Koltès, une part de sa vie

Koltès, portrait par Elisa Ruiz

Né en avril 1948, mort à 41 ans en avril 1989, Bernard-Marie Koltès brûle toujours les planches, nos imaginaires et représentations. Ses œuvres radicales nous hantent, son visage angélique, ses colères, sa solitude élevée au rang de titre, au milieu des chants de coton. Sa passion pour les marges, le combat. Sa volonté de dire « la solitude affective, la difficulté de parler, toutes les oppressions enfin qui ferment la bouche ». Parcours de son univers en trois livres qui soulèvent, un peu, le voile sur son mystère fondamental.

I. En 2009, les éditions de Minuit ont publié la correspondance inédite de Bernard-Marie Koltès. 500 pages de lettres, de ses premiers écrits d’enfant, en 1955, à la dernière missive, quelques jours avant sa mort, postée à Lisbonne, datée d’avril 1989, à son frère :

« In God we trust
Do we ? »

Des lettres à sa famille, sa mère adorée, ses amies, ses proches, bouleversantes, sans fard, fulgurantes. Koltès écrit, beaucoup. Parfois à plusieurs destinataires le même jour. Dans une forme d’urgence, comme s’il savait son temps compté. Il confie, dès ses premières missives, sa volonté de « discipliner les démons qui me hantent » (à sa mère, 22 mars 1961). Cette discipline, au sens pluriel du terme, sera le théâtre, comme exigence la plus haute, don de soi, comme il l’annonce, solennellement à sa mère, toujours, le 26 mars 1968 :

« Je ne souhaite qu’une chose: c’est d’être capable toute ma vie de prendre des risques et ne jamais vouloir m’arrêter en chemin. (…) Me voici par exemple à la veille de me mettre au service du Théâtre. Je crois en avoir pesé tous les dangers, en avoir mesuré les « inconvénients ». Et pourtant je prends ce risque avec bonheur, malgré le gouffre qui me guette si j’échoue. Si j’échoue, je serai un être raté, sans nul doute, privé de « situation », de famille, de raison de vivre même, et sans aucune place dans la société. Je le sais. Mais pour cela, vais-je renoncer à l’espoir d’une vie pleine à déborder, d’une raison de vivre au sens plein du terme ? »

Le théâtre sera dès lors l’œuvre d’une vie, « raison de vivre » (Koltès souligne «raison»), à l’opposé d’une existence raisonnable, d’un quotidien rangé, au risque de perdre son « âme ». Ce que montre cette correspondance, ne cachant rien des soucis d’argent, des moyens parfois illégaux pour survivre, des difficultés à être représenté puis édité, reconnu enfin. Koltès s’y montre invariablement exigeant, radical, les doutes n’épuisant jamais sa volonté de trouver sa voix. Il se dévoile aussi, pudiquement, avouant entre les lignes des amours illicites, des goûts peu recommandables (ainsi sa passion pour le cinéma, les films d’auteur comme les navets), portant un regard fascinant sur lui-même, entre exigence et ironie légère :

« Si, avec cette impression permanente de songe dans laquelle je me déplace (Mexico — Managua dans un orage de fin du monde, et le cinéma à côté de ma pension qui titre : El fin del Mundo, con Christopher Lee, ce qui n’a pas été sans réveiller en moi d’étranges émotions), je ne finis pas par accoucher d’une œuvre baroque et scintillante, c’est que je suis bon pour me faire agent d’assurances et pour me marier, enfin – et m’établir à Caen ou à Mezières. » (À Évelyne Invernizzi, Managua, 25 août 1978)

C’est une vie d’écrivain qui se fait jour dans ces lettres, Bernard-Marie Koltès sacrifiant tout à l’urgence, la nécessité de l’écriture : ses études, sa famille, une vie réglée ou plus facile. Les lettres le montrent acculé, quémandant de l’argent à ses proches, au CNL, pour survivre et écrire. Ne renonçant jamais. « Ne m’oublie pas. Ne désespère pas encore de moi ; ce n’est pas fini, et je réserve (ou la vie me réserve) peut-être un dernier mot pour la toute fin » (A sa mère, 7 août 1979).

Le fil rouge de ces lettres est aussi dans les voyages, le goût pour les pays lointains, né sans doute d’une expérience tout autant intime qu’esthétique sur le port de Toulon, en 1965, devant « l’animation nocturne extraordinaire du port » et un « coucher de soleil marocain ». Dès lors, Koltès n’a de cesse de partir, de lever l’ancre, vers l’Afrique, l’Amérique du Sud, New York, dans la solitude, la volonté forcenée de ne jamais être un « touriste ». New York revient, d’années en années, ville qui l’aimante (« j’ai trouve ma place sur ce monde : New York »), lieu « démesuré, indescriptible… Inoubliable, surtout inhumain » :

Koltès, New York« Ici, on a l’impression d’être sur une immense scène où tout bouge, rien n’étonne.

New York n’est vraiment comme aucune autre ville du monde : c’est comme un grand sac où l’on a mis tout ce qui ne cadrait pas ailleurs : rien ne surprend, mais rien n’est ordinaire » (A ses parents, NY, 18 septembre 1968).

A son cercle de correspondants, Koltès dit ses curiosités, ses peurs, ses parcours, offre des pages sublimes sur ses voyages, un regard aigu, porté par les bas-fonds, les profondeurs, les marges.

« À Michel Guy
Carte postale de Salvador de Bahia, janvier 1986

J’y suis, et par votre faute, j’y souffre toutes les souffrances qu’un homme sensé est forcé d’endurer devant trop, trop de beauté (celle dont je parle bien sûr ; il paraît qu’il y aussi des cathédrales).
Voici clos le Triangle des Ténèbres – New York – Lagos – Salvador de Bahia, territoire dans lequel j’ai grande envie et hâte de mourir.
De Salvador de tous les Saints et de tous les Péchés, je vous remercie pour les Saints, et pour les Péchés.

Amicalement,
Bernard-Marie Koltès »

Le voyage est source d’inspiration, de dépassement, de respiration et d’oubli.
« Et puis je pars à Rio à la fin du mois vérifier si, réellement, la terre est ronde, me saouler de samba et de métissages, oublier tout, Dieu, le théâtre, tout, afin qu’il n’y ait pas que Dieu qui soit inconscient », novembre 1985). Il ne s’agit pas seulement d’ailleurs mais d’en soi, d’entrer dans un monde à la fois réel, imaginaire et intime, Koltès l’exprime en avril 1983 à la veille d’un nouveau départ pour le Sénégal, « retourner voir où devraient être mes racines pour découvrir une nouvelle fois qu’elles n’y sont pas, et revenir ici pour prendre le temps de me les réinventer là-bas ». Voyager crée un déséquilibre nécessaire, un mouvement : « Je ne conçois un avenir (comment te l’expliquer ?) que dans une espèce de déséquilibre permanent de l’esprit, pour lequel la stabilité est non seulement un temps mort, mais une véritable mort » (A sa mère, 20 juin 1969).

Le volume rassemble des lettres, de longueur variable, des cartes postales, de simples notes que Koltès essaime lorsqu’il loge chez des amis, des missives plus officielles, adressées à un cercle en définitive assez restreint. Une grande cohérence anime cette correspondance, comme le souligne le frère de l’écrivain dans son introduction, « il n’y a pas de biographie plus juste que celle qu’on peut lire dans ce livre ». Quelques maîtres mots traversent en effet ces pages : théâtre, argent, voyages, mais aussi fidélité. A sa famille, à Bichette, Nicole et Madeleine, amies d’une vie, à Maria Casarès, qui fait naître sa passion du théâtre et deviendra une amie proche, à Patrice Chéreau – une unique lettre lui est adressée – qui lui apporte reconnaissance et notoriété, en 1983, avec la mise en scène de Combat de nègre et de chiens.

Cette correspondance illustre un détachement progressif de ses « chaînes », de son milieu, bourgeois et catholique, de la France — Koltès partant trouver inspiration et liberté dans ses voyages, de plus en plus fréquents, du Canada au Nicaragua, de la Russie à New York ou Mexico —, de sa peur de choquer sa famille, de « valeurs » longtemps incarnées par son père. Koltès sait effrayer sa mère, il tente de lui faire comprendre sa vie, sa sexualité, sans provocation ou violence, en des pages bouleversantes de sensibilité et d’émotion :

« Bien sûr, mes intérêts resteront toujours pour toi quelque chose d’un peu obscur et d’un peu effrayant – et c’est bien normal… Mais sache du moins que j’aime à retrouver des gens que je reconnais comme mes semblables, (alors que tout semble au contraire nous séparer), que je passe mon temps à cela, et qu’ici abondent les gens de ma « race », que je caractériserais par : l’inquiétude (fondamentale), le désespoir absolu (et sans tristesse), et le goût du plaisir » (A sa mère, de NY, 19 mai 1981).

Ces lettres, comme le rappelle François Koltès, frère de l’écrivain, qui les a rassemblées, ne sont pas une sélection, elles tissent une vie, par bribes et éclats successifs, entre anecdotes et réflexions esthétiques ou politiques, et forment peu à peu, en creux, le portrait d’un Koltès solitaire et solaire, rimbaldien, aux semelles de vent, en lutte constante pour écrire. Comme il l’écrit le 5 mai 1975 à Nicole : « On ne peut aborder certains sujets, s’intéresser à certains aspects de la vie en gardant les mains propres, et sans se brûler les doigts, et sans se « démolir » un peu à chaque fois ». Ou, de nouveau, en 1983, à sa mère : « j’ai le sentiment de laisser, dans chaque pièce, dix ans d’âge et les espérances de dix vies ».

Toute la correspondance de Koltès est ainsi traversée par une urgence, à vivre sans retenue, à écrire, comme s’il se savait menacé (« je désire commencer un nouveau texte dès maintenant ; j’ai une grande hâte d’écrire et de faire beaucoup de choses, comme si le temps pressait ! », à sa mère, 14 juin 1977) :

« À sa mère
Guatemala, San Pedro, le 25 octobre 1978

(…) Souvent, aussi, je pense aux fois où tu me dis que je devrais faire un travail, plus régulier, plus rémunérateur ; je sais bien. Pourtant, c’est dans des moments comme maintenant – où je suis tellement seul, quand même, et sans affections près de moi – que je constate à quel point écrire, pour moi, est toute ma vie ; c’est cela qui fait mes journées belles, et, quand mon travail a été mauvais, les soirées sont plutôt cafardeuses. J’ai vraiment, et profondément – et j’aimerais tant que tu le sentes, un peu comme moi – le sentiment que c’est ma raison d’être. Rien ne pourrait remplacer cela, et rien, j’en suis sûr ne doit le mettre en minorité dans mon existence. »

Il y a, aussi, urgence à lire ses pages, forme d’(auto)biographie lacunaire, roman d’une vie et d’une écriture, d’un rapport au monde, aux autres, entre solitude et rencontres, sous le signe de la passion, dans ce que le terme dit d’énergie, de souffrance et d’un destin librement assumé. Des pages de traversées, de voyages, de parcours, avec une œuvre pour seul territoire. Celui d’un écrivain majeur, qui, dès 1968, écrivait à sa mère : « je reste persuadé que la vie est ce qu’on en fait, et qu’il n’est pas d’âge qui soit particulièrement malheureux – si ce n’est celui où l’on abandonne la partie – et on peut l’abandonner à tout âge. Je ne trouverai la vie laide le jour où je me « mettrai assis » et ne voudrai plus me relever. » Koltès est toujours debout.

II. Bernard-Marie Koltès est mort il y a vingt ans, le 15 avril 1989. On sait sa grâce solaire, son visage doux et parfait, la puissance noire de son théâtre. Pourtant l’auteur est demeuré secret, volontairement, n’accordant que peu d’importance à sa vie, accessoire, « cette chose minuscule », selon ses propres termes. Le pari de Brigitte Salino, critique de théâtre au Monde, est de pourtant vouloir écrire cette vie, la parcourir dans son urgence, ses impératifs, d’aller au-delà des silences, des inconnues. Le livre s’ouvre sur le commentaire d’une photographie, due à la grande amie de Koltès, Elsa Ruiz, reproduite en couverture.

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Juillet 1983. On voit sur cette photo en noir et blanc l’immense beauté de Koltès, sa grâce, son amour du reggae, avec ce sweat-shirt à l’effigie du chanteur de Burning Spear, on voit un homme qui marche, qui avance, à l’orée de sa gloire littéraire mais aussi de la maladie.
On voit, surtout, comme le souligne Brigitte Salino, « une part secrète, à lire dans le regard ». C’est un « desperado joyeux », comme le dit Patrice Chéreau et un « guerrier de la beauté », selon Carlos Bonfil. Un homme que l’on ne peut prétendre connaître mais seulement « approcher ».

Un détail que cette photo, sans doute. Comme celui qui clôt le livre : Koltès, très malade, quittant son appartement pour un hôtel, L’Aiglon, face au cimetière Montparnasse, où il sera enterré quelques mois plus tard. Koltès a découvert L’Aiglon par l’intermédiaire de Luc Bondy qui y séjourna. Le metteur en scène, cité par Brigitte Salino, évoque Koltès, étendant ses jambes sur la rambarde du balcon, face au cimetière :

« C’est un souvenir très fort. Je le vois, au soleil. Il était déjà très pris par la maladie, il faisait énormément d’associations d’idées. C’était extraordinaire. On parlait de livres. Pour moi il était comme Kafka : une comète, qui a surgi, et a disparu. Il avait cette chose particulière, qui faisait que personne ne pouvait avoir de main sur lui. On ne pouvait pas vraiment le connaître, parce qu’il ne se laissait pas prendre dans son intimité. Il était à la fois très proche et très distant : un personnage dans une fuite et un parcours ».

La force du Bernard-Marie Koltès de Brigitte Salino est dans ces « détails » qui n’en sont pas, ces moments qu’elle tisse, commente, met en perspective. Consciente que son entreprise est très « particulière » – écrire la biographie d’un auteur culte, secret, quand nombre de ceux qui ont partagé sa vie sont encore vivants –, Brigitte Salino s’appuie sur le témoignage des amis de Koltès, son cercle privé comme ses comparses de théâtre, sur les lettres publiées par Minuit, sur les entretiens de Koltès, elle joue d’un équilibre fragile entre le commentaire des œuvres et les notations plus privées, ne se déparant jamais d’une pudeur et d’une sensibilité d’autant plus louables qu’elle aborde la vie privée de l’auteur, son homosexualité de l’auteur, sa passion du danger, son flirt avec la drogue, le suicide (1974), les années sida. « Bernard aimait la vie – tous le disent. En s’exposant comme il l’a fait à New York, il n’a pas cherché sa mort. Il l’a rencontrée. Ce n’est pas du tout la même chose ».

Cette première biographie d’un dramaturge majeur revient sur les expériences qui ont forgé un univers, sauvage, dur, lyrique : le rapport au père, à la mère, les voyages (New York, l’Afrique, Tikal ou le lac d’Atitlan, au Guatemala), une vie vouée au travail, à l’écriture et les échappées dans le monde de la nuit, la rencontre avec un metteur en scène, Patrice Chéreau, et un théâtre, Nanterre-Les Amandiers, dont Brigitte Salino souligne le caractère exceptionnel.

« Le temps ne lui a pas été accordé de connaître la passion qu’allait susciter son théâtre, dans toute l’Europe et bien au-delà, passion qui allait en faire l’auteur dramatique français le plus joué au monde, au tournant de l’an 2000. Mais Koltès a connu un temps qui fut offert à très peu d’auteurs : celui de la rencontre avec un metteur en scène exactement contemporain (quatre ans le séparent de Chéreau, né en 1944), qui monte ses pièces au fur et à mesure qu’il les écrit. L’histoire est avare de ces rencontres, qui furent celles, à leur époque, de Jouvet et Giraudoux, ou de Tchekhov et Stanislavski ».

Aucun voyeurisme dans ces pages mais le récit d’une vie dans l’urgence, tendue, aussi brève que dense, traversée de voix, de musiques, de paysages et de mots. Brigitte Salino explicite les rapports passionnels de Koltès et de Chéreau, leur manière unique de travailler, de se brouiller aussi. Ainsi lors de la mise en scène de Dans la solitude des champs de coton. Koltès est furieux de voir Chéreau jouer le Dealer. Il finit par s’excuser, dans un restaurant chinois de la rue Lepic :

« Un : je ne peux pas te reprocher toute ta vie de ne pas être noir.
Deux : quand tu joues, on comprend très bien le texte.
Trois : tu fais rire.
Quatre : les salles sont pleines. »

C’est un itinéraire auquel nous convie Brigitte Salino : celui de la maturation d’une œuvre majeure, celui de l’écriture des pièces (du fétichisme des blocs Rhodia n° 18 et des crayons papier 09 mine B aux immenses travaux de corrections et versions multiples), celui d’un voyageur « aux semelles de vent », passionné par l’Autre, l’ailleurs, le désir, sa manière d’inventer une langue pour dire cette altérité, qu’elle résonne au plus profond de nous. Un itinéraire passionnant, frontal et pudique,essentiel pour comprendre un univers, exigeant, juste, à jamais inscrit dans l’histoire du théâtre.
Le premier chapitre du livre, commentaire de la photographie de Koltès par Elsa Ruiz, s’intitule : « Un jeune homme marche vers vous, et sourit ». On ne saurait mieux résumer la manière comme la portée de ce texte.

III. Les éditions de Minuit ont rassemblé les entretiens accordés par Bernard-Marie Koltès à la presse écrite, entre 1983 et 1989, l’année de sa mort. Koltès s’exprime, laisse entendre sa voix, son souffle, et donne à lire un itinéraire, celui d’un écrivain, d’un homme de passions, un chemin et, comme le signale Alain Prique en ouverture du livre, une « autobiographie involontaire de Koltès », lacunaire, par bribes, par instants, saisissante.

On retrouve dans ces entretiens la rencontre avec « une grande actrice, Maria Casarès », inspiratrice, qui déclenche l’écriture, longtemps difficile, non reconnue, avant Avignon, en 1977 et La Nuit juste avant les forêts. Mais aussi le rapport si intime et construit à l’écriture, le refus de l’invention (« une réalité aussi complète, parfaite et cohérente que celle que l’on découvre parfois au hasard des voyages ou de l’existence, aucune imagination ne peut l’inventer »), le don de soi à une forme, au « travail manuel » de l’écriture dramatique, mais aussi le doute, constant, l’hiatus –— malédiction, condition de l’aventure du sens —, la distance « entre ce que je voulais écrire et ce qui est écrit », ce passage du « je » de l’écrivant au « il » du texte donné, représenté.

Koltès commente ses pièces, éclaire leur sens, les met en rapport avec d’autres écrivains admirés (Melville, Conrad, Jack London, Vargas Llosa), évoque des lieux fondateurs de son univers, ces « lieux qui sont, je ne dis pas des reproductions du monde entier, mais des sortes de métaphores de la vie ou d’un aspect de la vie, ou de quelque chose qui me paraît grave et évident » : l’Afrique, les docks et hangars de New York. L’espace comme métaphore, le désir de l’Autre comme d’un centre qui serait aussi un ailleurs :

« Les Noirs sont très présents dans votre théâtre et dans votre vie.
C’est, je le suppose, selon une loi de la mécanique ou de l’astrophysique. Il n’y a pas de pourquoi.
[…] Il me semble qu’ils seront, inévitablement, présents, jusqu’à la fin, dans tout ce que j’écris. Me demander d’écrire une pièce, ou un roman, sans qu’il y en ait au moins un, même tout petit, même caché derrière un réverbère, ce serait comme de demander à un photographe de prendre une photo sans lumière » (1986).

Koltès avoue n’aller que trois fois par an au théâtre, l’aimer autant qu’il le « déteste » – « je suis toujours fâché avec le théâtre, et j’y reviens toujours » (1986), « je ne dois pas aimer le théâtre » (1988) –, puiser dans le cinéma et la musique (le reggae) autant que dans la littérature, explicite son rapport à la langue, au conflit, essence de son théâtre, à la contrainte, nécessaire à la naissance de son écriture : « Le roman me tente beaucoup, mais j’ai encore un peu peur de la liberté formelle qu’il donne. Ce qui permet d’écrire, quand même, est l’accumulation de contraintes, se mettre à la table jusqu’à ce que quelque chose arrive qui permette de voir comment on peut bouger. Au théâtre, on pèse ses mots. Si j’écrivais un roman, je pèserais autant mes mots et je mettrais dix ans à l’écrire ».

Quand paraît cet entretien avec Hervé Guibert, dans Le Monde, le 17 février 1983, il reste à Koltès un peu moins de six ans à vivre. Six années qui le mènent à la mort, annoncée, inéluctable mais surtout lui apprendront la liberté, l’indépendance à l’égard des contraintes : « j’ai eu le réflexe de me sentir libre et j’ai retrouvé le plaisir » (janvier 1989).
Publiés dans des journaux français et allemands, souvent revus par Bernard-Marie Koltès, sur des supports aussi divers que Le Monde, Gai Pied, Le Républicain Lorrain ou Der Spiegel, ces entretiens sont une aventure théâtrale, un parcours, celui d’une échappée des contraintes qu’imposent les situations théâtrales (« on ne peut jamais rien faire dire par un personnage directement, on ne peut jamais décrire comme dans le roman, jamais parler de la situation, mais la faire exister. On ne peut rien dire par les mots, on est forcé de la dire derrière les mots »), celui d’une vie qui explore, joue de curiosités, d’une soif immense de l’Autre (« Je trouve très belle la langue quand elle est maniée par des étrangers. Du coup, cela modifie complètement la mentalité et les raisonnements »), de l’humanité, dans la solitude existentielle des Champs de coton. Koltès est l’incarnation du paradoxe, d’un « déracinement », d’une fuite, d’une marge où se joue l’essentiel. A (re)découvrir dans ce volume, qui éclaire Koltès et son esthétique, par ses propres mots :
« Je vois un peu le plateau de théâtre comme un lieu provisoire, que les personnages ne cessent d’envisager de quitter. C’est un peu comme le lieu où l’on se poserait le problème : ceci n’est pas la seule vraie vie, comment faire pour s’échapper d’ici ? ».

 

Bernard-Marie Koltès, Lettres, Éditions de Minuit, 512 p., 19 € — Lire un extrait

 

Bernard-Marie Koltès, Une part de ma vie, Minuit, collection « double », 160 p., 7 €. Lire les premières pages

Le site officiel de l’écrivain

Brigitte Salino, Bernard-Marie Koltès, Stock, 2009, 360 p., 21 € 50

Bernard-Marie Koltès, Une part de ma vie