Hanouna, Burggraf : la haine de la télévision

Sur cette image, Vanesse Burggraf essaie d’épeler « oignon » à la ministre

Peut-être faudrait-il rappeler ici à Vanessa Burggraf, au regard de la terrible séquence qui l’a opposée à Najat Valaud-Belkacem dans On n’est pas couché, ces quelques mots très simples de Madame de Duras, et cela devant une nouvelle séquence de désinformation assénée avec la tranquillité de la bêtise à front de taureau : « Le vrai fait ce qu’il peut ; le faux fait ce qu’il veut. »

Ce faux, c’est aussi celui qui traverse l’horrible séquence d’une rare violence homophobe qui a eu lieu dans Touche pas à mon poste et qu’il m’a été impossible de regarder jusqu’au bout tant le spectacle y était crasseux. Ce faux n’est pas un hasard. Ce faux détermine tout. Il est le trou d’ombre non d’une télé en mal de spectacle mais d’une télé en mal de discours – en quête de haine, moteur ultime de l’audimat. Car c’est ce faux, cette même désinformation qui président à ces deux séquences qui, depuis leur diffusion sont discutées sur les réseaux sociaux : non pas une non-information mais une dé-formation comme on dirait une diffamation.

Car, comme l’écho mat de la fake news de la réforme de l’orthographe chez Burggraf, la séquence d’Hanouna relève à son tour d’une fake news en ce qu’elle parvient à créer du faux, à faire du faux son royaume, imite le réel là où il n’est pas. Elle fait du cliché homophobe la vérité répandue et télévisuelle où une même abjection se joue : d’un côté l’arabophobie même pas pensée (ce qui est encore pire) de Burggraf ; de l’autre, l’homophobie lamentable d’Hanouna : la haine est le spectacle décidément le plus courant qu’il nous est donné de voir depuis quelques années à la télévision et jusque dans les sous-titres de la télé que constituent désormais les réseaux sociaux. La haine est toujours plus spectaculaire que l’intelligence : c’est un fait, le seul tangible ici. Il n’y a plus là une quelconque société du spectacle ou alors il n’existe que son retournement suprême en marchandise absolue. La marchandisation de la haine porte un nom dans nos cultures car elle représente l’acculturation par excellence : le fascisme. Barthes se trompait : ce n’est pas la langue qui est fasciste, c’est la télévision. Ou pire : sa structure pulsionnelle qui ne donne pas libre cours à elle-même mais qui rejoint une structure entrepreneuriale.

De fait, ici, de Burggraf à Hanouna, se dit toujours la même chose : la tyrannie managériale. Nous avons déjà pu le dire mais il faut le redire : Touche pas à mon poste est la mise en scène et la mise à distance (télé-visuelle au sens étymologique) de la tyrannie d’un manager sur ses employés. C’est une expérience catastrophique du team-building. Chaque année, le management tue des gens. Chaque année, le management s’impose comme une cause de mortalité. La télévision représente la version catastrophique de la vie en entreprise dont David Pujadas a fait encore récemment les frais.

Et ici l’expérience se fait double : il faut humilier Mathieu Delormeau (le membre gay de l’équipe, le toujours employé qui ne le dit pas, dont tout le bureau le sait mais si le bureau venait à le savoir, les gens ne l’accepteraient pas – c’est un état de fait de nos sociétés) et à travers lui, il faut tyranniser une partie du public dont l’autre partie se repaît de ce qui s’apparente à des sévices. Le public le sait : on est toujours le gay d’un autre mais cette fois ce n’est pas l’employé le soir dans son canapé qui l’est. Le spectacle, catharsis cathodique, a lieu à la télé : on en sera quitte pour le soir, quitte pour la peur. Le manager ne reviendra que demain matin – Hanouna en étant la figure carnavalesque qui en a pourtant gardé l’attribut majeur, le trait le plus saillant : la férocité, l’humiliation. Le manager a un pouvoir d’humiliation sans limite, que Macron, avec son gouvernement de chefs d’entreprise, va sans doute encore accroître. De manière effarante, comme dans une boucle qui n’a plus de fin, la télévision retransmet ici et à distance un certain inconscient, l’arène tauromachique et parodique du spectacle d’une mise à mort – la télévision n’est pas à une haine près : la télévision est polyphobe. Chaque soir chez Hanouna quelqu’un meurt mais tout le monde ne le voit pas.

Sur cette photo, Cyril Hanouna en pleine démonstration d’homophobie

Cette tyrannie managériale hystérisée chez Hanouna a pour symétrie celle, plus indolore, comme en euphémisme, de Laurent Ruquier à l’égard de sa « journaliste » (mais oui il faut lui des guillemets) : l’émission enregistrée, pourquoi avoir gardé cette séquence qui met à mal sa collaboratrice sinon pour se donner des arguments pour la virer, pour l’humilier en public et se donner des arguments pour la remercier avec violence ? Homophobie chez Hanouna, misogynie chez Ruquier : la honte des affects bat son plein. Car la télévision met décidément en danger le droit des salariés dont chaque animateur (cadre supérieur ultime dans ce monde de bassesses) est comme l’émanation expiatoire.

On ne peut manquer de repenser ici au superbe essai de David Lapoujade sur Étienne Souriau, Les Existences moindres où il met en évidence combien chaque être n’est jamais tout à fait lui-même, où chacun est une potentialité, un être virtuel qui ne s’actualise pas toujours : la télé fait voir combien les existences moindres n’existent pas encore, combien il faut amoindrir et avilir chacun – pour que le spectateur se sente inexister davantage – parce qu’il manque une chose à la télé, c’est l’âme telle que Souriau l’entend. Le philosophe dit : « Il faut avoir une âme et pour l’avoir, il faut la faire. » Force est de reconnaître que, pour l’instant la télévision, Hanouna, Burggraf et Ruquier, ne l’ont pas encore faite. Cette sentence est sa loi ignorée : celle d’une morale du Sens.

Parce que le vrai fait ce qu’il peut, le faux fait ce qu’il veut : c’est sur ce lit de tyrannie managériale que l’ère Macron s’ouvre pour le meilleur et pour notre pire. Bon courage à nous.