« Je suis celle qui suis »: Hugues Jallon, Hélène ou le soulèvement

Chris Marker, La jetée (1962)

Que dire d’un roman dont le charme puissant est tout entier dans sa forme ? Il faudrait, à son image, construire une fugue, tisser un récit lancinant et itératif. Se taire et laisser infuser sa poésie paradoxale, légère et dense. Ou se contenter d’écrire qu’heureux sont ceux qui n’ont pas encore ouvert Hélène ou le soulèvement d’Hugues Jallon et vont découvrir ses deux amants éperdus qui n’ont « pas de prénom l’un pour l’autre ».

« Qui suis-je ? » : « Je suis celle qui suis »

On connaît la question polysémique de Breton dans Nadja, déjà photo-roman et « poursuite éperdue », son « qui suis-je ? » ouvrant à une béance identitaire et littéraire, articulation de l’être et du suivre. Hélène renonce à qui elle était lorsqu’elle décide de suivre l’homme rencontré dans une soirée. Elle laisse derrière elle mari, enfants, salon de beauté et vie rangée à Libourne, se détache et suit l’inconnu. « Ce serait comme ça longtemps, le plus longtemps possible, le monde s’est retiré, je n’ai plus besoin de moi ».

On pense au Ravissement de Lol V. Stein, à Duras jusque dans la mention de « rochers noirs ». On pense au Barthes de S/Z qui écrivait de la beauté — et Hélène, comme son aînée grecque, « devient chaque jour, chaque nuit qui passe, la plus belle femme que le monde ait vue » — qu’elle ne se décrit pas, « elle se dit et s’affirme, se répète » ; « elle ne peut que dire, je suis celle qui suis »… On pense évidemment aussi au Barthes des Fragments d’un discours amoureux parlant du coup de foudre comme d’un épisode à la fois « initial » et « reconstruit après coup », un moment suspendu (soulevé) « au cours duquel le sujet amoureux se trouve ravi (capturé et enchanté) par l’image de l’objet aimé ». Justement l’inconnu, lors de la fête, assis face à Hélène endormie dans un grand divan, la prend en photo avec son téléphone. Hélène est photographiée alors qu’elle rêve, « saisie, déjà emmenée ». Le désir sera dans la réitération infinie de ce moment initial, dans le récit de sa légende et de son évidence, dans un inexplicable pourtant déplié à l’infini — et Hélène racontera infiniment la rencontre, son retour dans l’appartement des Batignolles pour s’abandonner à l’homme qui l’attend, dire le rapt consenti, en des fragments toujours plus longs, toujours plus détaillés pour raconter ce qui s’affirme sans se comprendre, donc se répète.

On pense à Annie Ernaux et Marc Marie, à L’usage de la photo, « arrangement du désir et du hasard », texte à deux voix né d’une « double fascination », « à l’égard de la photo et des traces matérielles de la présence ». On pense à Ernaux toujours quand la femme dit son cœur « gelé ». On pense même à Flaubert, à son Éducation sentimentale, au miracle du « ce fut comme une apparition », devenu conditionnel chez Hugues Jallon : « elle apparaîtrait ». On pense à L’Avventura, peut-être le film que les deux amants verront dans un cinéma d’Athènes, on pense à La jetée de Chris Marker, on ne doute pas qu’Hélène ou le soulèvement naît en partie de ces images, pourtant on n’en sait rien et de toute façon Hugues Jallon s’en écarte. Comme ses personnages, comme ce que vivent les deux personnages, le roman est insaisissable, chaque fois que le lecteur pense cerner son charme, il échappe, toujours ailleurs, dans un infini plus opaque à mesure que les clés sont données pour mieux se dérober.

Antonioni, L’Avventura (1960)

« Et si c’est possible »

Hélène fait naître le monde, elle le soulève comme elle anime la prose revenant sans fin, non plus seulement le retour vers cette fête qu’elle avait quittée avec son mari pour retrouver un inconnu, mais Hélène revenant sur ses souvenirs, tentant de rassembler l’épars, de dire l’absence de cette absolue présence, l’altérité folle qui fait naître son désir, efface jusqu’à toute trace d’elle-même. Absence, écrit Barthes dans les Fragments, « distorsion singulière » : « je tiens sans fin le discours de son absence ; situation en somme inouïe ; l’autre est absent comme référent, présent comme allocutaire ». Cet homme qui s’évapore sans cesse, ne laisse pas de trace de lui (il paie en liquide, change de téléphone, disparaît), reviendra-t-il ? Peut-on revenir ?

Hélène est un « ça » et un « là », espace et corps de tout désir et de tout discours. Elle apparaît et se soulève, dans son articulation pléonastique, le roman d’amour. Sa beauté est là, même représentée dans les photographies qui trouent le livre — le roman d’amour l’est jusque dans sa forme de photo-roman — elle ne se livre pas. Les photographies ne peuvent qu’affirmer « je suis celle qui suis ». Même incarnée et figurée, elle demeure trouble, figure d’un désir absolu, sans nom, « à croire qu’elle était déjà en train de s’effacer, de disparaître de sa propre vie ». Ce trouble est celui que travaille tout le roman : pleinement ancré dans le réel — le quartier des Batignolles et de l’Opéra, Athènes, la crise financière de 2008 —, il demeure hors temps et hors lieu, obstinément là et obstinément ailleurs. « Le paysage se met à nous ressembler » et les amants désaxés deviennent la mesure du monde, d’une Europe qu’ils ont longée en voiture, « des semaines durant nous avons fait le tour du continent par la côte ».

« Quand elle le raconte »

La belle endormie est captive amoureuse et tout est raconté, trois ans après, via des souvenirs itératifs comme le ressac de la mer grise, comme une fuite et « suite désordonnée de souvenirs incertains », via son journal entrecoupé de […], entre ressassement et suspens, fragments d’un discours amoureux, ou à travers les photographies prises par l’amant. Tout s’énonce dans ce trouble de l’énonciation, mêlant masculin et féminin, crises intime et collective, début et fin (la fin elle-même recommencement ou éternel retour), faisant dialoguer textes et images, entrechoquant les référents, puisant une radicale nouveauté dans les clichés — « l’image serait la plus nette possible ».

Hélène et le soulèvement est un roman des images, aveuglantes et troubles, une « suite de scènes perdues » : la rencontre, la route, Athènes, « nous savions si peu l’un de l’autre, je ne sais toujours pas comment c’est possible un amour, comme ça ». Le récit est une échappée et une spirale, peut-être un rêve, le roman d’un amour. « Où irons-nous ? » interroge une image. La réponse est donnée par Annie Ernaux, dans L’Usage de la photo : nous irons vers ce lieu « à la fois matérialisé et transfiguré » qui existe « maintenant ailleurs, dans un espace mystérieux », ce livre effervescent.

Hugues Jallon, Hélène ou le soulèvement, Verticales, février 2019, 160 p. 17 € — Lire un extrait