Il y a quelque chose de tonifiant dans la poésie de Gabriel Dufay, une attention au monde, un regard à la fois doux et ferme, moins une invitation au voyage qu’une déclaration d’amour adressée au monde.
Dans Sauver la beauté, son recueil au titre programmatique, il s’agit d’ »affirmer notre volonté de vivre », et cela passe par la confection de vers. Car une vie sans poésie serait tout simplement intenable, impossible à envisager. « Nous nous accrochons à des phrases pour ne pas faire naufrage », écrit-il, en recourant souvent au « nous ». Et ces phrases nous sauvent. Elles sont une promesse, une « croisade » contre la laideur et la vulgarité ambiantes.
Les noms propres aussi remplissent ce rôle, et ils sont nombreux dans ce livre, qu’il s’agisse de noms de poètes ou de lieux – Atacama, Taormine, Reykjavik ou Isafjördur. Valparaíso, surtout, devient la ville-emblème de l’apaisement, du souffle nouveau et de la rédemption ; on y suit un papillon qui volète et qui nous sert de guide, nous enjoignant à nous immiscer dans l’aventure.

Au détour des vers, ce sont René Char, Baudelaire, Rimbaud ou La Boétie qui surgissent, notamment quand Dufay invoque « le vent de la révolte » contre ce qui nous opprime et nous dévore, ou bien le « soulèvement stellaire ». Des images demeurent : celle de Virgile à Brindisi, d’une maison tournée vers le ciel ou d’un rêve composé de mots. Au fil des pages, c’est un territoire neuf qui s’ouvre, une clairière, une fenêtre ouverte, en un mot « un équilibre fragile et délicat où la poésie reprend ses droits ».
Le poème inaugural, qui donne son titre au livre, est d’une ampleur et d’une beauté suprêmes. Mais surtout, c’est un recueil qui ne cesse de se bonifier à la relecture, comme tout grand livre de poésie. De nouveaux vers apparaissent. Vous voici enfin voleur de feu, « fidèle à l’enfance », extrait en somme de l’enfer moderne. Il s’agit rien moins que de « sexualiser les paysages », « être un rocher qui fleurit ». Puissance imagée de ces incantations qui n’ont assurément rien perdu de l’enfance et d’autre but que de sauver la beauté.
La poésie redevient alors illumination, embrasement, refus d’obtempérer : « Seules les fulgurances et les incandescences parviennent à trouver grâce aux yeux décillés ». Dufay nous entraîne dans son sillage, dans une conscience aiguë : « Le désastre n’est pas loin, et partout nous soufflons, nous soufflons dans les âtres des vieilles cheminées pour rappeler aux bergers de la lumière que la beauté tapit dans l’ombre ».
Fidèle aux fameux vers d’Hölderlin, « Là où croît le péril / croît aussi ce qui sauve », Sauver la beauté vaut aussi pour l’optimisme qui s’en dégage. C’est une poésie ample, lyrique, qui récuse la fatalité : « Nous ne croyons pas aux paradis perdus mais à la beauté retrouvée ». L’optimisme résolu qui en émane a force de ralliement : « Nous sommes là pour vous dire que nous sauverons la beauté ».
Certaines inflexions nocturnes le font tendre vers la nuit reptile surveillante chère à Bernard Lamarche-Vadel ; d’autres rappellent Rimbaud, quand le poète robinsonne, ou a recours aux néologismes – qu’il s’ensilence, se solitarise ou s’emmerre. La vie est là, à portée de regard ou d’oreille ; l’espoir, lui, est chevillé aux vers du poète, jusqu’au bout du monde : « ces lointains qui sont l’autre nom de l’espérance ». Et dans la plupart des poèmes, cette espérance n’est autre que le paronyme d’enfance.
Dès lors, la poésie devient l’incarnation ou le prolongement du désir : « Je ne connais pas ton visage / Mais ton corps ô ton corps / Ton corps est fait de doux hasards et de violents tressautements / Toi vers qui je marche / Fantôme de mes jours, délire de mes nuits / Ma peau aspire à être touchée caressée évidée par toi / Ma peau aime la tienne / Poème ».
Le poème n’est plus le lieu de la dépossession de soi, mais du retour à soi, du travail manuel, obstiné, corporel : « Comme un orpailleur / je passe au tamis / le laminoir des eaux usées du langage ».
À l’affût des mystères, le poète prône la disparition, de façon ouvertement politique. Il chante la survivance non pas des lucioles mais des fantômes dont il convient d’accepter la présence, sonde son sort d’éternel étranger, toujours en exil, et son corollaire : « la solitude souveraine ».

Éloge du ciel et attaque en règle de tous ces mots « fort peu verticaux » qui encombrent notre quotidien, Sauver la beauté s’achève sur un poème consacré aux fleurs. Le poète se forge alors une voix de fleurs, ou du moins il n’entend ni ne voit plus qu’elles. Parce que les fleurs, fragiles et éphémères, demeurent aussi. Elles nous précèdent. Ajoutent à la beauté du monde tout en nous y arrimant.
Outre ces fleurs, outre les noms, il y a des phrases qui nous font vivre, avance Gabriel Dufay. Avec ce recueil, il repassionne le monde et réveille nos cœurs asséchés. Ces poèmes sont une invitation à sortir du matérialisme galopant, une exhortation à vivre, un non serviam derrière lequel se niche un autre dessein : être seulement et strictement « serviteur de la beauté ».
Gabriel Dufay, Sauver la beauté, éditions L’atelier contemporain, mai 2026, 176 pages, 25€. Préface de Yannick Haenel.