Le secret du Capitaine : la traversée documentaire d’Adrien Bosc

Adrien Bosc

Le 24 mars 1941, le Capitaine-Paul-Lemerle quitte le port de Marseille : c’est ainsi que s’ouvre pour ainsi le nouveau récit d’Adrien Bosc. A cette époque d’exodes et de fuites, où les routes et les mers sont chargées de réprouvés et d’apatrides, ce départ pour la haute mer n’a rien de singulier. Mais parmi les passagers qui fuient le régime nazi, les compromissions françaises et la guerre partout dans une Europe en feu, le lecteur croise André Breton et Claude Lévi-Strauss, Anna Seghers et Victor Serge, Wilfredo Lam et Alfred Kantorowicz.

C’est dire qu’à l’heure où les sociétés européennes se déchirent pour des arguments idéologiques et des prétextes raciaux, s’invente à bord du Capitaine une autre communauté, une communauté d’exilés sans doute, mais aussi d’artistes, d’écrivains et de savants. Et malgré les haltes et les difficultés de la traversée, les échanges et les dialogues constituent un saisissant contrepoint aux divisions et aux déchirures qui sévissent sur le vieux continent. Manière de penser la collectivité sans céder aux discours de la nation, ni de l’identité, mais en prenant en charge la force du hasard et des curiosités aléatoires : « Une démocratie foutraque et une galerie de personnages hauts en couleur, une masse compacte et fabuleuse à empoigner, l’abrégé en noir et blanc d’une époque, comme un de ces tableaux de Babel avant la chute, une tour écroulée sous des détails fournis. »

Adrien Bosc poursuit ici l’interrogation menée dans Constellation sur les communautés éphémères : après avoir accompagné le parcours des quarante-huit passagers de l’avion d’Howard Hughes, écrasé en 1949. Si Ginette Neveu et Marcel Cerdan étaient à son bord, le narrateur n’en menait pas moins l’enquête autour de chacune de ces vies brèves pour leur composer un mausolée modeste. Ce précédent récit était placé sous le signe du hasard objectif, des croisements et des coïncidences, à travers un art subtil des correspondances. Ces surprises du destin, Adrien Bosc les poursuit une fois encore pour saisir avec étonnement comment quelques figures pourtant considérables doivent leur salut à un saut capricieux du destin : « Coups de dés pipés par le danger, jusqu’à en abolir le hasard. » Coïncidences et hasards qui n’auraient pas déplu à la forte silhouette d’André Breton à bord du navire.

Mais ce qui d’un récit l’autre passionne Adrien Bosc c’est la possibilité de mener un récit pluriel fait d’entrecroisements et de chassés-croisés, qui délaisse le romanesque du héros, pour dire les aléas d’une petite collectivité, les vies parallèles, les parcours qui se croisent et s’entrelacent. Et même si André Breton, Claude Lévi-Strauss, Aimé ou Suzanne Césaire sont au premier plan, l’art du narrateur est de pouvoir garder tous les fils tenus ensemble sans en perdre tout à fait : « Une maille indémêlable de récits distincts, contradictoires, la concentration d’une société perdue, en réduction, mouvante… la catastrophe et l’inhérent combat des probabilités regroupés sur le pont d’un bateau. » Un récit-puzzle en quelque sorte, comme autrefois Georges Perec dans La Vie mode d’emploi, où le lieu est le centre d’un vaste réseau narratif.

Mais Adrien Bosc est aussi le directeur des éditions du Sous-sol et de l’indispensable revue Feuilleton, qui ont permis de découvrir en France les renouvellements contemporains de l’écriture du reportage et de la non-fiction, par de vastes entreprises de traduction. C’est dire que même si le narrateur cède ici ou là à la tentation d’entrer dans les replis d’une intériorité, pour dire une humeur ou une pensée fugitive, le récit reste adossé à une vraie exigence d’exactitude : collage documentaire, extraits de correspondances, sources et références en fin de volume des nombreuses citations, qui permettent au narrateur de dire dans un foisonnement de détails la vie quotidienne à bord, entre cartographie sociale et ethnographie d’une petite tribu.

« L’accumulation de la documentation, des lectures, des traces m’avait mis en présence de ces hommes et de ces femmes, je les avais côtoyés quatre années durant et l’obsession était telle qu’en fermant les yeux il m’était possible de déambuler sur le pont du bateau, aller d’une cale à l’autre, reconnaître le Capitaine et ses passagers, nommer certains par leur prénom, en archiviste monomaniaque, en dessiner le plan de coupe détaillé. »

L’écrivain, comme Arlette Farge dans Le Goût de l’archive, dit la passion sensible qui le pousse vers les documents, les vieux papiers et les vies perdues :
« Je ne sais pas ce que précisément j’aime dans l’archive, est-ce le bruit des documents que l’on manie, l’odeur forte du papier tassé et confiné, ou l’impression d’être en présence, par effraction, de traces d’un passé qui n’auraient pas dû nous parvenir […]. Chaque document –le mot revêt lui-même froideur du contrôle et langue morte- palpite d’une présence, derrière une feuille, une carte, un mot, c’est un autre lointain. »

Une enquête donc, qui n’hésite à jouer avec le plaisir du secret et la tension d’une énigme, à en capter le prestige et en dire les illusions, en évoquant dans les derniers chapitres Le Secret de la Licorne ou Le Trésor de Rackham le Rouge d’Hergé, pour dire les faux-semblants et les mirages d’un secret. Mais au terme de cette enquête qui joue de la tension narrative, c’est bien autour d’une image absente que gravite le récit, les photographies de Germaine Krull qui documentent la traversée et dont la découverte déjoue, aux dernières pages, l’énigme d’une tache aveugle : « Un moment de l’histoire attesté par des documents administratifs et des récits de voyageurs, mais dirait-on à l’abri de la pellicule, dans l’angle mort d’un siècle d’images. » Que découvre alors le narrateur sur ces photographies conservées par Olivier Assayas, après avoir longtemps erré à travers le monde, les archives administratives et les récits de voyageurs ? Telle est La leçon de la licorne, comme Adrien Bosc l’écrit presque en guise de post-scriptum, en mettant pour finir ses pas dans ceux d’Hergé : laissons au lecteur le plaisir et le vertige de la découvrir.

Adrien Bosc, Capitaine, Stock, août 2018, 400 p., 22 €