Donner forme à l’incertain : Les Cahiers éphémères et irréguliers du Seuil, pour saisir ce qui nous arrive et imaginer les mondes de demain

Les importants « Cahiers éphémères et irréguliers pour saisir ce qui nous arrive et imaginer les mondes de demain » publiés par les éditions du Seuil comptent désormais deux numéros. Ils s’installent dans le paysage intellectuel et apparaissent comme des bréviaires indispensables pour penser la crise que nous traversons (durablement) et imaginer (collectivement) des représentations alternatives, donc agentives.

Le numéro 1 d’une publication est toujours, et doublement, un manifeste : elle donne forme à une intuition ou un engagement tout en revendiquant une situation dans un champ. La forme est ici celle même que dictent les temps que nous traversons — aux temps incertains, forme incertaine. Le mot « Cahiers » pour dire le genre de cette publication est un négatif (ni revue, ni livre, ni volume) permettant une pluralité, celle d’un collectif d’autrices et auteurs, relevant d’une multiplicité de champs disciplinaires et d’approches de la crise qui est l’objet à saisir (« ce qui nous arrive ») comme à dépasser (« imaginer les mondes de demain »).

Mathieu Potte-Bonneville, Comment faire ?, p. 217

Le titre le dit : rien n’est sûr, ni la régularité de la publication ni même la durée de cette entreprise, qui s’annonce éphémère dès son premier numéro. Enfin, mais il y aurait tant à dire sur la forme choisie, ces cahiers sont pluriels comme on collige sans volonté de relier (donc de rendre académique), comme on active des enchevêtrements et crée des patchs (dirait Anna Tsing), comme on tente ou réfléchit à plusieurs et comme le sens se crée dans les marges et interstices, dans les échos et parfois contradictions d’une saisie à une autre.

Les cahiers sont parfois de brouillon — et on essaie, rature, biffure (pour citer Montaigne, Barthes et Leiris, maîtres en écriture par strates, fragments et reprises). Les cahiers sont parfois des enregistrements subsumant les genres (ainsi les Aufzeichnungen des Malte Laurids Brigge de Rilke, auteur d’ailleurs au sommaire du 2). Les cahiers sont toujours des journaux et laboratoires comme ceux de Paul Valéry consignant quotidiennement pensées, dessins, croquis pour mieux reformuler ces notes éparses dans d’autres œuvres. Les Cahiers du Seuil sont ainsi une forme qui tient de la chronique, d’une écriture du moment et du temps, sans le caractère figé de la revue. Quelque chose du chaos et de la crise s’emmagasine et se manifeste pour construire dans l’essai et le dialogue une langue permettant de « durer et grandir dans l’imprévisible » (Mireille Delmas-Marty), « contre le tumulte » (Philippe Pignarre), un lieu commun qui tient de la trace d’un passé récent, d’une archive du présent et de la ligne hypothétique d’un à venir encore obscur.

En ce sens ces Cahiers publiés sous la houlette éditoriale d’Adrien Bosc, Julie Clarini, Hugues Jallon et Séverine Nikel sont intempestifs, c’est à dire à contretemps, mode même de la réflexion qui est action/réaction/interaction, pour reprendre les catégories qu’analyse Jean Starobinski dans son essai de 1999. Chaque numéro poursuit la réflexion où le cahier précédent l’avait laissée, comme le suggère le titre variable de la publication (Par ici la sortie !, Comment faire ?), comme le montrent les citations des Châtiments de Victor Hugo en couverture : « Ceux qui vivent, ce sont ceux qui luttent » (n°1) ; « Le plus lourd fardeau, c’est d’exister sans vivre » (n°2). D’un vers à l’autre, se dit aussi l’héritage d’engagements dans et par la (et les) littérature(s), le refus de la passivité, la nécessité de penser quand tout nous arrête (la sidération du constat dans le point d’exclamation du premier numéro, Par ici la sortie !) et que ne demeurent que des questions ouvertes (Comment faire ?, n°2). « Avec l’été, une forme de soulagement a succédé presque naturellement à l’agitation du printemps » (Hugues Jallon), désormais tout repart et avec ce retour s’ouvrent les nouveaux « défis que nous affrontons ».

Alain Abelhauser, Comment faire ?, p. 97.

Dans cette crise, une seule certitude demeure comme un phare, exprimée dans les éditos des deux numéros : « contribuer par le livre à l’avènement d’un monde nouveau, à franchir un seuil » (Jean Bardet, l’un des deux fondateurs des Éditions du Seuil cité par Hugues Jallon dans l’édito du n°1), adosser la réflexion sur ce moment épidémique à « une expérience intime et sensible », celle que permettent « les textes littéraires » (n°2).

En ce sens ces Cahiers sont bien un projet, au sens étymologique du terme : ils portent vers l’avant, hors de l’embaumement du régulier ou de l’artificielle nécessité creuse du périodique à date fixe (supposant de paraître même si l’on n’a rien à dire) ; ils refusent le confort d’un titre immédiatement repérable, du nom qui assigne. Et si le numéro 1 avait été pensé comme un diptyque avec le 2 (À suivre et nom des contributrices et contributeurs du 2, en bandeau rouge), rien dans le 2 n’annonce un 3 qui surgira et se manifestera quand la situation l’exigera.

Par ici la sortie ! est donc une forme de sortie de crise, du moins de la sidération liée à l’urgence sanitaire et au confinement. Toutes et tous, nous nous sommes interrogé.es sur un possible après, libéré du flux ultralibéral, accumulateur, capitalistique, boulimique, écocide ; nous l’avons espéré, mesurons aujourd’hui plus que jamais sa dimension utopique. Hugues Jallon, dans son édito, citait Pessoa : « Faire de l’interruption un nouveau chemin » — celui que cartographient et arpentent les autrices et auteur de ce collectif qui a pour ambition de « faire corps » et « faire sens » au cœur de nos présents incertains. Tout était signifiant, du titre (que l’on ne savait pas éphémère) de ces Cahiers à la date même de leur sortie, nouvel appel du 18 juin. Dès ce numéro inaugural, émergeait une approche polyphonique, le croisement producteur de sens de disciplines qui sont autant de méthodes, donc de chemins, pour tenter de se repérer sur la carte brouillée de nos présents. Les modes de saisie sont pluriels — articles, journaux, correspondances, entretiens croisés, articles, photographies, etc. — au point que tout se diffracte en discours qui déploient au lieu de rabattre : ce que dit Didier Fassin n’est pas ce que dit Eva Illouz ou ce que dit Manuel Vilas. En revanche, ce qui ressort est bien la complexité d’un « ici & maintenant » complexe et irréductible dont le numéro 2 poursuit le déploiement.

Au sein de chaque numéro comme d’un numéro à l’autre, tout dialogue et correspond, Emanuele Coccia et Mathieu Potte-Bonneville, Michelle Perrot et Elisabeth Roudinesco, etc., manière « d’imaginer des espace de coexistence » et de sortir de nos confinements de pensée. Il s’agit bien de produire des galaxies de sens, des mondes possibles, de « déverrouiller le futur et les imaginaires  » quand cet « ici » se caractérise par ce qu’Hannah Arendt (citée par Eva Illouz) nomme « la perte du monde ». Et si, poursuit Eva Illouz, « dans la crise du coronavirus, c’est le monde que nous avons perdu (…) en tant qu’espace où cohabiter avec d’autres », c’est bien cette co-habitation que permettent ces Cahiers. Comme l’écrit Patrick Boucheron, « quand on est ébranlé dans sa condition historique comme on l’est actuellement, il est important de se relier, de se relire et de s’entre-lire pour comprendre pourquoi et comment on s’empare de tel ou tel sujet ».

Voilà exactement ce que permettent ces Cahiers : relire, soit lire autrement, Deborah Levy, Rodrigo Fresán, Marie Cosnay, Margaret Atwood, Lydia Flem (et tant d’autres), les entre-lire puisque toutes et tous ont en partage ce que Jakuta Alikavazovic nomme « la langue de l’inquiétude », enfin les et nous relier grâce à ces drôles de Cahiers qui sont sans conteste ce que cette crise nous aura donné de meilleur.

Cahiers éphémères et irréguliers pour saisir ce qui nous arrive et imaginer les mondes de demain
• 1. Par ici la sortie !, éditions du Seuil, (18 juin 2020), 192 p., 14 € 90 — Lire un extrait
•• 2. Comment faire ?, éditions du Seuil, (10 septembre 2020), 288 p., 19 € 90