une nouvelle fois pour Répéter les symptômes (publié aux USA en 2021 par New Directions et en France aujourd’hui par les Éditions La Barque), une suite de onze « méditations » dont l’écriture est superbe, voire bouleversante. En voici les titres : Vouloir, Penser, Douter, Savoir, Faire, Accoupler, Échapper à l’analogie, Signifier, Traduire, Aimer les mots, Vieillir. Tous étant un peu trop longs pour être repris ici intégralement, composons un bref montage raccordant six paragraphes pris dans six « méditations » : « Penser au corps. Ici sans penser. Sans savoir comment penser. Nager sans fatigue. Comme si je n’avais pas de corps. Dans une mer sans eau. Sans fin. » […] « Je ne pense pas savoir comment on fait. » […] « Je doute de pouvoir échapper au doute. De pouvoir finir mon œuvre. Ou même de la commencer, après m’être flattée d’y travailler » […] « J’ai aimé la Rosmarie que j’étais avec Keith Waldrop. Donc je suis devenue Rosmarie Waldrop et à présent je m’y tiens. » […] « J’ai recherché le sens jusqu’à ce que la sueur se mette à couler de mon nez. Et que mes cheveux s’emmêlent de migraine. Je me suis demandé s’il fallait un code particulier ou un organe distinct. Aux connexions nerveuses exclusives. » […] « Les mots font que je vois ce que je vois, sens ce que je sens. Même ce qui ne se fait pas encore sentir, comme les herbes peignées d’un ruisseau. Rien qu’une extrémité émergeant çà et là, un reflet, une ride. »
3. Jean-Luc Caizergues a été machiniste à l’Opéra de Montpellier de 1979 à 2018. Rien d’autre ne nous sera dévoilé à son sujet. Il a déjà publié dans la collection « Poésie / Flammarion » La plus grande civilisation de tous les temps en 2004 et Mon suicide en 2008. Il aura fallu attendre plus de quinze ans pour que Bébé rose, écrit entre 2008 et 2010 (et corrigé en 2023), composé comme les deux précédents de séquences de « poésie-fiction », puisse clore ce « terrible triptyque. »

S’ouvrant par une citation d’Henry Darger (si ce nom ne dit rien, faites une petite recherche sur internet), Bébé rose est en quatre parties, dont trois articulent des poèmes d’une concision remarquable, à la hauteur de l’effroi qu’ils dégagent, avec en deuxième position une prose apportant son titre à l’ouvrage : « Vous êtes horrifiée devant l’apparence de votre bébé à la naissance : “Alors c’est ça un bébé, c’est cette bestiole ?” Le tête de votre enfant a été déformée par les poussées et les pressions utérines lors de l’accouchement. Vous être déçue, vous vous dites : “Il a une tête d’abruti.” Ne vous tourmentez pas, votre enfant sera peut-être beau et intelligent. Êtes-vous belle ? Son père est-il intelligent ? Dommage. » Terrifiant. Comme ironisant les pires clichés normatifs, ce qui fait qu’en même temps, ça fait du bien. Continuons jusqu’à tomber sur : « L’idée de mort peut avoir des effets relaxants pour l’enfant. Cette idée bizarre l’apaise, lui permet une meilleure approche du sommeil. » Mais c’est surtout à travers les séquences de poésie-fiction que Bébé rose laisse qui ose y pénétrer sonné et réjoui, un peu à la manière de certains textes de Topor. Un exemple ? Avez-vous peur des enfants ? « Petit Paul / pistolet / en / plastique / / sur le / ventre / de / petit Pierre / / couteau / sous la / gorge / de / petit Paul. » (Haut les mains). Et page suivante : « Petit Pierre / égorge / petit / Paul / / étranglant / petit / Jacques / éventrant / / Ninette / étouffant / sa / poupée. » (Pour de faux). Ou encore, dans la dernière partie, Retour au château, ces deux poèmes : « Sur le / bureau / du / commissaire / / une / photographie / de sa / fille / / toujours / vivante / à / 4 ans. » (Nature morte). « N’ai-je / pas l’air / heureux / dans ce / / jardin / sur cette / photo / d’enfance / / sous un / soleil brûlant / comme / l’Enfer ? » (Paradis perdu). Si on doit ouvrir la bouche et desserrer les dents après lecture, ce ne sera pas pour articuler des mots, mais pour produire quelque chose comme des sons susceptibles de n’être transcrits (et encore !) qu’en langage bande dessinée…
Un formidable minimalisme, d’une « noirceur troublante », qui a don d’« anticiper les derniers instants » de « notre » monde ; où Sade dialoguerait avec Darger sur fond de Melancholia (ou du Sacrifice). « 2 messieurs / costumés / de blanc / me font / / traverser / mon / Royaume / en carrosse / / qui me / ramène / à l’ / Hôpital. » (Retour au château).
Notons rapidement la sortie, dans la même collection « Poésie/Flammarion », de Selon les sources d’Esther Tellermann, une belle suite de poèmes qu’il ne convient pas de découper au scalpel, mais de lire d’un seul souffle. Ayant parlé récemment d’une de ses dernières publications, j’en resterai là aujourd’hui, surtout par manque de place. Mais je vous engage à aller à la découverte de cet ouvrage, dont le premier vers est « Nous attendions » et le dernier (en deux temps) « tisser / des ciels. »

Les Cahiers de la Seine, édités par Henri Lefebvre, publient des livres de poésie tirés à 80 où 120 exemplaires. Après Sarin de David Lespiau et Antonio Gramsci de Jean Daive, mantraprintemps de Jean-René Lassalle est le troisième ouvrage (sur quinze au catalogue de cette très discrète maison d’édition qui prend soin de ses auteur(e)s) que j’ai la chance de tenir en main. Il ne s’agit pas d’une plaquette, mais d’un volume assez dense (72 pages au format 16,5 x 21,5 cm) qui ne se laisse pas dévorer entre la poire et le fromage (il faut prendre un peu plus de temps) et qui se présente en trois parties : Sonne, une suite de quatorze poèmes de forme sonnet (donc en quatorze vers) ; 5 stèles où agit discrètement le souvenir de Segalen ; mantraprintemps hölderlin, en trois langues (français, allemand, anglais), à partir des quatrains de printemps qu’Hölderlin « écrivit en sa “nuit de l’esprit” dans des “temps de détresse” » ; avec, en fin de volume, un entretien entre Hervé Laurent et l’auteur où il est souvent question de musique, ce qui me fait tendre l’oreille : « Louis Zukofsky disait “Upper Limit Music” : pour un/e poète la limite vers le bas serait le discours, la limite vers le haut serait la musique. Pourquoi la musique ? Peut-être pour sa fonction de consolation abstraite. » Comment faire passer (par montage, toujours) une idée de ce livre qui espère « trouver lecteur/lectrice qui veuille bien écouter une machinerie de mots qui produirait des associations intéressantes dans une deuxième tête » ? Je propose d’enchaîner les débuts des trois parties (le premier quatrain d’un sonnet / un fragment de stèle / un quatrain) à la coda de mantraprintemps hölderlin :
« fleurisse assèchement que voix sans monde / en hélicoïdal silence avale l’eau de l’ombre / somnol ondulatoire s’accomple insensiblement / larmes membrées entre balles à fragilité rebondissantes » […] « œil mental à oreille interne : le / ministère de la solitude subit / réorganisation adaptative en sombrant / décembre les opioïdes empêchés de voir » […] « quand par la campagne renaît un ravissement / et que la vision à nouveau s’embellit et aux / montagnes où verdissent les arbres des / brises plus claires, certains nuages paraissent, » […] « le cosmos attise connaissance / donc éphémère démontre joi / à siffler ét(r)eignant brûlures / guitare éclaire patience collective / par comptines neigeuses semi-silencieuses / o tonal effeuillé printanier / temporise pour agora é/mue / inexistence sommeille puis virevolte / morphèmes chatoyant en arpèges »

Passons à la collection « Série américaine » des Éditions Corti où vient d’être réédité Si toi aussi tu m’abandonnes de Claudia Rankine, traduit de l’anglais (US) par Maïtreyi et Nicolas Pesquès (premier tirage, 2010). Je ne « cadrerai » cette fois qu’un court fragment, mais qui en dit long sur le projet de cette « universitaire, dramaturge, essayiste et poète américaine, née en 1963 en Jamaïque, [qui] dépeint une Amérique hantée par son histoire et le racisme envers les Afro-Américains » :
« La nuit je regarde la télévision pour trouver le sommeil, ou bien je regarde la télévision parce que je ne le trouve pas. Mon mari continue de dormir pendant mon insomnie et avec le bruit de la télévision. Finalement, c’est le même flou partout. Je ne me souviens jamais d’avoir éteint la télé mais quand je me réveille le matin, elle est toujours éteinte. Peut-être l’éteint-il. Je ne sais pas. / / Il y a des nuits où je compte les publicités pour les anti-dépresseurs. Si la même publicité se répète, je la compte quand même. Ça me paraît normal que les laboratoires pharmaceutiques fassent de la publicité au milieu de la nuit quand les gens sont moins distraits et à même d’être mieux et très précisément à l’écoute de leur corps apeuré et des angoisses qui les accompagnent. / / Une publicité pour le Paxil (paroxetine HCI) dit simplement : votre vie attend. D’abord je pense parataxe, puis je me demande quoi, qu’attend-elle ? De vivre, je suppose. »

Il y aurait aussi bien des choses à « dire » au sujet d’Enfants d’Adam, suivi de Calamus de Walt Whitman, en édition bilingue dans la même collection chez Corti (traduction inédite et présentation d’Éric Athenot) : une somme puissante, « radicale », du grand poète américain de la seconde moitié du dix-neuvième siècle (ces textes ont été publiés pour la première fois en 1860). Voici par deux fois les ouvertures de chaque poème :
« Vers le jardin, vers le monde, voici que je remonte, / Prélude aux conjoints, aux filles et fils vigoureux, / L’amour, la vie qui anime leurs corps, je signifie et je suis, / Étrange, voyez ici ma résurrection, mon somme achevé, / Les cycles successifs, par leur vaste amplitude, m’ont rappelé, / Amoureux, mûr – tout m’est beau – tout est prodigieux, / Mes membres, le feu lancinant qui sans relâche les parcourt, ses causes prodigieuses ; / J’existe, je scrute et pénètre encore, / Satisfait du présent – satisfait du passé, / À mes côtés ou après moi Ève à ma suite, / Ou devant et moi qui la suis tout pareil. » (Enfants d’Adam) // « Par des sentiers inexplorés, / Dans la broussaille aux marges des étangs, / Échappé de cette vie ostentatoire, / Libéré de toutes les normes jusqu’ici proclamées – des plaisirs, profits, conformismes, / Dont j’ai trop longtemps repu mon Âme ; / M’apparaissent clairement à présent des normes nulle part proclamées – m’apparaît clairement que mon Âme, / que l’Âme de l’homme pour qui je parle, ne se repaît, ne tire son bonheur que des camarades ; / Loin du vacarme du monde […] » Même si j’ai du mal à ne pas oublier de mettre une majuscule à « âme », je suis convaincu de la force de Whitman : « DÉBORDANT de vie, le sang plein de douceur, dense, visible » (Calamus). Le jet de dés – comme le montage, les deux étant liés – continue !
4. Mezura est probablement le premier livre de Jacques Roubaud que j’ai, non seulement lu (à l’automne 1975 alors que j’étais dans ma vingtième année), mais possédé – la revue d’atelier, tenue par des poètes ouvriers typographes, me l’ayant envoyé (époque réjouissante où un jeune étudiant fauché pouvait recevoir gracieusement un livre de poésie vendu alors 10 francs).

Ayant découvert au début de l’été 1975, comme je l’ai raconté mille fois, le n° 23 de la revue Change, « Monstre poésie », j’avais été sidéré par les pages de Jacques Roubaud, Mezura, spectre (d’un roman moral). Je ne connaissais alors que son nom, imprimé dans la première anthologie de l’Oulipo pour la collection « Idées ». À l’annonce de la publication intégrale de Mezura en tant que n° 10-11 de la revue (et aussi livre par le simple ajout d’une jaquette noire), j’avais pris contact avec l’équipe de d’atelier (dont j’ai eu la chance de suivre le travail jusqu’à leur pointilleuse réalisation du Coup de dés de Mallarmé initiée par Mitsou Ronat). Considéré aujourd’hui comme difficile, ce livre m’avait paru d’une souveraine limpidité, ce qui ne veut pas dire que je « comprenais » tout… J’entendais simplement la succession des mots, des blancs, et des « / » entre les mots, donc le jeu avec la typographie, en musicien, et tout d’abord en rythmicien, amateur de nombres, ravi que les mille premières décimales du nombre pi (π) aient pu faire office de contrainte (je m’en servirai dix ans plus tard en composant la musique de scène d’un spectacle pour enfants). Quarante-neuf ans plus tard, mon exemplaire de la revue commence à perdre quelques feuilles qui se décollent… Il était temps que les éditions L’Usage (dirigées par Jean-François Puff) en proposent une nouvelle version mieux façonnée : avec des cahiers cousus ; d’autant plus que la première édition de ce magnifique poème en deux parties composées de dix chapitres était devenue introuvable.
Engendré à partir du « sermon théorique Arthur a Grammar de Gertrud Stein, traduit dans ces pages aussi nécessairement et séquentiellement que possible », Mezura (qui se réfère à l’art des Troubadours que Roubaud à mieux étudié que quiconque) est plutôt énigmatique (ne serait-ce que parce qu’« il dit ce qu’il dit en le disant » et pas autrement) :
« Les successions de mots / sont agréables / c’est ainsi
Elle
Angélique / ou angéliquement / passe le temps / cape »
(On notera les nombres en usage : 3 . 1 . 4. – si l’on a connaissance de la suite des décimales de Pi (π), on sait que les prochains seront : 1. 5. 9, etc., ce que la lecture de Mezura ne cesse de vérifier. Mais cette contrainte, on l’oublie assez vite, se laissant porter par la force rythmique du poème, et « sa libre fantaisie ») :
« Une blessure mouillée / l’affecte providentiellement / toujours après des dizaines de fois
et dans l’intervalle
La totalité / des tourterelles / la classe / policée
De sa bizarrerie / exemplaire unique / enfermé dans cette sorte de boîte / précaire
sous une marguerite / un mocassin soudainement / dans ce cas
Elle se souvient / qu’on défait / défaisant / mais pas trop impérieusement
pour ce qu’on demande / les deux versants choisis / se partageant
selon le sens de la vue »
Une postface intitulée Comment lire Mezura ?, signée Jean-François Puff et Zsófia Szatmári, conte l’histoire de ce poème et prodigue quelques indices et conseils, comme : se plonger véritablement dans sa lecture. « Se plonger n’est pas un vain mot : c’est en entier et en une seule fois qu’il faut lire le livre, si on veut véritablement en saisir le sens formel. » Aussi, bien qu’il soit évident que prélever quelques vers n’apporte qu’une vague idée de ce « monstre » de poésie, il convient de faire une dernière tentative – et en rester là :
« Elles ne pouvaient jamais
A ses temps / trouver / la clef / individuelle / exerçant
plutôt / douce / ses plans / de feu
Ses / batailles / les / intercalants / entre la cape / et / le temps » (à suivre)
◊◊◊
Claude Royet-Journoud, Une disposition primitive, P.O.L, novembre 2024, 96 pages, 18€
Revue K.O.S.H.K.O.N.O.N.G n°27, Éric Pesty Éditeur, octobre 2024, 32 pages, 11€
Christophe Tarkos, Morceaux choisis, P.O.L, octobre 2024, 744 pages, 32€
François Heusbourg, Une position pour dormir, Gallimard, octobre 2024, 114 pages, 16€
Charles Reznikoff, Derniers poèmes, Editions Unes, novembre 2024, 64 pages, 16€
Joseph Ceravolo, Le Printemps dans ce monde de pauvres cabots, Unes, octobre 2024, 96 pages, 19€
Rosemarie Waldrop, Répéter les symptômes, Éditions La Barque, octobre 2024, 40 pages, 14€
Jean-Luc Caizergues, Bébé rose, Flammarion, octobre 2024, 148 pages, 18€
Esther Tellermann, Selon les sources, Flammarion, octobre 2024, 132 pages, 18€
Jean-René Lassalle, mantraprintemps, Les Cahiers de la Seine, septembre 2024, 72 pages, 15€
Claudia Rankine, Si toi aussi tu m’abandonnes, Éditions Corti, octobre 2024, 192 pages, 20€
Walt Whitman, Enfants d’Adam suivi de Calamus, Éditions Corti, novembre 2024, 160 pages, 19,50€
Jacques Roubaud, Mezura, Éditions L’Usage, novembre 2024, 160 pages, 18€