Les émigrants, dernier spectacle du metteur en scène polonais Kristian Lupa fait événement par sa seule présence dans la programmation de L’Odéon en ce début d’année 2024 : le monde du théâtre en a suivi le laborieux accouchement après les tensions qui ont accompagné et interdit sa création à Genève puis en Avignon au cours de l’été.
La durée finalement annoncée du spectacle (plus de quatre heures), l’aura du metteur en scène (connu entre autres pour ces remarquables adaptations de romans de Thomas Bernhard), l’excellence des comédiens, la qualité du romancier allemand adapté cette fois (W. G. Sebald, 1944-2001) tout concourt à exciter la curiosité du public pour ce qui doit être un moment exceptionnel. Avouons d’emblée que cet engouement a priori est assez vite mis à mal par la mise en scène elle-même : le spectacle long et lent refuse de s’inscrire dans un rythme, les chuchotements et les déplacements hiératiques excluent le public contraint à une contemplation qui atteint aisément ses limites.
La proposition de Lupa se développe dans un décor monumental, très fermé, étouffant. Les trois murs de son lieu unique demeurent omniprésents, pourvus d’ouvertures diversement réalistes. Alors que les portes, sont classiquement dévolues à la circulation des êtres, des fenêtres très hautes, façon cathédrale, ouvrent vers un ciel inaccessible, métaphore lancinante des rêves impossibles à réaliser ou des idéaux à jamais perdus. Le quatrième mur, surligné par un fluo rouge qui dessine constamment le cadre de scène, éloigne résolument le plateau de la salle. Le public ne pourra qu’observer les lentes déambulations de personnages perdus dans cet espace clos et écrasant. Ce théâtre qui semble se défier des spectateurs peut évoquer la dramaturgie de Claude Regy par exemple. Mais dilué dans un temps trop long et parasité malgré tout par un recours au récit et à la psychologie, il évite l’épure et étire l’ennui.

Le récit se déroule en deux temps, deux enquêtes menées par un narrateur masculin juif, avatar de l’auteur du roman éponyme, en quête de vérité sur des figures paternelles disparues : son instituteur suicidé récemment ( partie 1) et son grand-oncle qui a fini interné en hôpital psychiatrique ( partie 2). La première partie se développe dans une atmosphère en noir et blanc sur laquelle plane l’ombre de la shoah. Le Narrateur revient sur les traces ténues de Paul Bereyter, instituteur juif privé d’exercer par le régime nazi. Un deuxième drame se superpose à cette première injustice : Bereyter perd pendant la guerre sa jeune amoureuse emportée par un wagon plombé dans les camps d’extermination. La présence de la jeune femme, d’abord incarnée puis figée en un cliché mémoriel projeté à plusieurs reprises sur un tulle translucide, hante le plateau. Le motif du train associe sombrement les deux destins puisque l’instituteur se suicide, la tête posée sur les rails.
La deuxième partie voit revenir le même narrateur, sur les traces d’un autre fantôme, son grand-oncle, Ambros Adlewarth. Le judaïsme est ici plutôt traité en toile de fond. La vraie marginalité, le secret du grand oncle, c’est son homosexualité. Ambros et Cosmo s’aiment, vivent quelques temps d’ idylle à Jérusalem et ailleurs. Mais tout finit par des traitements psychiatriques, barbares et effrayants, dans un hôpital d’un autre temps, filmé à la manière d’un urbex dans un vidéo projetée en superposition.
Le plateau se peuple ainsi de souvenirs, de récits esquissés à coups de dialogues minimaux, de lenteurs et de silences souvent pesants. Lupa propose pour adapter la moitié du roman de Sebald ( qui suit en fait quatre enquêtes sur des personnages disparus) un théâtre post-dramatique, privilégiant les hésitations d’une quête intérieure à tout événement. Comme dans le roman, le processus de remémoration et de consignation des souvenirs fait partie du tableau mais ce qui se lit bien se regarde avec moins de plaisir. Ce théâtre difficile, exigeant et sombre a même suscité quelques réactions hostiles dans la salle pourtant policée de l’Odéon au moment de l’entracte.
Il faut reconnaître que l’ensemble est franchement déprimant et revendique la nostalgie, l’esthétique des ruines, la mélancolie de de la vieillesse. Il y a dans ces absurdes déambulations, dans ces quêtes sans fin et sans espoir un côté beckettien . Mais là aussi , il manque quelque chose : l’humour, sans doute et sans doute aussi un espace de jeu pour des comédiens qui paraissent sans cesse bridés dans quelque élan que ce soit.
Dans cette représentation fantomatique c’est finalement le traitement par la vidéo qui est le plus réussi. Les projections sont nombreuses, elles infusent tout le spectacle et lui offrent une profondeur à la fois esthétique et métaphorique. Essentiellement projetées sur un tulle qui descend des cintres, recouvrant entièrement ou partiellement le quatrième mur, elles opacifient la perspective ou se superposent pour rendre sensible le feuilletage des souvenirs, la complexité d’une temporalité qui ressasse, et l’arbitraire même de la mémoire qui choisit une image plutôt que l’autre, voire qui l’invente.. Créant le seul vrai événement du plateau, elles lui sont associées de diverses manières selon qu’elles permettent d’apercevoir encore les ombres des personnages en arrière-plan, ou qu’elles proposent un contre-point et font voyager dans un autre espace-temps.
La qualité esthétique du spectacle est indéniable, elle ne suffit pourtant pas à justifier ses quatre heures. Il faut plutôt aller voir l’adaptation d’un autre roman allemand du ressassement , nettement plus réussie : dans « Ils nous ont oubliés » d’après La platrière de Thomas Bernhard, Séverine Chavrier, avec des moyens assez semblables à ceux de Lupa ( vidéos, étirement du temps, narrateur en action…) parvient à faire du théâtre vivant avec un roman là où Lupa ne décline qu’un morne tableau.
Les Émigrants
d’après le roman de W. G. Sebald
un spectacle de Krystian Lupa
Durée estimée 4h15 (avec entracte)
du 13 janvier au 4 février au Théâtre de L’Odéon
avec Pierre Banderet, Monica Budde, Pierre-François Garel, Aurélien Gschwind, Jacques Michel, Mélodie Richard, Laurence Rochaix, Manuel Vallade, Philippe Vuilleumier