Sur la voie royale : les métamorphoses époustouflantes d’une actrice impériale sur un trône de plastique

Sur la voie royale

Dans un (quasi)seule en scène, Ludovic Lagarde s’empare du flot d’Elfriede Jelinek, poétesse autrichienne nobelisée mais refusant d’honorer de sa récompense sa patrie diversement entachée par son histoire et son actualité politique. Autrice intransigeante, elle s’insurge dans des poèmes militants contre les figures patriarcales, qu’elles soient contemporaines, comme dans Sur la voie royale, ou archaïques (on a vu le sort fait à Orphée dans Ombre, Eurydice parle, mis en scène superbement par Katie Mitchell en 2018).  Sur la voie royale est écrit comme un brûlot le soir de la première (et dernière ?) élection de Trump à la présidence des États-Unis. Le tout puissant roi de pacotille évoqué ici à travers ses discours grossiers et ses actes violents, c’est ce président dont il n’est pas besoin de prononcer le nom pour l’identifier avec certitude.

Dans une scénographie clinique, aussi vide qu’une page blanche, l’actrice Christèle Tual, entre en scène, et décapsule un coca, histoire de trinquer avec l’impérialisme américain. Et on comprend très vite que la vraie page blanche, celle sur laquelle va s’inscrire toute la charge polémique et épidermique du spectacle, c’est elle, l’actrice en survêtement au visage nettoyé. Car c’est sur la peau de son interprète que le metteur en scène choisit d’inscrire le flux des émotions, accusations, vitupérations, éructations consignées dans le texte à la densité indigeste, à la complexité labyrinthique, dont il nous propose une traversée hallucinante.

Tout au long du spectacle, l’ancrage sur le plateau de Christèle Tuall est associé aux entrées et sorties ritualisées d’une maquilleuse, véritable actante du projet.  Puisant dans son tablier à poches multiples dont elle tire divers outils et onguents, elle officie tandis que l’actrice protéiforme se laisse manipuler, traversée par un texte qui lui sort de la bouche comme un flux sans fin. La simultanéité de la parole et de la manipulation crée un objet performatif inédit, une chimère hurlante en constante évolution, un kaléidoscope où se croisent et se superposent Œdipe Roi, Jelinek, Trump, sa femme, un cochon, un ange… Réalisées en direct et par touches successives, les transformations incessantes font et défont les visages de ce monde, nous offrant la version stroboscopique d’un  film accéléré par un agité de la télécommande. La maquilleuse préside à ce freak show dont elle est l’artisane précise et zélée, ajustant une perruque, collant des faux ongles, défaisant un bandeau, rajustant une cravate… tandis que se matérialisent et s’évaporent sous nos yeux éberlués les personnages qui font le spectacle du monde. L’actrice devient ainsi ce dont elle parle ou ceux qui en parlent, tirant de leur néant littéraire les figures invoquées par la verve de Jelinek et composant au plateau une galerie de figures reconnaissables et artificielles.

Sur la voie royale

La première ébauche, masque neutre de la comédienne, cède rapidement la place à un de ses avatars. Les yeux bandés et mercurochromés par la diligente maquilleuse, la performeuse initie le bal des têtes par la représentation d’un roi aveugle, coupable et sanguinolent, dont on ne sait plus s’il est moins fou que le peuple qui le plébiscite et attend de lui des décisions salvatrices. A ce roi de carton-pâte succède rapidement une farandole d’icônes médiatiques dont l’accessoire fait la signature. Trump dans ses costumes sombres et sa sempiternelle cravate rouge est sa propre caricature que le théâtre récupère avec désespoir pour en faire l’effigie grimaçante d’une démocratie sans idéal. Aux figures réalistes se mêlent des monstres cauchemardesques : marionnettes à tête de cochon, molosse à dents de métal, dont la brutalité plastique fait écho au discours qui ne cesse de se déverser et dans lequel on reconnaît en frémissant la rhétorique raciste et misogyne de ce porc légitime.

Sur la voie royale

La chevelure peroxydée constitue un autre élément récurrent de ce carnaval. Le casque d’or affuble l’actrice au naturel mais aussi Elfriede Jelinek, dont la coiffure reproduite d’un simple coup de barrette crée l‘illusion de la présence sur scène. Ironie du sort, le « roi » est lui aussi reconnaissable à son invraisemblable toison jaune, devenue botte de paille sur la tête rose d’un cochon grotesque. La même coiffure pour trois avatars, pour trois paroles différentes, signale la polyphonie d’un monde dont il faut décrypter les signes souvent trompeurs.

Ce clonage au scalp d’or exhibe aussi la réalité d’une société de l’image, dont le roi est un présentateur de télé. Un monde fardé que le metteur en scène combat ici avec ses propres armes. Dans ses incroyables métamorphoses, l’actrice, fausse jusqu’au bout des ongles, fabrique le fake dont se repaît sans vergogne le discours dominant. Le spectacle agite ce monde d’apparence dont le maquillage est la seule bannière. Le monde était un théâtre, il est aujourd’hui un show, dont les figurines, plus que jamais en toc, emmagasinent en leur ventre des chapelets de munitions et des bordées d’injures

Habillé par quelques projections sur écran, ruines antiques ou paillettes colorées, le plateau résonne aussi parfois de nappes sonores,d’où surgissent par instants des bribes de Stravinski ou Debussy cliquettent. Pulvérisé et pixelisé, le vieux monde abdique, dévoré par la chirurgie plastique et les faux semblants technologiques…

De ce spectacle extrêmement dense, le spectateur sort d’abord abasourdi, comme submergé par le flux d’images et d’informations déversées simultanément. Estomaqué par l’incroyable performance de l’actrice omniprésente et jamais tout à fait la même, qui a habité ce plateau tout en étant aveuglée, entravée par des talons vertigineux, engoncée dans un costume géant, asphyxiée par un masque en silicone. Comme une anamorphose qui ne se laisse appréhender que de loin, le spectacle prend tout son sens au fur et à mesure que les images décantent et que le texte, ou du moins des bribes de ce texte foisonnant, remontent à la surface de l’esprit. Comme un cauchemar, à la fois beau et horrifique, Sur la voie royale singe une démocratie devenue mascarade dont les pires guignols sortent gagnants. À l’heure où s’annonce le retour des pires, ce spectacle doit être vu et entendu pour mesurer la dimension carnavalesque de notre monde.

Sur la voie royale, d’après Elfriede Jelinek, mise en scène Ludovic Lagarde. Avec Christèle Tual, Pauline Legros.