Ça commence par un soir à Lille. J’assiste à la restitution d’un atelier étudiant intitulée « Nos colères », un montage d’une heure et demie à partir d’une vingtaine de textes différents, mis en scène par Catherine Gilleron et Rémi Poppeschi. Ce spectacle tout en fragments se termine par un extrait de sola gratia de Yacine Sif El Islam.

Emmanuelle Bayamack-Tam est l’autrice de plusieurs romans (publiés chez P.O.L), plusieurs fois primée et reconnue pour son univers foisonnant et généreux, avec des personnages complexes, des situations familiales, amoureuses, relationnelles intenses. On y retrouve des questions récurrentes sur l’identité, la sexualité, la famille, l’amour, la transgression, la marginalité, l’adolescence. Inspirée et prolifique, elle est aussi la co-scénariste de L’été l’éternité, film sorti au printemps 2022 et a par ailleurs écrit sous le pseudonyme Rebecca Lighieri des romans également primés. À cette bibliographie déjà bien fournie s’ajoutent deux pièces de théâtre : À L’abordage et Autopsie Mondiale, toutes deux créées au théâtre de la Tempête (Cartoucherie Vincennes) par le metteur en scène Clément Poirée. Rencontre, à Orléans, le 8 février 2024.

Dans un (quasi)seule en scène, Ludovic Lagarde s’empare du flot d’Elfriede Jelinek, poétesse autrichienne nobelisée mais refusant d’honorer de sa récompense sa patrie diversement entachée par son histoire et son actualité politique. Autrice intransigeante, elle s’insurge dans des poèmes militants contre les figures patriarcales, qu’elles soient contemporaines, comme dans Sur la voie royale, ou archaïques (on a vu le sort fait à Orphée dans Ombre, Eurydice parle, mis en scène superbement par Katie Mitchell en 2018).  Sur la voie royale est écrit comme un brûlot le soir de la première (et dernière ?) élection de Trump à la présidence des États-Unis. Le tout puissant roi de pacotille évoqué ici à travers ses discours grossiers et ses actes violents, c’est ce président dont il n’est pas besoin de prononcer le nom pour l’identifier avec certitude.

Les émigrants, dernier spectacle du metteur en scène polonais Kristian Lupa fait événement par sa seule présence dans la programmation de L’Odéon en ce début d’année 2024 : le monde du théâtre en a suivi le laborieux accouchement après les tensions qui ont accompagné et interdit sa création à Genève puis en Avignon au cours de l’été.

On nous avait un peu prévenus ( la performance de Kim Noble est déconseillée aux moins de 18 ans) mais nul ne pouvait s’attendre à l’expérience foutraque, dégoûtante, réjouissante, intelligente et radicale que propose Kim Noble dans ce seul en scène inédit qui donne à voir et à entendre des larves, des renards empaillés et un écureuil articulé, entre autres.

Le jeu de mots est usé mais rarement il a été aussi bien mis en scène que dans ce très beau spectacle de Tiago Rodrigues : le cœur des deux amants y palpite à l’unisson d’un chœur de comédiens, haletant et accordé jusqu’à l’ultime respiration. Ce  court spectacle scande une histoire universelle et intime, pulsée par le rythme cardiaque d’une percussion qui soutient le phrasé respiratoire des deux comédiens.

Angela est une jeune femme qui passe sa vie au lit, Angela est une petite fille qui joue avec son chien en peluche, Angela est une youtubeuse qui sourit quand elle fait ses vidéos, Angela est une vieille femme avec des cernes sous les yeux, Angela est bien sûr un Ange qui joue du violon électrique, Angela est un fœtus dans un préservatif transparent, Angela accouche par la bouche de ce fœtus qui est elle-même… Angela est malade, morte, pas encore née.. Angela est présente, absente, elle existe sur les réseaux sociaux, elle disparaît et on la cherche, elle revient et ne s’explique pas.

Au commencement de son nouveau spectacle, Angélica Liddell lance un défi au public. Depuis une liminale parabole biblique, elle annonce que la capacité de pardonner doit être infinie, non comptable. Là où l’apôtre Pierre pensait être généreux en tentant de pardonner sept fois à celui qui lui aurait fait du mal, Jésus propose une démultiplication du possible et Angélica, plus ambitieuse encore, tente avec nous l’expérience du pardon absolu.

À gauche juste avant le Soleil, le théâtre de La Tempête ouvre sa saison sous des auspices pop, dans des déhanchés langoureux et des refrains poético-caustiques de haute volée. C’est l’autrice Emmanuelle Bayamack-Tam, dont la très puissante Arcadie a remporté le prix du livre Inter en 2018, qui lance le bal, au rythme d’un texte décapant, généreux et loufoque dont les protagonistes improbables sont les (déjà) poussiéreuses idoles du star système des années 2000. Sa nouvelle collaboration avec le metteur en scène et directeur de La Tempête, Clément Poirée confirme leurs deux talents.

Magnétique et splendide : tels sont les deux mots qui viennent à l’esprit pour qualifier la nouvelle pièce de Laurent Mauvignier, Proches qui vient de paraître aux Éditions de Minuit. Dès ce 12 septembre, la pièce sera jouée au théâtre de La Colline à Paris dans une mise en scène de Laurent Mauvignier lui-même, une première pour l’auteur.

Depuis qu’il a fait sensation en 2008 avec « Une raclette », le collectif des Chiens de Navarre ne lâche pas le morceau, volontiers sanglant et dégoûtant, qu’il mâche et régurgite à chacun de ses spectacles, pour en éclabousser nos représentations de la famille, de l’amour, de la nation…. En juin 2023, aux Bouffes du Nord, la proposition s’appelle « La vie est une fête » et chacun saisit la dimension à la fois programmatique et parodique d’une telle affirmation.

Anne-Cécile Vandalem raconte des histoires. Avec des personnages, des secrets, des rebondissements, des lieux angoissants. Elle a déjà déployé son univers mi-réaliste mi-fantastique dans Tristesse et Arctique, des fables où affleurent la monstruosité, au croisement du roman policier et du film catastrophe. Le vrai monstre y est souvent l’humain, avec sa folie destructrice et son désir de maîtrise. On y questionne l’urgence climatique et on y fait surgir les pulsions latentes, on y enterre les secrets et on y regarde l’infini.