« L’écrivain est pénétré de cette vérité que les vrais drames de l’existence qui nous sont destinés, nous n’avons pas le temps de les vivre. C’est cela qui nous fait vieillir » : tels sont les quelques mots aussi vifs que remarquables de Walter Benjamin qui, dans sa puissante lecture de Marcel Proust, installe le romancier d’À la recherche du Temps perdu comme l’homme qui n’est pas encore connu de ses lecteurs, comme l’homme obscur qui se dérobe à la saisie unanime du monde – qui demeure le trou d’œuvre de son œuvre même. Nul doute qu’une telle lecture qui fait de Proust la trouée sensible de la lecture et par laquelle se dit combien Proust n’a pas encore été vécu, laissant ainsi ses lecteurs démesurément vieillis, a su résonner en Nathalie Quintane qui, repartant notamment à son tour de Benjamin, reprend Proust dans son tranchant et puissant Ultra-Proust de Nathalie Quintane qui vient de paraître à La Fabrique.

La mise en scène est une question qui a toujours excédé le théâtre – comme si son accomplissement devait se dire au théâtre à la fois comme son absolu, son accident et son impermanence. C’est pourquoi il n’est guère étonnant de venir tout d’abord, en ce premier soir, interroger la mise en scène dans ce qui est hors du théâtre, souvent vécu comme son concurrent mais aussi bien comme son dédoublement : le cinéma.

Le titre : Balzac, Paris. L’auteur : Eric Hazan. Les éditions : La Fabrique. Paris fabriquant Balzac. Balzac fabriquant Paris.
Balzac et Paris, non pas le fameux « A nous deux maintenant ! » clôturant Le Père Goriot, mais bien plus. A nous cent, à nous mille, à nous là où « tout fume, tout brûle, tout brille, tout bouillonne, tout flambe, s’évapore, s’éteint, se rallume, étincelle, pétille et se consume » (Le Mendiant), à nous l’ « immense cité » où « murmurent le bruit du monde et la poétique paix de la solitude, la voix d’un million d’êtres et la voix de Dieu » (La Femme de trente ans), à nous « cette monstrueuse merveille, étonnant assemblage de mouvements, de machines et de pensées, la ville aux mille romans, la tête du monde » (Ferragus) !

Critique de la société du déchet, énonce le sous-titre de l’essai de Baptiste Monsaingeon, Homo detritus, publié au Seuil en mai 2017, alors que se tenait au Mucem une exposition sur nos Vies d’ordures.
Cette critique de nos sociétés à travers le prisme de nos déchets est, de fait, un terrible « dis-moi ce que tu jettes et comment tu le jettes et je te dirai qui tu es »… L’essai ne part pas d’une hypothèse mais d’un constat, brutal : « L’anthropocène est un Poubellocène ».

Muriel Pic

Le goût de l’archive et le parti-pris du document ont fortement marqué l’esthétique contemporaine : dans le sillage des pratiques surréalistes et de la revue Documents, l’écrivain contemporain travaille volontiers avec des matériaux hétérogènes, sur le mode du collage et du montage, pour réinvestir avec force critique des supports antérieurs, les subvertir ou les investir sur le mode imaginaire. Ils tournent là le dos à toute illusion factographique, pour mettre en scène le trajet toujours indirect pour accéder au monde : une traversée documentaire, à travers une épaisseur de papiers, un murmure de témoignages, une collection photographique. Le second volume de Devenirs du roman, orchestré par le collectif Inculte, l’avait bien marqué dès 2014 : « Nombre d’œuvres littéraires contemporaines font un usage singulier de ressources documentaires : connaissances multiples, faits divers, vies d’hommes et de femmes illustres comme anonymes… Elles perturbent ainsi les répartitions traditionnelles entre document et imaginaire. »

Walter Benjamin, figure du numéro 40 de Sigila

Fondée autour de la question du secret, la très belle revue Sigila a pu, comme une antiphrase à sa propre préoccupation, se diffuser avec force et offrir en ce mois de décembre son déjà quarantième numéro. Cherchant à tisser les rapports entre la France et un monde lusophone multiple, chaque numéro de Sigila questionne les épaisseurs d’ombre d’une culture sans cesse en mouvement. Ce quarantième numéro ne fait pas exception à la règle qui se place sous le signe de Walter Benjamin et ses fameux passages entre Orient et Occident qui résonnent particulièrement pour le Portugal et ses colonies.
L’occasion était toute trouvée pour Diacritik de rencontrer la revue à l’occasion d’un entretien qui revient sur l’histoire même de Sigila.