Entretien avec la revue Sigila : « Nous avons eu envie de créer quelque chose marquant les échanges entre la France et le Portugal »

Walter Benjamin, figure du numéro 40 de Sigila

Fondée autour de la question du secret, la très belle revue Sigila a pu, comme une antiphrase à sa propre préoccupation, se diffuser avec force et offrir en ce mois de décembre son déjà quarantième numéro. Cherchant à tisser les rapports entre la France et un monde lusophone multiple, chaque numéro de Sigila questionne les épaisseurs d’ombre d’une culture sans cesse en mouvement. Ce quarantième numéro ne fait pas exception à la règle qui se place sous le signe de Walter Benjamin et ses fameux passages entre Orient et Occident qui résonnent particulièrement pour le Portugal et ses colonies.
L’occasion était toute trouvée pour Diacritik de rencontrer la revue à l’occasion d’un entretien qui revient sur l’histoire même de Sigila.

Comment est née votre revue ?

En collaboration avec une amie portugaise ayant été scolarisée en France : nous avons eu envie de créer quelque chose marquant les échanges entre la France et le Portugal (j’étais moi-même intéressée par la culture et la langue portugaises). L’idée d’une revue a donc surgi très rapidement. Puis est venue la question du sujet de la revue et de ses objectifs. Soucieuses de créer une revue pluridisciplinaire afin de rompre avec les barrières et cloisonnements universitaires, le thème du secret nous est apparu comme une notion relevant de toutes sortes de disciplines, d’où notre choix.

Puisque cette revue allait être franco-portugaise, nous avons voulu composer un comité de rédaction mixte, et, parallèlement, nous avons cherché à constituer un comité de parrainage et avons réussi – en toute modestie – à y attirer plusieurs personnalités, telles que Jacques Derrida, Pierre Vidal-Naquet, José Mattoso pour le Portugal …

L’intitulé de cette revue ?

Il a fallu un certain temps d’essais et d’erreurs avant de trouver LE titre idéal : sigila. Idéal parce que lié sémantiquement au secret (cf. sigillaire) tant en français qu’en portugais (a lei do sigilo = la loi du silence).

Quels sont les objectifs de Sigila ?

Sigila cherche, depuis ses débuts, à établir un pont entre deux cultures, en fait plus que deux car la culture « lusophone » recouvre plusieurs cultures : celles du Portugal – non unique, d’ailleurs –, du Brésil, des pays d’Afrique et d’Asie qui furent des « possessions » du Portugal. Mais ce n’est pas une revue « communautariste », au contraire, puisque le secret est universel.

Sigila repose donc sur un paradoxe ?

En quelque sorte. Et il y en a un autre : bien que portant sur le secret, Sigila souhaite être connue, à l’international, de surcroît !

Quelle vision de la littérature entendez-vous défendre dans vos différents numéros ?

La littérature est une des disciplines traitées par la revue. Sont sollicités des auteurs connaissant bien tel ou tel écrivain chez qui la problématique du thème du numéro est prégnante ou intéressante, pertinente. Par exemple, dans le numéro 31 consacré à l’énigme, l’écrivain brésilien emblématique de l’énigme était Guimarães Rosa ; par exemple, dans le numéro 41, à paraître dans quelques mois, consacré à « la disparition », nous avons souhaité publier un article sur le livre de Perec, La Disparition.

Les critères de choix relèvent essentiellement du désir de faire connaître à des lecteurs français et francophones une littérature lusophone, ancienne ou contemporaine, et à des lecteurs du monde lusophone des textes – et de la poésie – en français. Du reste, chaque numéro comporte une « anthologie du secret » avec des textes donnant la voix à des poètes et des écrivains dans différentes langues.

Comment décidez-vous de la composition d’un numéro ?

Lors de nos réunions de comité de rédaction, à la suite de discussions sur l’intérêt de tel ou tel thème, choisi au sein d’une liste confectionnée en général par mes soins, et tenant compte des désirs déjà exprimés. Une règle que nous avons appliquée est la suivante : on fait alterner un sujet abstrait et un sujet concret. On évite que deux numéros se suivent sur des sujets proches. On tente de construire un argumentaire, mais celui-ci évolue en fonction des propositions spontanées, et de nos idées qui ne surgissent pas toutes tout de suite. L’inattendu fait partie de notre « aventure ».

Pouvez-vous me présenter un numéro qui vous tient particulièrement à cœur ?

Ce n’est pas évident de répondre à cette question car je n’ai pas vraiment de préférence, ou si j’en ai une, elle est très subjective. Je devrais relire certains numéros pour vous répondre de manière argumentée, mais ce serait trop long ! Alors, disons le numéro 36 consacré à l’archive (paru en octobre 2015). Sous le signe de Derrida, dont nous avons mis en épigraphe un extrait de son livre Mal d’archive, et après un préambule d’ordre linguistique sur le mot « archive », par Olivier Got, René Major, psychanalyste, parle du « trouble de l’archive depuis Freud », ou comment avec la révolution psychanalytique l’archive est devenue inconsciente. Plusieurs auteurs (Claire Paulhan, Goulven Le Brech, Brigitte Mazon) exposent leur pratique d’archiviste de manières différentes mais toutes poignantes. Aussi poignant sinon plus est le témoignage de Joseph Gazengel sur sa découverte des archives secrètes d’Auschwitz révélées par Zalmen Gradowski, un sonderkommando. C’eût été une grande lacune de ne rien publier sur les archives de la PIDE – la police politique salazariste. Fernando Pereira Marques a écrit un article intéressant sur ce sujet. Outre les archives d’histoire, ce numéro de Sigila traite d’archives plus personnelles, plus intimes (Ruth Py-Daniel Lépine, Guy Samama) et publie des poèmes sur le secret et sur l’archive, tel que « Arquivo morto », de Francisco Carvalho, traduit par Monique Le Moing.

Que cherchez-vous à « faire revenir » dans votre revue qui aurait peut-être été mal vu sans elle ?

Ce n’est pas une question que je me suis posé, mais elle est intéressante. La pluridisciplinarité permet de mettre en évidence des affinités entre des sujets que l’on n’aurait pas songé à rapprocher sans ce lien du secret.cCe seront par exemple des rapprochements à des époques éloignées, ou entre des auteurs de cultures et de nationalités différentes. Ce sont souvent aussi des articulations qui ne tombent pas sous le sens. Nous ferions donc revenir de l’inédit, en toute modestie !

Walter Benjamin, figure du numéro 40 de Sigila

Est-ce qu’enfin créer et animer une revue aujourd’hui, dans un contexte économique complexe pour la diffusion, n’est-ce pas finalement affirmer un geste politique ? Une manière de résistance ?

Cela le serait si je créais cette revue aujourd’hui. Comme elle a presque vingt ans, je parlerais plutôt de ténacité et d’obstination, dans un contexte en effet moins favorable à ce genre d’expression qu’en 1998 et même qu’il y a cinq ans. Du coup, nous passons trop de temps à la recherche de financements… Notons que, malgré son obstination à demeurer une belle revue en papier, l’ouverture de Sigila au monde digital est « actée » maintenant, avec l’espoir de toucher ainsi un plus large public.

Le site de la revue Sigila