Jay McInerney : « The Times They Are A Changing », Saison 1 (30 ans et des poussières)

 

Jay McInerney

En 1992, Jay McInerney, déjà auteur du sensationnel Bright Lights, Big City (1984), publie Brightness Falls qui paraît l’année suivante en France, sous le titre Trente ans et des poussières. Ainsi s’ouvrait un cycle romanesque autour d’un couple incarnant à la fois un lieu (New York) et un moment (les eighties), Russell et Corrine Calloway que l’écrivain ne parviendra jamais vraiment à abandonner.
Saga romanesque à la manière d’une comédie humaine américaine, cycle en saisons et épisodes comme les meilleures séries télé, l’histoire des Calloway a doublé et accompagné nos existences, comme les mutations sociales, artistiques et politiques de ces dernières décennies.
Alors que paraît aujourd’hui le dernier volume en date, Les Jours enfuis, arrêt sur le tome (ou saison) 1 : les années 80 avec Trente ans et des poussières, qui ressort justement en poche, chez Points.

En 1987, cadre de Trente ans et des poussières, l’Amérique c’est Reagan, Wall Street « chargée à la coke » comme « une hypnose de masse », un monde en surchauffe, face au bloc de l’Est, mais… déjà « les gens ne lisent plus », comme le constate avec amertume l’éditeur Harold Stone. Quand on relit (pour la énième fois) Trente ans et des poussières en 2017, on perçoit que tout est déjà pris dans la trame : les splendeurs sont indissociables des misères, les illusions toujours un peu perdues, ce que contient la superbe oxymore du titre Brightness Falls, les New-Yorkais vivent dans leur bulle (déjà hautement spéculative), « en cas de catastrophe, il se découvriraient liés et dépendants mais pour le moment, ils étaient silencieux et lointains » (p. 64 dans ma vieille édition de poche élimée). L’ombre du 9/11, celle de La Belle vie, est là, dès 1992. Un certain Donald Trump est lui aussi présent (il traverse les pages 40 ou 118), encore homme d’affaire, déjà amateur de loterie… on sait aujourd’hui quel sera son gros lot.

Le feuilleté des temporalités est l’un des tours de force du cycle Calloway : si chaque roman est écrit depuis une légère distance — 1992 pour raconter 1987 (Trente ans et des poussières), 2004 et 2007 pour revenir sur 2001 (La Belle vie et Moi tout craché), 2016 pour la première élection de Barack Obama dans les Jours enfuis — les analepses ont valeur de prolepses, voire de présages, comme dans tout grand roman du temps, qu’il soit perdu comme chez Proust ou enfui, chez McInerney.
C’est dans et par l’époque que se disent les êtres, les mutations d’une ville qui n’est pas le simple décor des romans mais un personnage à part entière. C’est un cycle du temps qui se déploie à travers l’histoire des Calloway, comme l’annonce l’épigraphe du premier volume, signée Robert Hass : « Toute la pensée nouvelle se préoccupe de la perte. C’est en cela qu’elle ressemble à toute la pensée ancienne ». Et c’est bien la perte qui sera le motif en anamorphose de l’ensemble du cycle romanesque de Jay McInerney.

C’est dans le New York de la fin des années 80 que les lecteurs découvrent donc l’ascension de deux jeunes gens, Russell et Corrine Calloway, qui incarnent leur époque dans leur singularité exemplaire. Lui, enfant de l’Arkansas, veut conquérir New York et le monde des lettres ; il s’est rêvé écrivain, il deviendra éditeur. Elle, pâle et longiligne, travaille dans la finance. Ils forment un couple modèle, parfait pour un « observateur de la chose sociale », ils sont la figuration d’une certaine Amérique, branchée, friquée et élégante, les Murphy des années 80 tant le roman tel que le conçoit McInerney emprunte aussi bien à Balzac qu’à Fitzgerald. Russell et Corrine se sont rencontrés à la fac 13 ans plus tôt et, quand s’ouvre cette première saison de leur vie romanesque, ils sont mariés depuis 5 ans. Ils appartiennent à une génération qui, en apparence, est bien loin de celle, perdue, que peignait Fitzgerald. Tout s’ouvre à eux, le succès, l’amitié, les réceptions mondaines, la célébrité, ce sont les années du boum new-yorkais, de l’argent facile, celles où, quand on parle de Mr Jones, on fait référence à Wall street (et son Daw Jones) et non à la chanson de Bob Dylan :
something is happening here but you don’t know what it is
Do you, Mr. Jones ?)

Comme tous les romans du cycle Calloway, Trente ans et des poussières débute par un dîner célébrant secrètement l’anniversaire de Corrine, manière de figurer un seuil et de rassembler tous les personnages. Russell est aux fourneaux (comme Jay McInerney, qui n’a jamais nié avoir mis beaucoup de lui en Russell, il est amateur de gastronomie et de vins) ; les amis du couple, les anciens et les nouveaux sont autour de la table, formant le tableau inaugural de la fresque à venir puisque ces soirées se brisent « en petits morceaux, mosaïque d’éclats brillants aux formes bizarres coagulées par l’alcool ». Les Calloway ont trente ans, « c’est la belle vie », s’amuse McInerney, annonçant le titre du roman suivant, le récit se construira sur des scènes, éclats et épisodes de leur conquête de New York, entre grandeurs et désillusions.

Jay McInerney mêle personnages fictifs et figures attestées — John Irving, Salinger, Roth, Madonna, etc. —, croise roman et événements réels (la bulle des OPA et la crise financière annoncée, le sida). Trente ans et des poussières, c’est la bande son d’une époque, ses mutations sociales, éditoriales, littéraires, entre clinquant et désespoir, les eighties avec l’emprise de plus en plus grande des clips sur MTV, la décennie de l’image et de la télévision qui s’emploie à ce « que tout ait l’air connu », une « ère de l’exhibitionnisme ».

New York est la ville de tous les paradoxes, la big city des photographes de mode, les bright lights de la ville qui ne dort jamais et… les sdf, l’amour libre et le Sida qui décime une génération. C’est la violence, la criminalité et l’art qui le met à distance, comme dans ces silhouettes noires que peint Richard Hambleton sur les trottoirs de Manhattan, qui ressemblent à celles des scènes de crime, dont se souviendront les Calloway comme du symbole d’une époque enfuie.

« Il avait immortalisé l’esprit du temps. Je me rappelle qu’en voyant ces dessins, je m’étais dit : Eh oui, voilà comment on vit et on meurt à New York. Ça, c’était les années quatre-vingt » (Jay McInerney, Les Jours enfuis, p. 189)

Nombreuses sont ainsi les silhouettes de fond qui traversent non seulement ce roman mais, pour certaines, les suivants : celles de Richard Hambleton, le fantôme de Salinger avec lequel Corrine a un jour déjeuné, l’ocelot qui s’est échappé lors d’une séance de shooting de mode et qui est devenue une véritable légende urbaine, hantant le roman de ses métamorphoses à mesure que la rumeur s’empare de sa fuite, le trio potentiel de Jules et Jim, cité dans chaque roman du cycle… La silhouette la plus importante n’en demeure pas moins celle de l’écrivain Jeff Pierce, le meilleur ami de Russell, avec lequel Corrine a vécu une brève aventure, aussi passionnée qu’elle fut folle.

Jay McInerney décrypte le monde des arts, de la mode et de l’édition, compose des personnages types, l’écrivain à succès, l’auteur maudit et culte (Victor Propp), divers modèles d’éditeurs. Dans une telle décennie, tout est encore possible : « J’ai le sentiment que nous vivons, dans cette ville démente, une ère dans laquelle tout peut arriver. Vous rappelez-vous ce que Nick Carraway disait en arrivant à Manhattan dans la grosse auto de Gatsby et en découvrant la silhouette de la ville depuis le pont de Queensboro ? En pénétrant dans la ville, Nick dit : « Tout peut arriver, maintenant que nous avons franchi ce pont… absolument tout. » ».

Tout peut arriver, en effet, même si, comme le pense Corrine, « on fait semblant de savoir où on va », même si, réflexion de Russell cette fois, « on passe son enfance à désirer être un adulte et le reste de sa vie à idéaliser son enfance ». Partis à l’assaut de New York, les Calloway vont profondément changer durant cette année 1987 : Russell trompe Corrine avec Trina Cox (golden girl prête à tout, To die for, comme chez Gus Van Sant), Corrine verra révélés certains secrets de sa vie sentimentale, les Calloway demeurent cependant soudés, contre vents et marées, selon une métaphore éculée dont McInerney ne se privera pas au chapitre 2 des Jours enfuis : « les couples les plus solides, comme les bateaux les plus résistants, sont ceux qui savent essuyer les tempêtes. Ils prennent l’eau, tanguent, donnent de la bande et sont proches de couler, puis ils se redressent et font cap vers l’horizon ».

Corrine et Russell sont, à l’image des années 80, des personnages de l’excès, surchargés et surcodés : beaux, séduisants, talentueux, des hyperboles. Ils sont la figuration — à la fois incarnation et émanation — de leur époque, de New York, comme Russell « agité par l’électricité statique de la frénésie d’activités sociales et mercenaires qui se déployaient alentour ». Mais Jay McInerney est un ironiste, les ombres creusent les apparences brillantes. Sa saga romanesque est celle des failles et fêlures — « l’échec, croyait Russell, étant quelque chose qu’il commençait à comprendre ».

Sans doute la génération que peint McInerney est-elle aussi perdue que celle de Fiztgerald. Russell tentera en vain de faire une OPA sur sa maison d’édition, Jeff ne survivra pas aux eighties, quelque chose va vers une fin, dès le seuil inaugural du cycle Calloway.

Times They Are A Changing, chantait Bob Dylan, mais quand Trina Cox déclare que « les temps changent », elle ignore la référence… Quelque chose se perd dans cette « Amérique, patrie de l’opportunisme », celle des années 80, celle des Trente ans et des poussières de Corrine et Russell Calloway. Pourtant « il y a des choses qui ne changent pas, qui ne changeront jamais », comme la présence de Russell et Corrine dans l’œuvre de Jay McInerney, « les fiancés de l’Amérique » que ses lecteurs retrouveront dans La Belle vie, dans Moi tout craché puis dans Les Jours enfuis.

Jay McInerney, Trente ans et des poussières (Brightness Falls, 1992), traduit de l’américain par Jacqueline Huet et Jean-Pierre Carasso, éd. Points, 576 p., 8 € 50. Les éditions Points remettent également en vente le premier roman de Jay McInerney, Bright Lights, Big City, traduit de l’anglais (États-Unis) par Sylvie Durastanti, 216 p., 6 € 80

Le vendredi 12 mai a lieu une rencontre exceptionnelle avec Jay McInerney à la librairie Atout Livre (19h30/21h), proposée et animée par David Rey. L’écrivain américain y évoquera son dernier roman, Les Jours enfuis.
Atout Livre, 203 bis avenue Daumesnil, 75012 Paris

Jay Mc Inerney, La Belle vie (The Good Life, 2006), traduit de l’américain par Agnès Desarthe, éd. Points, 480 p., 8 € 20

Jay McInerney, Moi tout craché (How it ended. New and collected Stories, 2009), traduit de l’américain par Agnès Desarthe, éd. Points, 352 p., 7 € 10.

Jay McInerney, Les Jours enfuis (Bright, Precious Days, 2016), traduit de l’américain par Marc Amfreville, mai 2017, 493 p., 22 € 50