John Edgar Wideman : « Fanon, un nom tel le faisceau lumineux d’un phare »

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À travers ses doubles – Frantz Fanon, Jean-Luc Godard –, John Edgar Wideman mène dans Le Projet Fanon (Éd. Gallimard) son questionnement politique. « Tout n’est qu’une seule et unique chose, à jamais, le monde que je fabrique à partir de moi-même, le moi-même que le monde fait de moi. »

Le Projet Fanon, John Edgar Wideman (né en 1941) le porte en lui depuis plus de quarante ans, depuis sa première lecture des Damnés de la terre (1961), un livre qui le révèle à lui-même, à l’écriture, à la révolution nécessaire, la lutte contre le fléau du racisme, un engagement politique rageur. Fanon est l’autre rêvé, un modèle, un idéal… Mais l’enjeu est immense : Écrire Fanon revient donc d’abord à dire un échec, une honte, la culpabilité de ne pas être à la hauteur de ce double, cet élu. « Si je ne pouvais vivre ta vie, ne pourrais-je l’écrire ? » Ce que Fanon a forgé, par les mots, par les armes, c’est une « nouvelle langue jamais entendue » que Wideman projette de rendre.

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Le « projet » s’avère longtemps une « tâche impossible ». L’écrivain voudrait « écrire ta vie » (celle de Fanon, auquel il s’adresse), « mot par mot, phrase par phrase », mais aussi se dire, lui, John Edgar Wideman, au regard de Frantz Omar Fanon, « m’écrire une vie à moi, faits et fiction, m’offrir la possibilité de construire des liens avec ta vie, d’autres vies ».

Le Projet Fanon (sobrement titré Fanon dans sa version originale parue en 2008 aux États-Unis) est pourtant désormais dans nos mains : le livre d’une vie, un livre qui n’a eu de cesse d’être repris, abandonné, réécrit à mesure que l’existence de son auteur comme l’Histoire évoluaient, le journal d’un écrivain au travail, interrogeant les rapports problématiques de l’écriture et de l’action. Faut-il, comme Fanon à la fois écrire, analyser décolonisation et émancipation des peuples et œuvrer par les armes ? La question taraude John Edgar Wideman depuis des années, elle devient centrale lorsque Thomas, double imaginaire de l’écrivain, reçoit chez lui, via UPS, un carton contenant une tête coupée, accompagnée d’une citation de Fanon qui exhorte à « porter la guerre chez l’ennemi ».

« Pourquoi Fanon », demande le frère de l’écrivain ? Parce que « le monde a besoin de Fanon ». Parce qu’il faut dire l’histoire de « Fanon, né métis et français dans la Martinique de l’apartheid, gamin soldat filant en Europe désireux de combattre sous le drapeau français pendant la Seconde Guerre mondiale, psychiatre dans une clinique en Afrique du Nord, où il traite bourreaux français et victimes arabes, sur quoi il se bat contre la France pendant la guerre d’indépendance d’Algérie, écrit des livres qui ont participé à l’ébranlement de l’empire colonial français, philosophe visionnaire pour qui l’humanité devait se libérer des fers de la perception raciale du monde pour devenir véritablement humaine ».

Dire Fanon est une urgence, « une question de vie ou de mort », pour se trouver, dire au monde où est « la sortie ». Mais Fanon ne sera pas la seule altérité convoquée dans le livre : Puisque “je est un autre”, comme nombre de romans de Wideman Le Projet Fanon multiplie les alter ego, « personnalités multiples, figures libres, formules libres » : Fanon, guide lucide ; Thomas, l’écrivain double imaginaire de Wideman ; Jean-Luc Godard (« Lucky John ») qui adapte Fanon et le propre frère de l’écrivain.  « Lorsque Thomas écrira son livre sur Fanon, il empruntera des voix multiples dans le but de déguiser la sienne, de parler à l’abri d’un masque comme Fanon lorsqu’il composa Peau noire, masques blancs. » Le masque cache et révèle.

 

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Entre ces doubles de soi, « chaque chose reliée à d’autres, infinies chaînes de mots et messages » que tisse le livre, il y a les figures majeures – Fanon, la mère, le frère, Godard – et les silhouettes plus fugitives mais essentielles : Emmett Till, Romare Bearden, Julia Kristeva, Esther Morris, Malcolm X, connus ou non mais tous disent Wideman comme un rapport au monde qui passe par les mots, à l’image de ceux de la mère : « Dans ses histoires, elle aplatit et à la fois épaissit la perspective. Elle fourre tout, tout un chacun, tous les temps dans le présent, dans un flot de paroles intimes et immédiates, comme les tableaux de Bearden ». Commenter l’art du récit de la mère revient à dire son propre Projet Fanon, livre démocratique « au sens le plus entier du terme : chaque détail en vaut un autre ».

Romare Bearden, The Street, 1964 © Romare Bearden Foundation/Licensed by VAGA, New York, NY
Romare Bearden, The Street, 1964 © Romare Bearden Foundation/Licensed by VAGA, New York, NY


Le récit se fait flux (et reflux) de conscience, entre perte et découverte, mêlant les voix, les registres – citations de Fanon, lettres, collages, argot du frère –, faisant entrer le lecteur dans ce rythme syncopé : « nous imaginons ensemble ». Impossible de tenir simplement ce roman, le lire revient à entrer en lui, épouser ses détours, résister aux ruptures, suivre ses injonctions, sa violence directe : « En avant la musique. De toute façon, ce récit est bourré d’anachronismes. Si ce genre de choses te gêne, t’es mal barré. »

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Chez Wideman, l’écriture part du trouble, explicité dans Suis-je le gardien de mon frère ? (Brothers and Keepers, 1984). Comment comprendre ce qui a pu conduire deux frères, tous deux natifs d’Homewood, quartier noir de Pittsburgh, à emprunter deux chemins si radicalement différents ? Robby a été condamné à la prison à perpétuité. Un « tragique enchaînement de circonstances qui causa la mort d’un jeune homme et en jeta trois autres en prison pour la vie ». L’écrivain tente de « capter » cet être si loin si proche, en tissant son propre récit des mots du frère : ce que ce dernier lui raconte lors de ses visites, mais aussi des citations de ses lettres, de ses poèmes. Suis-je le gardien de mon frère ? mêlait « la mémoire, l’imagination et la réalité », en une prose sur le fil du rasoir.

 John E. Wideman
John E. Wideman

Mais le récit n’a pu fermer la blessure et le Projet Fanon revient sur cette fraternité que l’écrivain n’a de cesse de questionner. Sur le destin de ces Noirs américains que tout pousse aux marges : « combien de Noirs dans les prisons américaines », question rhétorique (nul point d’interrogation) à l’aune de sa propre famille : un frère condamné à la prison à vie pour meurtre, son propre fils condamné à la prison à vie pour meurtre. « Certains jours, une possibilité suffit à m’accabler : qu’il serait probable, cela ne tient à rien, après tout, que je sois mon frère. Nos sorts échangés, son lot le mien et vice versa. » « Qui suis-je. Où est ma place. »

À travers ce frère, c’est l’Amérique que Wideman interroge. L’Amérique de l’après 11 Septembre, traumatisée, incapable de penser l’autre que soi, justement. Une Amérique qui rappelle la France que définissait Jean-Paul Sartre dans sa préface des Damnés de la terre : « La France, autrefois, c’était un nom de pays ; prenons garde que ce ne soit, en 1961, le nom d’une névrose. »

Frantz Fanon
Frantz Fanon
 

À ce qu’il juge la fin de sa vie, Wideman comprend qu’« écrire des romans m’a marginalisé autant que j’étais marginalisé par ma supposée appartenance à une race ». Le Projet Fanon lui permet de revenir sur son œuvre et de mesurer à quelle « impasse » ses écrits l’avaient mené. L’impasse est rhétorique puisque tous les fils des textes antérieurs sont dé- et renoués, repris. Wideman explore son rapport à l’écriture comme à la politique (indissociables), il lie exploration intime et thriller, mémoire et récit fantastique, autofiction et épopée d’un peuple condamné, récit et pamphlet. Rien de linéaire dans ce texte, mais une conscience qui se déploie, épouse les méandres d’une urgence, à l’image de ce trajet en train avec la « France qui défile », une « vue panoramique » « présente et passée qui défile », les moments flous, les soudaines focalisations sur un détail, « une scène de carte postale », entre mouvement et immobilité, dans ces paradoxes que la prose inouïe de Wideman excelle à capter.

Wideman l’écrit dès les premières pages de son Projet Fanon, en rappelant une légende des Igbo du Nigeria : « on ne meurt pas tant que les vivants se souviennent de nous, tant qu’ils continuent de raconter des histoires sur nous ». Il y revient en toute fin du livre : « Exister dans les pensées et les histoires d’autrui maintient les morts en vie, affirment les Igbo. » De fait « le langage (et donc le récit et le sens en général) à la fois avance et recule dans ce que nous nommons le temps » – ce qu’enseigne « la grammaire sumérienne qui emploie le futur pour évoquer le passé ».
« Là »
se tient le projet impossible et pourtant réalisé de Wideman :

« Cher Frantz Fanon
Comme vous l’avez sans doute remarqué par vous-même, j’ai du mal à préciser si mon projet en cours sera fiction ou pas, roman ou mémoires, science-fiction ou histoire dramatique, bonjour ou au revoir. Un simple coup de pouce d’un côté ou de l’autre et peut-être qu’il pourrait entrer dans l’une de ces catégories. D’un autre côté, du côté de la main censée vérifier ce que fait l’autre, ce petit coup de pouce, ces catégories pourrait-on dire, c’est sur elle que j’ai écrit ou tenté d’écrire pour y échapper, pas seulement ces dernières années mais depuis le tout début.»

Le Projet Fanon est une œuvre vertigineuse, un livre ouvert, refusant toute clôture – les frontières étanches des genres littéraires comme les barrières sociales édifiées par certains pour conserver leur pouvoir sur tous –, celui de tous les possibles. « Alors peut-être sera-t-il possible de redessiner le monde », écrit Wideman. Le Projet Fanon, cartographie de l’intime et du politique, indissociables, est cette utopie à l’œuvre, éternel « projet », mouvement vers l’avant, comme l’illustre le dernier mot du livre : « Parle ».

 

John Edgar Wideman, Le Projet Fanon, traduit par Bernard Turle, Gallimard, « Du monde entier », 352 p., 22 € 71

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