« Les hommes politiques ne lisent pas de livres », a coutume de répéter Pacôme Thiellement. Sans doute ne lisent-ils pas du tout. À tel point que leur fréquentation du langage, de la parole, se trouve biaisée dès lors qu’ils l’utilisent, qu’ils la profèrent.
Tout courant politique, dès lors que la personne qui possède et exerce le pouvoir s’approprie les mots de la tribu, construit une rhétorique qui tantôt retourne l’usage habituel, tantôt sépare la formule du fond(s) commun. Si bien que la méfiance est de rigueur : quand le politicien utilise la langue, il s’oblige manifestement à l’infecter. D’où mensonges et parjures. Dès lors, comment pourrait-il s’intéresser sincèrement – idée folle ! – à la poésie ? Comment pourrait-il même respecter l’horrible travailleur qui s’emploie par vocation, par état, à exprimer – y compris au sens culinaire – ce qui est l’un de nos premiers biens communs ?
Quelle que soit l’échelle où ce pouvoir s’exerce, il n’est pas besoin d’y monter bien haut pour observer à quel point la rectitude s’érode : voilà un domaine où il n’y a plus de parole donnée, mais parole bradée, à l’encan. Faut-il donc s’étonner que la maison de Kenneth White, léguée avec bibliothèque et manuscrits à la commune de Trébeurden, se retrouve désormais vidée ipso facto par l’auguste municipalité ? Voilà de quelle sorte on tient « l’engagement moral de mettre en valeur l’œuvre » du poète, en bricolant une sorte de salle des pas perdus, en ramassant la menue monnaie coincée entre les sièges.

Mais, dans de telles conditions, comment tenir le pas gagné ? Parmi les solutions offertes, on peut toujours suivre les traces de la démarche géopoétique. Loin d’être une école cloisonnée par l’armature serrée de mots d’ordre ou de manifestes, elle se définit avant tout par sa labilité, de telle sorte que cette apparente difficulté à la situer va de pair avec une exigence expérimentale et intellectuelle. Il convient donc de dissiper les éventuels contresens : « La géopoétique est autre chose qu’une géographie poétique, ou une poésie vaguement géographique, comme le terme pourrait le laisser croire » (Kenneth White). Précisons : « Si la poésie est au cœur du projet géopoétique, celle-ci peut prendre des formes diverses qui ne correspondent pas à ce qu’on entend ordinairement par poésie. Un essai philosophique ou un livre scientifique peuvent être chargés de bien plus de poésie que n’importe lequel des poèmes de certaines revues », comme l’écrit Laurent Margantin, cheville ouvrière de la Revue géopoétique internationale, qui en est ici à son deuxième numéro, et du volume collectif En chemin avec Kenneth White, deux publications qui évitent les écueils du tombeau autant que des mélanges universitaires, qui mêlent avec équilibre textes de théorie et textes de création.
Leur but est donc non seulement d’appliquer et de donner corps aux intuitions et aux expériences mises au jour par le poète écossais, mais de les poursuivre et de les réinventer, débroussailler de nouvelles pistes et rajouter une pierre au cairn, ainsi démontrer une praxis. Tout le contraire d’une utopie, au sens étymologique, puisque cette discipline avance par extension, en agrandissant sa carte et son territoire, en variant l’optique afin « d’appréhender la totalité et l’unité, de les reconnaître et de les traduire, [pour en faire] le fondement même de la démarche », selon les mots de Serge Velay. La nuance entre totalité et unité laisse entendre qu’il ne s’agit nullement d’une annexion, d’une colonisation de l’esprit, mais au contraire d’une prise en compte d’une humanité traversée par la variété des territoires et des expériences. En cela, il n’est pas surprenant que le beau poème d’Auxeméry, Terrace Bay, commence justement par ces vers : « En quelque lieu du monde / rudimentaire ».
D’où parle le poète ? La question gagne ici une épaisseur, en couches de sens, dans la mesure où s’effrite l’image traditionnelle de l’écrivain, sorte de calque du démiurge, maître de ses méthodes et de ses textes. Tout au long de ces deux volumes, il semble bien que le postulat s’effondre et laisse s’échapper une voie inverse fort salutaire. S’il peut s’agir d’habiter tous les rapports au monde, de les investir tout du moins, le poète doit devenir réceptacle pour une langue qui le dépasse en partie. Par une étonnante dialectique de possession et de dépossession, l’auteur doit se déprendre de toute prétention de propriété sur le style. Ce dernier n’exprime pas d’abord la réussite d’une singularité personnelle, contre la célèbre maxime de Buffon, mais il témoigne avant tout du degré de résonance de la nature sur la culture. La main à plume est avant tout un truchement de la nature en question : l’écriture doit la faire parler dès lors que le scripteur a dû accepter – et se faire accepter par – le monde : « Le poète est à la fois l’outil et le corps qui le porte » écrit Michel X Côté.
Tel un shamanisme immanent, l’acte d’écrire suppose de suivre la révolution du globe, de se tenir dans l’équilibre d’un éternel retour qui meut l’écrit au rythme du cosmos – le mot revient souvent dans les ouvrages de White. De cette source qui ne tarit pas, de ce courant qui agite et meut le moulin, Lucien Suel peut dire : « le monde est poème est monde, le poème est monde est poème ». Cela n’a rien de tautologique, pas même en apparence ; il faut tout bonnement s’accorder sur un dire nouveau et radical à tout point de vue qui dépasse toute sorte de frontière, de clôture, de bornes : « Heureusement que d’autres pays existent. / Que d’autres langues existent. / Que je n’ai nul besoin d’écrire dans la mienne. / Qui n’existe plus. / Ni revenir à la page qui n’existe pas. / À part si dessiner est une langue » (Sylvie Durbec).
Mais comment faire advenir cette parole autrement que par une stase dans le silence ? Certes, il ne s’agit pas d’une fin attribuée à la littérature. Nul fétichisme blanchotien dans une telle nécessité ; plutôt une expérience analogue à l’athéisme purificateur de Simone Weil. Expérience de chauffe et de refroidissement, donc, pour se débarrasser de toutes les scories qui empêchent le texte d’aboutir. Si cette épreuve est commune à tous les auteurs convoqués, elle est néanmoins théorisée dans un beau texte de Martin Heidegger, « Un pays pour la création : pourquoi restons-nous en province ? », qui place paradoxalement la justesse du mot dans le caractère taiseux du paysan, mais aussi au sein de la dialectique entre la compagnie et la solitude, « car la solitude a la propriété originelle de ne pas nous isoler, mais de jeter notre existence entière dans la vaste proximité de l’étant de toute chose ».
Cet appariement entre la nécessité d’un isolement – où l’île est à la fois une monade et une atome prêt à s’accrocher aux autres – et la preuve par le silence se retrouve également dans l’admirable texte, hélas posthume, de Marc Bonneval, « Du lieu à l’être ». Le vide du mot ouvre dès lors un espace géographique pour mieux saisir le monde, « en ce lieu je trouve ce qui d’ailleurs m’échappe ou me manque », endroit où « le mystère peut se révéler dans le proche, sans rien perdre de son cèlement ». Cet apurement d’un monde encombré par les écrans, par les obstacles médiatiques aliénants, par la sophistication nauséeuse d’images totalitaires, permet de renouer avec ce qui, dans cet encombrement, paraît être le plus ardu : le « simple », simple qui « est avant tout de l’ordre du visible » et qui « se donne aussi dans les actes de la vie “quotidienne”, comme si le geste le plus humble revêtait alors sa haute nécessité, sa dignité. Il faut alors le dire “sacré” ». L’acte le plus banal endosse la tâche de desservant en accueillant la largesse du monde. Il importe dès à présent d’accepter l’humilité d’une telle voie ; s’y engager revient à refuser une bonne fois pour toute la fonction éculée et inadmissible de maître et possesseur de la nature.

Habiter le monde, ce n’est plus s’en emparer, le coloniser au nom d’un vil profit ; c’est au contraire s’en laisser habiter, accepter d’y participer à sa juste dimension. Désormais, c’est le paysage, la nature, qui dictent la métrique du poème ou la scansion du texte. La littérature, artificielle par essence, prend son rythme depuis le paysage, en répercute le chant ; en témoignent ici les contributions de Nathalie Riera ou Anne Cury-Koenig. D’où, parfois, ce souci de transcrire dans les mots, autant que faire se peut, ce que le cosmos projette dans le regard : « On n’a pas encore trouvé de traduction en langue d’épinettes noires et de granit », comme le précise Michel X Côté, et « aussi longtemps que résisteront les bories braiseront leurs silence » (Patrick Joquel), alors que la terre souffle « un poème-liste des noms de lieux et de choses, noms d’hommes et d’animaux, d’époques et de paysages » (Lucien Suel).
Cependant, l’habitation du monde s’affine en investissant des zones inhabituelles, laissées pour compte. En cela, la géopoétique n’est pas sans parenté avec le tiers paysage, conceptualisé par Gilles Clément, c’est-à-dire ces endroits à peine définissables qui sont rejetés aussi bien par les grands aménagements que par l’agriculture, sans encore appartenir de plein pied à la vie sauvage. Sandrine Cnudde, dans son très intéressant journal de bord intitulé « La Chambre la plus grande de la ville », met en œuvre cette fréquentation des marges urbaines, bivouaquant au pied d’un mur d’enceinte non loin d’une route, dans un pré entouré de maisons, sur un parking. Son écriture simple et précise rend justice à ces lieux, loin du cliché de l’écrivain voyageur ou du bourlingueur. Depuis l’inconfortable cocon du sac de couchage, éclot une réhabilitation des parages les plus méprisés, d’eux naît la possibilité d’une écriture poétique qui plonge ses racines dans l’ingratitude de l’urbanisation et dans la résistance qui opposent de concert la faune et la flore.
Il faut parvenir à tenir en équilibre ces diverses strates qui affleurent dans le langage articulé après avoir traversé les diverses facettes de la géopoétique. Ces deux volumes y parviennent, laissant au lecteur un choix suffisamment large, donc une espérance, pour pouvoir en oser à son tour la pratique.
Laurent Margantin [dir.], Revue géopoétique internationale, numéro 2, automne 2025, Tarmac, 115 pages, 20€.
Laurent Margantin et Goulven Le Brech [dir.], En chemin avec Kenneth White, Tarmac, janvier 2025, 110 pages, 20€.