Cécile Sans : « Un espace de questionnement et d’écriture » (L’atelier invisible de Jean-Marie Gleize)

Jean-Marie Gleize (Wikicommons)

Paru peu de temps après le décès de Jean-Marie Gleize survenu ce 12 mars 2026, L’atelier invisible de Jean-Marie Gleize est une conversation au long cours menée par Cécile Sans avec Jean-Marie Gleize.

L’atelier invisible de Jean-Marie Gleize s’inscrit dans la « fabrique » de l’écriture et dans ce rapport singulier aux lieux qui traverse remarquablement l’œuvre gleizienne. Quel a été le point de départ de ce livre ? Comment s’est opéré ce choix de composition autour de ces dix « segments » thématiques ? A-t-il été effectué en amont ou au fil de cette conversation au long cours ?

Pour commencer, il me semble important de dire que cet entretien aurait dû, bien sûr, se faire à deux voix, comme s’est fait ce livre, si Jean-Marie ne nous avait pas quittés brutalement alors que ce livre, consacré à son travail de création, était prêt à partir à l’impression. J’essaierai de répondre au mieux, avec le souci de ne pas parler à sa place, et sans que nos réponses puissent se compléter.

Ce livre s’inscrit dans notre conversation au long cours et nos échanges sur la « question écriture ». En 2020, j’ai découvert un appel à communication interdisciplinaire lancé par Marie Bourjea et ses collègues de l’université de Montpellier sur la question de l’atelier, conçu comme « espace de création et création d’espace ». J’ai proposé à Jean-Marie d’ouvrir ensemble un dialogue sur son travail. Ce chapitre ayant été publié, Marie Bourjea nous a proposé de le prolonger et de le transformer en un livre aux éditions Hermann, où elle lançait la collection « Recherche & Création », dans une perspective poïétique.  Cet espace nous a plu parce que nous avons pensé qu’il nous laisserait la possibilité de créer une forme « en acte », qui ne serait pas strictement un « livre d’entretiens » (qui l’intéressait moins), mais tenterait d’ouvrir un continuum entre la réflexion sur l’écriture et son surgissement. Non pas seulement, donc, penser l’atelier de création de Jean-Marie Gleize mais tenter de donner lieu à cet atelier. Pour ce livre, Jean-Marie écrivait : « Souvent on ne peut pas savoir pourquoi et comment on écrit. Il semble précisément que c’est parce qu’on ne sait pas qu’on écrit. » Il s’agissait donc de chercher à élaborer un espace souple, continu, de questionnement et d’écriture.

Le travail commun s’est constitué dans la même logique. Pas d’enregistrement, ni d’envoi de « questionnaire », ni de plan a priori. De nos conversations passées ou présentes émergeaient des formules qui me semblaient fécondes, des fragments, sur lesquels je proposais à Jean-Marie de revenir par l’écriture. Après plusieurs années d’échanges, je me suis retrouvée avec un ensemble de matériaux au sein duquel j’ai opéré des choix, des rapprochements, en essayant de dégager des lignes de force. Le livre compte 10 segments, « J’essaie de pouvoir écrire », « Trouver le titre », « Le diptyque initial », « D’autres registres, plusieurs versants de la pente », « Vers, textes adressés », « Des cabanes avec », « Déchirer les brouillons », « Disparition, lignes d’erre », « Enfances », « Reprises ». J’ai rassemblé le matériau dans un travail de montage. Au sein de cette architecture possible, comme la conversation était continue, il s’agissait aussi, bien sûr, de proposer à Jean-Marie de revenir sur tel ou tel élément ou de greffer les différentes formes d’écriture nées de la conversation. Ainsi, lorsqu’après avoir fait apparaître dans le livre, comme un bloc de lignes, l’ensemble des titres qu’il avait donnés à ses œuvres et chapitres, je lui demande « ce que ça lui fait » de les lire ainsi, sa réponse semble basculer vers un autre régime d’écriture (je parle ici, par commodité, de « bascule », mais il y a bien sûr passage, superposition de ces différents régimes, il faudrait y regarder de plus près, plus finement) : « Les titres de ces livres sont pour moi comme une ligne indistincte, informulée, un ‘devant moi’. Vitres nues, miroir sans tain. ‘Sans titre’ est ce qui s’impose depuis que s’est écroulé le ruisseau du sens et que se sont dissipés tous les brouillards de nos mythologies […]. » Ce mouvement est perceptible en plusieurs lieux du livre. C’est aussi ici que la « mise au travail » de l’écriture nous intéressait, Jean-Marie et moi, des matériaux de réponse documentaires initiaux filant vers l’écriture. Tout cela, bien sûr, comme tentative et, aussi, en positions multiples, etc.

Les différentes séquences se déploient dans une approche à la fois individuelle et collective du travail de Jean-Marie Gleize. « Il s’agit de comprendre que le collectif et le personnel ne sont en rien exclusifs, mais au contraire spirituellement (et politiquement liés). Je crois avoir toujours tenté (c’est le sens du séminaire et de la revue) d’articuler les deux, d’en faire en quelque sorte un principe d’action. » Cette articulation de « la recherche individuelle » et de « l’espace collectif » évoqué dans l’avant-propos, du travail critique et de création, est-elle l’axe choisi autour duquel se structure cette conversation ?

Oui, c’est un choix qui a été fait d’emblée et qui est au cœur de ce livre. Ne pas considérer isolément le travail de l’écriture, mais le regarder avec celui de l’enseignant, du critique, du directeur de revue, etc., et chercher à faire résonner ces différents espaces, comme autant de fils invisibles dessinant son atelier. C’est aussi la raison pour laquelle j’ai souhaité, dans la bibliographie finale, faire apparaître, à côté de ses œuvres poétiques et critiques, les livres qu’il avait publiés en tant que directeur de collection.

Les espaces de résonance étaient nombreux. De son travail d’enseignant, par exemple, à l’université d’Aix ou à l’École normale supérieure de Lyon, il rappelait souvent qu’il avait toujours eu pour lui une dimension politique : « j’ai toujours considéré l’acte de transmission comme éminemment politique, comme engagement de fait dans un processus de libération individuelle et collective. ». Le Centre d’études poétiques de l’ENS à Lyon, qu’il avait fondé et qu’il dirigeait (1999-2009), et dont il évoque dans le livre le fonctionnement, avait également été un lieu effervescent de workshops, rencontres, lectures. Notre tentative de dénombrement pour le livre recense quelque cent poètes invités, auteurs de générations différentes, consacrés ou débutants (car il avait à cœur de soutenir activement, chaleureusement, les jeunes écritures qui retenaient son attention). Reprenant la formule à Francis Ponge, il aimait travailler à être un « suscitateur ».

Les réactions et hommages si nombreux à l’annonce de son décès disent sans doute assez l’efficace de cette suscitation. Mais c’est aussi, me semble-t-il, la diversité des auteurs et des écritures qui se sont reconnus comme profondément marqués par le geste gleizien, qui impressionne. Une communauté active, donc, plus qu’un « cercle ».

Quant à la revue Nioques, qui participe de cette communauté, et dont il disait aussi qu’elle était « comme une partie de lui-même », elle avait été fondée en 1990, l’année même de publication de Léman, œuvre inaugurale de ce qu’il appelait son « cycle ». Cela m’avait beaucoup intéressée, lors du colloque qui lui avait été consacré en 2021, publié depuis sous la direction de Laure Michel et Romain Benini aux éditions Questions Théoriques, d’essayer de penser conjointement et en résonance, les pages de Léman et la première série de la revue.

Il y avait en effet dans son travail un jeu entre la solitude de l’écriture et l’élaboration d’espaces collectifs de partage de l’écriture, et, par là même, intensifications / frottements / relances, de l’un à l’autre. Il écrit dans ce livre : « Les entreprises collectives (de confrontation avec toutes sortes de pratiques différentes) peuvent être comprises comme des façons de chercher les frontières mouvantes de l’‘ici’ » de l’écriture. Nous avions commencé, avec l’équipe de la revue, et quelques chercheurs, dont Benoît Auclerc, Laure Michel, Luigi Magno, et Jean-Marie lui-même, à préparer un colloque sur Nioques qui se tiendra à l’automne 2028 à Aix-Marseille Université. Dans ce cadre, Jean-Marie avait préparé des notes de repérage d’axes d’interrogations possibles. Il est frappant de constater que l’articulation des espaces apparaît à plusieurs reprises : « Préciser l’articulation entre le travail de la revue et l’espace de recherche du Centre d’études poétiques (et ses pratiques, lectures, performances, etc.) » ; « Le grand problème de la théorie intégrée (une revue de création qui refuse en principe l’explicitation dogmatique de ce qui sous-tend les pratiques) », etc.

Autant d’« actes d’atelier », donc, individuels et collectifs, poétiques et politiques,  qu’il reliait dans le livre à un autre fil invisible, l’imaginaire spirituel du couvent, cellule et communauté, qu’il s’agisse d’un lieu pensé et rêvé, ou d’un lieu réel, fondateur pour lui, tel le couvent de la Tourette.

Des textes de Jean-Marie Gleize sur un choix de livres et films intègrent l’ensemble, entre les dialogues, clôturant chacun des segments du livre. Comment s’est constitué ce corpus qui entre dans la composition ?

L’un des intérêts majeurs de ce livre est qu’il y a effectivement entre les segments du livre des textes inédits de Jean-Marie, sur des livres ou des films qui l’accompagnaient, au plus proche, livres longuement lus et relus, films vus et revus, et sur lesquels, pourtant, il n’avait pas produit d’œuvres critiques. Ces œuvres me semblaient importantes pour lui, et importantes aussi sans doute dans la perspective de l’atelier invisible. La naissance de ces textes interstitiels n’a toutefois pas été pensée immédiatement, ils ne figurent pas, par exemple, dans le chapitre initial publié dans le volume collectif (M. Bourjea et al., L’atelier en acte(s), Hermann, 2023). Jean-Marie m’avait souvent parlé de ces œuvres. Tenter de formuler sa    pratique de création n’allait pas du tout de soi pour lui. Il évoque dans le livre une « traversée du miroir aveugle », il dit encore : « Je ne sais pas ce qui préside à l’ouverture du cahier ».

Au fur et à mesure de l’avancée de notre travail, j’ai perçu que son désir du livre s’avançait de plus en plus vers un désir d’écriture. Pour accompagner cela, et sans savoir encore si cela entrerait dans le livre, je lui ai simplement proposé d’écrire, de la façon la plus ouverte possible, non pas sur ces livres, mais sur ce que ces livres/films lui faisaient, faisaient à son écriture. J’en avais choisi quelques-uns, qui me semblaient se situer pour lui en des endroits différents et je les lui ai proposés. J’ai pensé que ces textes écrits sur (ou avec) India Song, Le salon de musique, Le livre des visions, etc., pouvaient contribuer à éclairer autrement son écriture.

Et puis, quand j’ai commencé à réfléchir à une architecture, ils me semblaient correspondre pleinement à la logique profonde du livre que nous voulions essayer de faire. La porosité entre notre conversation et les différents régimes de l’écriture pouvait d’ailleurs aussi circuler hors de l’espace de ce livre. Ainsi, par exemple, la réponse qui avait été écrite initialement pour le segment « Enfance » est aussi entrée ensuite dans l’œuvre Je deviens, séances, publiée dans la collection « Al Dante », aux Presses du Réel, en 2024.

Les textes sur les films et livres lus/relus ont donc trouvé lieu dans ces pages interstitielles, entre les segments. Ils sont volontairement donnés directement au lecteur, sans chapeau introductif, ils apparaissent nus et seuls sur la page. Leur régime particulier est juste signalé à son attention par un corps de caractère plus petit et un filet. J’ai choisi leurs emplacements respectifs au moment du montage, en veillant plutôt à la « matité » des rapports avec les lignes qui les précèdent et les suivent. Ils ne clôturent en effet pas le chapitre qui précède, ni n’annoncent celui qui vient.  Ils constituent plutôt des espaces de résonances, de circulation, comme s’ils venaient « consteller » ce qui se dit ailleurs et autrement.

Dans le segment 3 titré « Le diptyque initial », Jean-Marie Gleize explique : « Quelque chose bien sûr se construit progressivement dont je suis incapable de reconstituer la chronologie parce que tout dans cet atelier se passe en même temps, en plusieurs lieux qui ne sont qu’un, en plusieurs gestes qui se superposent, en un présent perpétuel à quoi je me confronte par l’écriture (très fortement répétitive…) » Un texte inédit de Jean-Marie écrit entre 1980 et 1990, extrait du Journal, est mis en lien, dans une dernière section de l’ensemble, avec certaines pages du manuscrit de TRNC. Quel est ce texte inédit ? Quelle est précisément la démarche dans ce geste d’agencement des deux textes ?

Alors qu’il était en train d’écrire TRNC, Jean-Marie m’a raconté qu’il venait d’exhumer ce vieux texte inédit, Journal (Tout ce qu’il y a d’intime dans tout). Sur l’histoire de ce manuscrit, il indiquait, je cite notre échange : « ce texte avait été refusé, je crois, par Denis [Roche] parce que ça se donnait pour un ‘journal’ mais, selon lui, ce n’était pas vraiment un journal (il avait d’ailleurs raison sur la question du ‘vraiment’). » Un premier fragment en avait été publié en 1983 dans le numéro 3 de la revue de Christian Tarting, Chemin de Ronde, sous le titre « Pornè, journal, juillet ». La note liminaire indique : « ces pages sont extraites de SITIO, livre des marges, commencé en 1982 pour faire suite à Monumentum Amoris. Elles conduisent à ce qui n’a lieu qu’entre-temps, à ce qui me ‘donne soif’ ». Quelque 40 ans plus tard, cet ensemble lui paraissait désormais, disait-il, froid, contraint, corseté, comme autocensuré, mais le matériau l’intéressait.

En lisant les pages du Journal et les pages du manuscrit TRNC, alors en cours d’écriture, je me suis rendu compte qu’il y avait un geste de « reprise », pour citer le sous-titre de TRNC. J’ai prélevé quelques pages du Journal et je les ai mises en contact avec les pages correspondantes de TRNC pour constituer le dixième et dernier segment du livre.

L’idée était de terminer, en quelque sorte, dans le silence bruissant de l’atelier. Jean-Marie ne souhaitait d’ailleurs pas commenter ces doubles pages. Les pages du tapuscrit Journal sont simplement reproduites sur les pages de gauche, les pages du chapitre 8 de TRNC sont données en vis-à-vis. Ainsi, le geste de l’écriture est à la fois visible et invisible. Il est ce qui a lieu entre ces deux pages qui se tiennent face à face, il est déposé dans le pli du livre, ce pli que Michel Melot identifie comme « la forme élémentaire du livre », celle qui divise les espaces du livre sans les séparer, « permet, dans un seul mouvement de passer de l’un à l’autre, de penser la discontinuité dans la continuité et le continu dans le discontinu. » (Livre, L’œil neuf éditions, 2006, p. 43 et 45).

Dans cette pluralité des ateliers de Jean-Marie Gleize, sa relation avec les artistes est évoquée à différents endroits du livre et paradoxalement son « rapport problématique aux images ». Ainsi dans le segment 5, « il s’agissait pour moi d’approfondir l’expérience de la confrontation avec l’image, parce que je crois avoir très vite compris que cet interdit de la représentation relevait d’une lutte intérieure entre passion des images et refus des images, ou si l’on veut entre passion positive et passion négative… » Est-il possible de revenir sur ces liens de Jean-Marie avec les artistes et sur la façon dont ils traversent, d’une façon ou d’une autre, son travail ?

C’est une question très vaste (et importante) et je ne pourrai répondre de façon satisfaisante.

Sur son lien, dans un temps long, avec les images et, dans l’écriture, avec des artistes, juste rappeler que la première série de la revue, entre 1990 et 1999, est accueillie par Jacques Clerc, aux éditions de la Sétérée, une maison d’édition de livres d’artistes, et que la revue publie, dès ce premier numéro, et de façon continue, des œuvres d’images sans texte, photographies, œuvres plastiques, « comme du texte », selon les mots de Jean-Marie. Au sein du comité de rédaction de la revue, depuis 1996, l’artiste Patrick Sainton, une des présences essentielles pour son travail, comme il l’évoque dans L’Atelier invisible. De même la bibliographie de Jean-Marie est-elle, d’emblée et jusqu’à la fin, jalonnée d’œuvres de dialogue avec des artistes (parmi celles des dernières années, on peut citer les noms d’Agathe Larpent, Françoise Nunez, Julieta Hanono, Giney Ayme, Holger Schnapp, Frédéric Coché, Gérard Titus-Carmel, Eric Bourret, etc.). Il intègre par ailleurs, dans ses propres livres, celles d’autres artistes (Justin Delareux dans Trouver ici, par exemple). Il a lui-même produit des séries de polaroïds, dont une partie est publiée (éditions Zoème, 2022), avec des cibles. Tout au long de son écriture, la « question image » traverse. Que l’on pense par exemple à Tarnac dans lequel le mot « image » est inscrit en lieu et place de la représentation imagée. Ou encore à des textes dédiés par Jean-Marie à cette interrogation, tel, par exemple, le beau texte « Devant l’image », dans Huit mots de lisière (sur des œuvres de Titus-Carmel, éditions Tarabuste, 2024) : « Elle n’appelle aucun commentaire, elle dit ce qu’elle dit en le montrant […] Et c’est bien pourquoi je me sens tenu d’y répondre. » Bref, le chantier d’investigation, déjà ouvert par des travaux de chercheurs, est immense.

J’essaierai simplement, dans un regard plus circonscrit et plus rapproché, de donner quelques points d’accroche, prélevés sur des plans différents. Du point de vue de l’usage, je pourrais évoquer les deux photographies qui ouvrent et clôturent le livre et ce d’autant que Jean-Marie, en voyant les épreuves papier, soulignait combien leur présence lui importait. Lorsque le livre s’est dessiné, il nous est apparu qu’entre les moments plus « académiques » (avant-propos / bibliographie) et la « conversation », qui cherchait à élaborer une autre forme d’écriture, il était nécessaire de poser un seuil, non insistant, afin d’accompagner le lecteur vers une autre « cabane », pour utiliser un mot qui lui était cher. Ces deux photographies personnelles de Jean-Marie sont données en pleine page, sans légende, ni même pagination, contrairement aux habitudes des éditions Hermann – qui ont, tout au long de la mise en livre, été particulièrement attentives à nos demandes spécifiques, dans le cadre de cette collection « Recherche & Création ». Sans légende, donc, et dans une prise de vue légèrement tremblée, images entre visible et invisible, elles forment un seuil flottant.

Par ailleurs, quant à ce lien visible / invisible au sein de son écriture même, Jean-Marie avait choisi d’inscrire en exergue du Pletzl, Compléments d’objets, le livre qu’il était en train d’écrire alors que nous relisions les épreuves, une phrase de Léon Bloy : « L’idolâtrie, c’est de préférer les choses visibles aux choses invisibles. »

Je ne peux pas ici ne pas penser à la dernière conversation (hors livre, puisque ce dernier était prêt à partir en impression).  Alors qu’il me disait, je le cite : « tout est vrai dans mon écriture, mais décalé, transformé », il m’a rappelé combien il était ému, lors des messes des Fraternités monastiques, à observer le moment de l’eucharistie. Il y avait là pour lui quelque chose de la présence inouïe, de l’ordre du tangible, et non du symbolique. Une des raisons, disait-il, de son émotion si forte dans ces moments était qu’il ressentait combien ils avaient à voir avec ce que lui était profondément l’écriture : une « transsubstantiation ». C’est le mot qu’il a employé, et repris. Donné si proche de sa mort, il résonne évidemment très intensément.

Jean-Marie Gleize, Cécile Sans, L’atelier invisible de Jean-Marie Gleize, éditions Hermann, mai 2026, 128 pages, 19€.