Un autre Hervé chez Agathe : Hervé Lassïnce à la Galerie Agathe Gaillard

Hervé Lassïnce, Paul chez lui, Paris

Quand je suis arrivé à Paris pour y vivre, il y a une vingtaine d’années, et je précise que je n’y avais jamais posé les pieds, pas même en voyage scolaire, j’avais trois envies en tête comme autant de désirs aussi tenaces que confus : aller au 5 rue Saint Benoît dans le 6ème, aller chez Agathe Gaillard 3 rue du Pont-Louis Philippe dans le 4ème et aller danser et me perdre dans la foule du Queen, 102 avenue des Champs Élysées dans le 8ème. Aller c’est aussi se rendre, se rendre à, c’est aussi rendre grâce. J’aimerais dire que j’ai fait tout ça, ces trois stations dans et devant ces trois temples dans la même journée, le fait est que je ne m’en souviens plus. Peut-être. Peut-être pas.

La rue Saint-Benoît parce que Duras, La Douleur, le groupe de la rue Saint-Benoît… Le Queen parce que… « dois-je faire un dessin ? ». Et enfin la galerie Agathe Gaillard parce que Guibert, ses photos, les portraits de ses amis et amants, le livre-catalogue publié en 1984 chez Minuit, Le seul visage, que mon amie Sylvette m’avait offert à Toulouse, 84 l’année de L’Amant de Duras, 84 un an après la sortie de L’homme blessé de Patrice Chéreau, scénario co-écrit avec Hervé Guibert… Bref, tout un monde, j’avais 8 ans en 84. Toute une constellation et un terreau, là où mon désir avait pris racine, ne manquait plus que le ciel de Paris, son air, sa lumière, son à venir. Deleuze le dit très bien dans l’abécédaire à la lettre D comme désir : on ne désire pas telle chose ou telle personne comme ça, tout seul ou toute seule séparé(e) du reste, on désire toujours dans un ensemble. Et cet ensemble, ce paysage, ce tableau, on le construit et on le dessine, on le compose, on l’agence. Qu’on le sache ou pas peu importe, ça travaille tout le temps. On désire donc telle personne portant telle robe ou pas, à telle heure de la journée, dans telle lumière, faisant tel mouvement, se taisant ou parlant, dans tel lieu, etc., etc., jusqu’à l’infini. Le désir est toujours construction. Certains construisent des cabanes dans les bois et ça leur suffit, d’autres construisent des tours à Dubaï, de plus en plus hautes et complexes.

Hervé Lassïnce, Karina, Romain, Pascal chez Fred, Paris

J’aimerais retrouver, revoir et comprendre à nouveau ce qui remplissait la tête de ce garçon de 20 ans et des poussières qui fut moi, j’aimerais réentendre les battements de cœur provoqués par ces trois pèlerinages laïcs. Je crois qu’il s’agissait de voir la photo, l’image, les lieux, et d’y être en même temps, sur la photo, dans le cadre, approcher, toucher du doigt, entrer dans ces lieux que mon esprit avait rendu mythiques, à peine réels. Étais-je un autre Thomas touchant les plaies du Christ pour vérifier ?

Hervé Lassïnce, Fabien chez moi, Paris

François Mitterrand évoquait les forces de l’esprit comme si elles perduraient au-delà de la mort, je n’en sais rien et je préfère parler des forces du désir pendant la vie, on les sous-estime beaucoup. Quand le désir est fort, c’est incroyable. C’est une machine qui travaille jour et nuit à votre insu, il s’agit de toute une armée de petites forces désirantes qui plient le réel, le tordent, le modifient, le façonnent à leur image et volonté. Et je crois que ça va loin, très loin. Ainsi j’en arrive même à douter de la notion d’échec. Je me demande si l’échec n’est pas l’autre mot pour dire qu’en réalité on ne désire pas vraiment telle chose, même si on croit la désirer, l’échec serait comme la preuve, la démonstration qu’au fond il n’y avait pas de désir authentique. Donc je doute de l’échec, je m’en méfie, comme j’ai de gros doutes sur le hasard. J’admets leur existence, bien sûr, mais l’échec « pur » et le hasard « pur » sont peut-être moins courants que ce que l’on a l’habitude de penser.

Hervé Lassïnce, Alika, Vianney, île Herrera, France

Si l’appartement du troisième étage de la rue Saint-Benoît m’est toujours resté inaccessible, je ne le connais que depuis la rue, le hall d’entrée et l’escalier que j’ai pu gravir quelques fois, il se trouve que des années plus tard le hasard a fait que, à l’occasion d’une émission que je produisais pour France Culture, comme il me fallait d’urgence une autorisation pour les droits d’adaptation du Ravissement de Lol V. Stein et le fax de Jean Mascolo ne marchant plus, j’ai pris une voiture pour lui rendre visite à Neauphle en plein mois de juillet. Il me reçut, c’était un jour de canicule, nous prîmes un verre et tout était là, inchangé, les bouquets de fleurs séchées, les coussins vieux rose, les bouts de tissus aux fenêtres, les photos, le piano noir, etc. Quant au Queen, j’y ai fait des rencontres déterminantes qui ont prolongé mes nuits et accéléré ma jeunesse, pour le meilleur et quelques fois pour le pire.

Agathe Gaillard, je ne l’ai jamais rencontrée. Plusieurs fois je suis venu dans sa galerie mais je n’ai jamais osé lui parler et encore moins la questionner. Mon désir ne devait pas être là. Lui dire bonjour me suffisait, un bonjour et un sourire. Agathe est une dame très élégante, charmante. Mais il y a deux ans environ j’ai rencontré un jeune garçon, Marc Falaschi, qui est devenu un ami. Et voici que j’apprends qu’Agathe lui a confié l’organisation de la nouvelle exposition, et voici que cette première expo de Marc chez Agathe est celle d’un autre ami, Hervé Lassïnce.

Paris est certes petit comme on dit mais coïncidence, hasard, ou preuves de la force du désir qui va jusqu’à creuser des chemins et des routes aux tracés et ramifications inimaginables ? Je laisse la question en suspens. Que personne n’y répondre pour qu’elle ne retombe pas.

Hervé Lassïnce, La PériPate, Paris

Hervé Guibert déclarait avoir des frères d’écriture dont le travail irradiait, comme une transfusion, ses propres textes. Et justement j’ai découvert Hervé Lassïnce sur Facebook alors qu’il postait ses photos et notamment celles de la série Mes frères qui est devenue un livre avec une postface de Thomas Doustaly. Alors Guibert / Lassïnce, même prénom, même galerie et un goût commun pour la fraternité, les fraternités ? Oui, mais sans doute faut-il arrêter là ce jeu des ressemblances, elles existent mais n’ont pas à faire système. Et puis Guibert c’était le noir et blanc, l’argentique forcément, Hervé Lassïnce c’est le numérique et la couleur sublimée. Naturelle le plus souvent mais sublimée par un regard à l’affût de la lumière ou du mouvement rares, ceux qui arrêtent ou interpellent.

Hervé Lassïnce, qui est comédien, dit avoir commencé la photographie pour photographier son amoureux, un beau et jeune garçon. Sans doute s’agissait-il de le capturer et de l’embrasser du regard, de le rendre éternel, de le fixer, lui rendre hommage et rendre hommage à tout l’amour en même temps. Puis ce furent ses amis, sa bande, ses amoureux d’amitié. Ce cercle s’est élargi avec le temps, Hervé a pris confiance en lui en tant que photographe et portraitiste, ses bras se sont ouverts pour mieux embrasser encore, comme si l’amour se dilatait à la mesure de toute la vie. Chaque photo d’Hervé Lassïnce porte en elle une déclaration d’amour sans les mots, c’est en cela que ses photos sont extrêmement pudiques, ou ne parlent que de pudeur, même si au premier plan on peut apercevoir des corps nus. La pudeur, l’apudeur, éternelle question, où commence la pudeur, où finit-elle ? Voici encore l’autre Hervé, décidément…

Hervé Lassïnce, Pascal, Romain, Côte basque

Mais si les photos de Guibert semblent contenir quelque venin mystérieux, nulle trace de poison dans les images de Lassïnce. La mort n’est pas naïvement niée mais elle n’apparaît plus que comme l’une des composantes de la vie, une parmi tant d’autres. Il y a de « l’être-pour-la-mort » mais il y a de la jouissance chez Hervé Lassïnce, ses photos semblent avoir lieu juste avant ou juste après cette jouissance, avant ou après l’amour, on peut parler de noces photographiques, de réjouissances. Ses photos participent d’une célébration et d’un sauvetage, elles célèbrent la vie, les vivants, le monde aussi bien, les animaux, la nature, en même temps elles tentent de sauver ce qui a eu lieu et qui ne sera jamais plus. Ce que je dis là pourrait s’appliquer à tant de photographes ou artistes, je sais. Ce que je dis là est le principe de tout art. Mais il y a une singularité Hervé Lassïnce, un style, une voix propre. Le fait est que maintenant je reconnais ses photos quand j’en vois. C’est une certaine idée de communauté mais sans communautarisme aucun, on est entre amis chez Lassïnce mais il n’y a pas d’entre-soi. C’est ouvert et ça ne revendique rien. De même, c’est souvent Paris mais sans parisianisme aucun, le regardeur est invité, il aurait pu être sur la photo, il le sent. C’est un certain état naturel des choses et des êtres, retrouvés par un regard, celui du photographe. Et ces morceaux du monde retrouvés, ils ne nous sont pas seulement présentés ou montrés, ils nous sont offerts.

Tandis que je cherche le mot ou l’expression pour dire cette singularité, je pense « Le monde est beau, il est rond », le titre de ce recueil de la poétesse et photographe Suzanne Doppelt : le monde est rond c’est-à-dire qu’il ne sera jamais fini, jamais bouclé. Et c’est peut-être ça cette sorte d’espoir serein qui transparaît dans les photographies d’Hervé Lassïnce, la fin est toute proche et en même temps très éloignée. Le centre est partout sur la surface d’une planète ronde, magie de la géométrie des sphères. Il n’y a plus rien à dire, qu’à regarder, puis fermer les yeux, embrasser.

Hervé Lassïnce, Laurent, bois de Boulogne, Paris

Exposition Hervé Lassïnce à la Galerie Agathe Gaillard jusqu’au samedi 3 juin 2017.
Collaboration Marc Falaschi
Galerie ouverte de mardi au samedi de 14h à 19h
3, rue du Pont Louis-Philippe
Paris 4ème