Jordi Gallizia : Brasucade, le goût de l’étang

© Prix littéraire de la vocation

Le poète Jordi Gallizia s’est prêté au jeu du grand entretien autour de son ouvrage Brasucade. Il y est question de mémoire, de goûts, de mots, dans un parler propre aux milieux des étangs et des garrigues occitanes. L’auteur nous invite au festin de la brasucade, un plat de moules marinées et braisées typique de l’étang de Thau dans l’Hérault. De la langue comme des rives de l’étang surgissent des racines occitanes, dont Jordi Gallizia se fait la voix renouvelée. Le texte se donne à lire comme la brasucade, les mots sont grillés et décortiqués par l’auteur qui nous convie à un banquet aussi populaire que littéraire.

Vous avez publié Brasucade en 2025 et nous nous sommes demandé comment vous est venue l’idée d’écrire autour d’un festin convivial. Comme la brasucade est un plat régional, voire hyper local et propre à l’Étang de Thau, pourrait-on dire que ce texte est régionaliste ? Qu’est-ce-qui vous a motivé à écrire ce long poème ?

Je savais que je voulais écrire autour de la question de la langue minorisée et donc autour de l’occitan mais en soit si je parlais breton ou corse je pense que j’aurais pu écrire aussi.  En tout cas je voulais parler de la langue en général et je n’avais pas envie d’une écriture au “je” qui soit individuelle. C’est-à-dire que j’ai un rapport très collectif à la langue au sens où c’est une langue qui a été transmise, depuis des générations et des générations, qui a une histoire aussi politique marquée par le fait qu’on ait voulu l’éradiquer.

C’était un peu le paradoxe de départ. Pour moi c’était l’idée d’en parler, en dehors d’un “je” qui soit individuel mais un “je” inscrit dans un moment de partage. C’est dans ces moments que j’ai le plus de souvenirs et de pratiques. C’est dans ces moments-là où j’ai l’impression qu’aujourd’hui on garde l’occitan comme une langue vivante et pas comme un objet littéraire ou une sorte de réminiscence nostalgique historique, dans des moments très festifs, des moments de chant, des moments où on partage des repas. Je pense qu’il y avait l’idée du repas de quartier, de la bouffe partagée. La brasucade pour moi, c’est pouvoir réunir autant le touriste de passage que la personne du coin qui a mis du temps à la préparer, que des amis d’amis, des potes de potes. J’ai voulu ancrer la langue dans un objet sans contour net.

La question du régionalisme, c’est une grande question politique. Peut-être qu’on peut ne pas rentrer là-dedans.

Personnellement, j’ai un positionnement politique sur la question de l’occitan et des langues minorisées. Pour moi, le fait de méconnaître et d’avoir effacé l’histoire de ces langues, c’est avoir effacé une histoire politique plus large autour de structures sociales, d’imposition de la République et du français, d’avoir imposé aussi le capitalisme. Je me sens proche d’un mouvement de pensée qui s’intéresse, depuis les années 1970, à la question délicate du colonialisme intérieur. Le fait d’avoir imposé le français sur l’ensemble du territoire français, ça a servi de laboratoire pour ensuite favoriser la colonisation, avec une dimension raciste (et je renvoie au livre de Cécile Canut, Provincialiser la langue. Langage et colonialisme), ce qui n’est absolument pas la même chose.

En tout cas, c’est pour moi une question politique très forte, mais je ne voulais pas faire de la poésie politique. Mon but, ce n’est pas de dire ce qu’on doit en penser. Il y a tellement de supers écrits universitaires qui ont été faits, on peut lire plein de choses là-dessus. Ce n’est pas pour moi le rôle de la poésie. En revanche, le point de départ a été que je fais partie des “derniers” locuteurs de cette langue : si je ne la transmets pas, qui va la transmettre ? Qui va s’emparer de cette question, de cette histoire ? Si cela peut suggérer l’envie d’aller creuser cette question-là et d’amener à des discussions… En fait c’est comme le repas de quartier, un prétexte pour se retrouver, que ce soit le livre ou la brasucade.

Dans votre texte se joue un rapport au collectif. Ce recueil est un refuge à la fois pour la langue qui est minorisée, mais aussi pour le collectif et pour les gens qui parlent cette langue et sont aussi stigmatisés au travers de ce parler, d’une identité minorisée.

J’ai passé beaucoup de temps à réfléchir à quels mots utiliser. Par exemple, je parle parfois de patois et parfois de langue. Pendant longtemps je me suis dit qu’il fallait que je tranche cette question-là. Et en fait, je ne l’ai pas tranchée, j’ai fait selon le point de vue que je voulais donner. Par exemple, c’est mon grand-père qui va dire qu’il parle patois. Lui, il ne parle pas une langue. Et moi, qui ai fait des études universitaires autour de la question de l’occitan, pour moi, je parle une langue. C’est une revendication politique de dire que c’est une langue, parce qu’elle s’inscrit dans un contexte linguistique, historique, politique.

Et moi je suis un peu le produit de ces deux aspects, parce que l’occitan m’a été transmis par mes grands-parents mais aussi à l’école. Le fait d’avoir utilisé le mot langue, le mot patois, c’était pour que des gens qui parlent patois se reconnaissent dedans autant que des gens qui ont une approche plus universitaire ou lointaine. Il y a quelque chose qui se joue entre ces deux mots là.

Pouvez-vous nous raconter ce processus d’élaboration de la langue imprégnée de ses lieux ou de ses atmosphères singulières liées à l’étang, en d’autres termes, comment avez-vous “cuisiné” votre poème ?

Déjà j’aurais aimé l’écrire en occitan. Et je peux l’écrire en occitan. Après, je me suis dit, bon, en fait, ça va intéresser dix personnes. L’idée, c’est quand même de ratisser plus large. Je me suis imprégné d’occitan. De toute façon c’est ma langue d’amour, c’est ma langue de terre. J’ai un truc avec cette langue, je baigne dedans. J’écoute beaucoup de musique, je participe à des d’événements occitans. J’essaie un maximum de me faire des copains avec qui on peut parler occitan. Je chante en occitan. J’essaie de lire aussi pas mal en occitan. Que ce soit de la poésie, des contes, un peu de tout. Je pense que dans la recette de la langue, il y a le fait d’avoir une pratique immersive de l’occitan, alors même que là, je suis à Charleville-Mézières, je suis très très loin. Mais en même temps, c’est intéressant, de se mettre un peu à distance. Ça ne m’a pas empêché de l’écrire. Mais je vais revenir. (Rires). Je pense que d’avoir pris une sorte de recul, d’être loin, m’a fait ressentir le besoin de me reconnecter à l’idée du chez moi.

Après ça fait très longtemps que je travaille sur cette question, sans savoir par quel bout la prendre – le master m’a permis de beaucoup écrire, sans arriver à une forme finie, de m’approcher de ce texte. Par exemple, j’avais écrit un texte sur les moules de Bouzigues. Je pense qu’il y avait des sortes de traces un peu. En tout cas, j’ai fait une sorte de synthèse.

Comment je procède ? J’écris beaucoup, beaucoup, beaucoup. Je produis énormément. Et à la fin, sur cinq pages, je vais garder 2 vers par exemple. J’ai vraiment procédé de manière copieuse, ça faisait deux-trois ans que j’avais beaucoup de matière. Et au bout d’un moment, en relisant et en relisant, j’ai un peu extrait des vers et des endroits et des choses qui m’intéressaient.

Dans le livre j’ai suivi la recette, elle est donnée au fil du texte, ça peut donner envie d’aller goûter à ce plat, d’aller s’intéresser. L’idée du livre c’était de disperser des petits trucs qui donnent envie d’aller chercher plus loin. C’est pour ça que je n’ai pas non plus dit toute la recette.

Vous mettez du pastis dedans ? 

Moi, j’aime ça, mais il y a des gens qui n’aiment pas. Mais en tout cas, dans la mienne, oui.

Vous écrivez : « Les gens ne le savent pas toujours, mais ils abritent des cavernes ancestrales à forte résonance. Il y a une superbe acoustique dans tous les souvenirs miteux » Avez-vous imaginé une chorale polyphonique des voix anciennes qui résonnerait dans cette caverne ?

Je pense qu’il y a évidemment de ça. En ce moment, les chorales sont un des ingrédients qui fait vraiment vivre la langue. La question de l’occitan prend vraiment de l’ampleur grâce aux chorales, que ce soient des chorales militantes, des chœurs polyphoniques, des chorales. Il y a même une chorale qui chante en occitan à Berlin, ils connaissent énormément de chants issus de collectages de toute l’Occitanie ! La langue vit grâce à ces espaces-là. Parler de souvenirs miteux, c’est aussi parce que, pendant des années, j’ai trouvé ça extrêmement plouc de parler occitan. J’ai fait un gros rejet de cette langue, je pense, après le lycée. Ça fait partie d’un processus normal de rapport à la langue. Il y a aussi peut-être un rapport de classe avec ça. C’était plouc.

Donc l’idée du souvenir miteux, pour moi, renvoie aussi au stigmate. Et il y a un poète qui, pour moi, parle très bien de ça, c’est Joan Bodan. Il a parlé de la question de la vergonha, en occitan c’est un mot qui veut dire la honte. Ça réfère à des pratiques dans les écoles des années 1940. Plus spécifiquement, on peut penser à la pratique du signe, à l’école, qui encourageait les élèves entre à eux à la délation, s’ils s’entendaient parler patois et non français. L’école a joué un rôle crucial d’imposition d’une langue dominante. Il y a encore des vieux dans les Cévennes qui racontent qu’ils ont subi cette pratique violente. Mais au-delà de cette pratique, qui a marqué toute une génération d’écolier, et pas seulement en Occitanie bien sûr, je pense que ça peut renvoyer à de nombreuses traces de cicatrices collectives qui restées collées en mémoire.

Pour continuer sur la question des anciens, nous ressentons beaucoup de nostalgie dans votre texte et, en même temps, un retour au présent permanent. Au départ tu voulais appeler ton texte Bonjour l’époque : « Bonjour l’époque, / j’ai égaré ma langue sur un sentier de garrigue, / objet perdu /au bord du temps ». Quel est ton rapport au temps ? Comment le festin vient renouveler et faire vivre ce présent et ce rapport aux anciens ?

C’est venu avec la disparition des grands-parents, constater qu’avec eux, il y a tout un monde qui s’en va. Mais ce monde-là, c’est des pratiques, c’est du langage et ce n’est pas individuel. J’ai perdu ma propre grand-mère qui avait une histoire en lien avec la Catalogne. Elle est née sur les plages de réfugiés espagnols, à Argelès, et elle a grandi tant avec le catalan, contaminé par le fascisme et l’exil, que l’occitan, la langue parlée dans son village près de Montpellier. À ce moment je me suis dit, quand ces gens s’en vont, c’est aussi des mots, c’est des récits, c’est des manières de dire le monde. Ce n’est pas vraiment une angoisse, plutôt une tristesse collective qui est immense. Ce n’est pas personnel, encore une fois, mais je trouve que collectivement, c’est une énorme perte, le fait de laisser mourir ou en tout cas de laisser disparaître. Que faire de cette disparition ? J’ai donné par exemple dans le livre un mot occitan qui est intraduisible, c’est la talvèra, qui circule beaucoup maintenant. Un autre exemple, pour dire les couleurs, on a une infinité de mots pour dire rouge par exemple. Le rouge de là où moi j’ai grandi, près du lac du Salagou, c’est le rufa. Ce rouge-là, il est intraduisible en français. C’est vraiment un rouge très spécifique.

Oui, j’ai une nostalgie. Et en même temps, je pense que c’est quelque chose qui peut aussi nourrir, donner envie de s’intéresser à plus large que soi, que ce soit son époque ou sa génération. Je pense que c’est quelque chose aussi que j’adore.

Par exemple, j’aime beaucoup traîner avec des vieux. J’aime bien traîner avec des enfants. Enfin, c’est un truc qui me manque aujourd’hui.

Ça me fait penser au fait qu’il y a beaucoup de gens qui travaillent à faire des collectages, à enregistrer. Ça a été une pratique anthropologique, le fait de vouloir aller faire des enregistrements, que ce soit de parler ancien, le son des voix, les manières de s’exprimer. C’est quelque chose que j’ai toujours adoré. Me perdre à écouter des vieux collectages de vieilles grand-mères et de leur manière de parler. C’est fou de se dire qu’en quatre générations, on a drastiquement changé notre manière de parler. J’ai beaucoup été un nerdy de l’Occitan.

Et merci aux ethnologues et aux anthropologues, à toutes les personnes qui ont fait cette démarche d’aller écouter et enregistrer les anciens parce que c’est un boulot monstre d’aller faire des collectages. Aujourd’hui, on dit que tous les collectages ont été faits, que ce soient les collectages de chant, qu’il ne reste plus beaucoup de personnes en vie, qui parlent l’occitan de manière quotidienne… Alors le grand travail aujourd’hui, c’est d’écouter, trier, mettre en forme ces collectages.

À Marseille, il y avait un petit mouvement, des gens de notre génération qui font vivre l’occitan — que ce soit par les études occitanes, ou les chorales. On se souvient de répétitions sur la Plaine, c’était magnifique.

Oui il y a un gros mouvement chez les jeunes en occitan. C’était assez historique pour l’occitan, en octobre il y a eu le mouvement Carrièras Occitanas, qui n’a pas été porté que par les milieux associatifs. C’est venu d’un mouvement de jeunes, structuré autour de collectifs, que ce soit de collectifs d’artistes, de chanteurs, de chanteuses, c’était assez large. Carrièras Occitanas, ça veut dire les rues occitanes, l’idée c’était de remettre l’Occitan au cœur de la ville. Ça s’est passé à Villefranche-de-Rouergue. C’était le premier mouvement intergénérationnel à réunir des pratiques institutionnelles et des pratiques autonomes et anarchistes. Tout s’est mélangé, c’était historique pour l’occitan de se retrouver comme ça dans la rue, avec des concerts, des conférences, dans un événement qui encourage vraiment le parler en occitan. C’était en immersion, il y avait plein de gens qui ne parlaient pas occitan, ça répondait en Français, ça faisait du francitan. C’est aussi ce que j’aime dans cette langue, le fait qu’elle reste ouverte.

Dans ces espaces de chant, il y a une anecdote qui revient souvent à ce sujet. On me dit souvent « Je prononce mal, est-ce que tu peux me dire quelle est la prononciation exacte ? C’est un réflexe hyper français de ne concevoir qu’une seule manière de parler. L’Occitan, c’était une langue parlée sur la moitié du territoire français, du Niçois au Limousin. Évidemment qu’il y avait une intercompréhension linguistique, mais avec des nuances. En fait il y a vraiment un apprentissage français tellement uniforme et homogène, il y a une république, une langue, une nation, des frontières, un territoire, une grammaire. Pour moi toutes les manières de prononcer sont possibles dans l’occitan. Tant qu’on prend du plaisir à la parler et qu’on n’est pas un puriste !

Si tu prends un Niçois et un Limousin ce n’est vraiment pas le même accent, pas la même manière de dire. C’est tellement un produit de la République française de dire « oh, mais je prononce mal !» À chaque fois, je réponds « mais prononce comme tu le lis, comme ça te vient, comme tu l’entends. » . Il y a des mots en occitans qui sont merveilleux en termes de sonorités, qui portent leur sens dans les sons qui frottent entre eux. C’est du pain béni pour les poètes, cette langue ! Par exemple, le mot « chichouiller » que j’ai utilisé : on peut se raconter déjà plein d’histoires à partir de ce mot-là, même sans comprendre l’occitan. Il y a quelque chose de très fort là-dedans.

Vous écrivez : « Je ne parle qu’à l’étang, je trempe mes pieds dans les flammes bleues.” Nous retrouvons régulièrement dans votre texte des thèmes opposés qui parfois s’entrechoquent tellement qu’ils fusionnent, comme ici, où l’eau devient feu. Sans tous les citer, comment est venue cette construction symbolique, ces images essentielles ?

Je pense que ça part beaucoup de contradictions. On est dans un moment de l’histoire où cette langue existe toujours, mais elle se maintient un peu artificiellement. Il y a des enjeux politiques derrière cette conservation parce que cette pratique est reprise par des mouvements régionalistes avec des enjeux identitaires et d’exclusion dans un contexte de recrudescence d’idées fascistes. C’est pour ça que le mot « régionalisme » m’embête un peu. Je vais plus parler d’occitanisme ou, plus simplement, et sans ce -isme qui renvoie à une idéologie structurée, aux mouvements occitans, au pluriel . Il n’y a pas un seul propos par rapport à cette question-là de la langue. J’ai aussi l’impression d’être ballotté entre des époques parce que j’arrive à apprécier des musiques populaires et traditionnelles avec lesquels je suis en profond désaccord sur leur morale. Mais je les apprécie quand même, avec distance, parce qu’elles disent quand même quelque chose d’une autre époque et d’une autre manière de vivre.

Donc, moi, je suis en contradiction. Enfin, il y a toujours des sortes de tiraillements. Par moment je suis très pessimiste, je me dis que de toute façon, cette langue meurt. Il faut lâcher. Il faut arrêter de vouloir la revigorer. À d’autres moment, je me dis, non, peut-être qu’elle va vivre et qu’elle va prendre d’autres chemins. Je crois que j’aime aussi le fait que ce soit un peu en mouvement, que ce ne soit pas une chose fixe, en comparaison du français, une langue qui a été fixée, imposée,  hiérarchisée, qui venait du haut. J’ai grandi avec ces contradictions.

Je pense que ça se ressent dans le poème, cette nécessité d’associer des choses qui ne sont parfois pas évidentes. C’est aussi un travail de la pensée et un travail de la poésie de permettre cela, d’admettre que des choses qui sont extrêmement contradictoires peuvent aussi se parler.

Je n’ai pas envie de rester enfermé dans ma petite pensée. C’est aussi un truc que j’aime bien. Et dans les mouvements occitans, oui, il m’arrive de me confronter à des sortes de vieux fachos qui vont me dire que pour eux, il faut que l’Occitanie soit indépendante. L’Occitanie aux Occitans et tout. On en revient souvent à l’idée de frontières d’ailleurs. Ils peuvent me toucher à des endroits, mais ils me dégoûtent par d’autres.

Et en même temps, j’ai envie qu’on puisse avoir des conversations là-dessus. En tout cas, ça m’arrive de les bouléguer un peu en disant qu’est-ce que tu racontes. Je pense que c’est aussi un truc que j’aime bien dans la vie au quotidien. Enfin, quand j’ai l’énergie !

Vous écrivez aussi qu’on se raconte toujours avec ces mêmes mimiques. Quelles sont vos mimiques poétiques ?

C’est une bonne question. Dans la poésie, j’aime comprendre comment pensent les gens. Je ne sais pas s’il y a un truc là-dedans. Et si ça se trouve, on ne comprend jamais. On peut penser qu’on comprend une chose et en relisant un bouquin deux ans après, on se dit comment j’ai pu passer à côté de ce truc-là? C’est quelque chose qui me plaît.

Donc, quand je parle de mimique, il s’agit peut-être de nos biais, des biais cognitifs, des manières de parler, des choses sur lesquelles on se bloque, des obsessions. Je ne sais pas trop quelles sont les miennes encore.

J’aime bien la poésie narrative. Savoir que quelque chose est en train d’être raconté, qu’on se raconte des histoires. Quand je lis un livre, ou que je vais au cinéma, j’aime bien être capable de dire de quoi on parle. Et à partir du moment où je n’arrive pas à répondre à cette question, très souvent, ça me gonfle. Donc, il m’importe que même dans la poésie, on finisse une lecture en se disant : “ce bouquin il parle de ça.

Après, on peut en penser des milliards de choses, en tout cas j’ai un truc autour de la narration, du récit, de comment on raconte, de comment on fait récit. J’ai du mal avec les choses conceptuelles, même si j’aime l’abstraction. C’est quelque chose que je retrouve aussi dans la marionnette, je me demande comment les marionnettes peuvent raconter des histoires. Voilà une de mes mimiques. J’aurais pu vous dire autre chose, mais là, c’est ça qui me vient.

Est-ce que l’utilisation de thématiques ou de champs lexicaux opposés est une mimique ?  Nous pourrions citer, par exemple, la langue, la bouche, la nourriture, le feu, l’eau, les sensations, le temps, le lieu, le climat, les vivants, les morts, etc. Comment avez-vous travaillé la langue à travers les nombreuses images, oppositions et tensions sémantiques ?  

Oui, complètement. En plus il y a un autre bouquin qui vient de sortir aux éditions de la Crypte qui s’appelle Un strass sur sa canine, pour lequel j’ai eu le prix de la Crypte cette même année. C’est un recueil sur un personnage, Chouchou, sur sa disparition, raconté depuis plusieurs voix extérieures, plus ou moins familières. Il y a quelque chose qui tourne autour d’une sorte d’errance, répondre à la question d’une disparition.

Ces deux recueils ne parlent pas du tout du même sujet mais tournent autour de mêmes obsessions, je dirais, comme les disparitions, peut-être. Je ne m’en étais pas rendu compte en écrivant.

Un strass sur sa canine, ce n’était pas du tout mon projet de mémoire d’écopoétique mais comme je n’arrivais pas à écrire ce sur quoi j’avais passé deux ans à travailler, à propos d’un barrage, je me disais qu’il fallait que j’écrive quelque chose d’autre à côté qui me tienne et qui me donne envie. Un jour, j’ai dit à ma directrice de mémoire que j’avais tellement avancé sur un autre projet qui n’est absolument pas celui d’origine (celui que j’avais présenté à la fin du Master 1) alors on a trouvé un pont. Finalement, j’ai présenté Un strass sur sa canine et après, je l’ai envoyé pour le prix de la crypte et Brasucade est venu après. Ce sont deux temporalités à deux ans d’écart environ. En tout cas, Brasucade a été ma deuxième forme finie d’écriture.

Vous parlez de carcasses tièdes, de la carcasse tiède des moules, de la nécessité permanente de décarcasser la langue à longueur de journée. On a envie de pousser sur le lien entre la langue et la nourriture mais aussi de manière générale sur les qualificatifs que vous donnez à la langue et ils sont nombreux. Elle est parfois mauvaise, parfois perdue, parfois morte. Comment avez-vous travaillé ce thème ?

Pour moi, la poésie, ça reste quand même un plaisir dans le sens où je ne pense pas à écrire. Je le fais parce que je le fais et j’adore faire ça, tout comme j’adore jouer à la pétanque ou j’adore boire des coups, j’adore écrire. J’ai un rapport à la poésie très simple en fait.

Je n’en fais pas tout un truc un peu mystique. Pour moi c’est une pratique comme une autre, ça fait partie de la vie de tous les jours, qui garde quelque chose de ludique, d’amusant, un peu ressourçant. J’adore vivre en collectif, j’adore être avec les gens, j’adore la foule, j’adore la fête et tout et la poésie, c’est le moment où je me retrouve un peu comme je ferais une sieste. Donc les mots qui viennent, c’est des mots que j’aime bien, qui me parlent et me portent aussi. Je suis assez sensible aux mots imagés, les mots qui portent le mot en lui-même un sens aussi. Je trouve que le mot carcasse, il est hyper fort pour ça, par exemple.

J’ai l’impression que quand je dis carcasse, je vois la carcasse des mots et ça, je pense que c’est aussi parce que j’ai cette sensibilité avec l’Occitan. L’Occitan a tellement de mots qui parlent, qui sont construits sur des images. Dans le français, je cherche aussi les mots qui parlent et je trouve qu’il y a des mots qui parlent moins que d’autres, sont moins imagés.

J’ai tendance à intellectualiser aussi. Pour écrire, j’ai besoin de faire des recherches. Je peux passer des heures à fouiner dans des bibliothèques ou sur internet sans avoir l’impression que je suis en train de faire des recherches sur quelque chose que j’aurais envie d’écrire.

Mais au moment d’écrire, je ne suis plus dans un truc intellectuel. Juste, j’écris et je laisse un peu mariner les choses que j’ai pensées. Mais quand même, ça part toujours de réflexion en amont.

Au-delà de la lecture je pense que les mots ils sont d’abord parlés et encore plus quand c’est en lien avec l’occitan. Il y a beaucoup de chants par exemple, l’occitan, je l’ai beaucoup appris en chantant. Quand on est enfant, on t’apprend à parler en te chantant des chansons. Cette langue elle se donne et elle se transmet, et même dans l’écriture j’ai envie d’avoir ce geste.

Quand j’écris beaucoup, je lis beaucoup. Et je pense qu’on s’emprunte tous des mots, des réflexions, des mimiques justement. Je ne crois pas, en tout cas, au mythe de l’artiste créateur, avec l’inspiration qui lui tombe dessus.sur lequel les choses tombent dessus.

L’identité occitane a été marquée par des luttes, notamment paysannes, il y a des liens entre la lutte et les émotions, la rage, l’amour, la tristesse et les sens. On ressent dans votre texte le besoin de lutter contre l’oubli (« ne pas l’oublier, tes levées de soleil portent des prières paysannes ».) Il y a ce sentiment tragique d’être un des derniers locuteurs, un devoir d’écrire, de dire, de chanter pour faire vivre et donc chercher les mots perdus dans les temps.
Vous prophétisez dans un des vers : « les aïeux reviendront ». Ce désir de la langue maternelle peut-il être considéré comme une lutte ?

Je distingue la pratique personnelle de la poésie. Je distingue ça de moments en collectif, de réflexion, d’une pratique militante en relation avec cette langue. Je ne peux pas séparer la question de la lutte pour les langues minorisées d’autres luttes. Que ce soit, évidemment, la lutte environnementale, ou toutes les autres. C’est tellement lié, en fait, qu’on ait voulu exterminer une langue, des pratiques, des relations sociales et des liens entre les gens. Et c’est lié à la question de la paysannerie, forcément.

Il y a des poètes qui ont tellement bien écrit la lutte. C’est pour ça que je cite en exergue Marcela Delpastre. Marcela Delpastre, pour moi, c’est vraiment la poétesse paysanne et qui se disait poète et paysanne. C’était important de dire les deux. Elle voulait que les deux soient au même plan. C’était un petit hommage ou un peu un clin d’œil à ces personnes-là.

Mais, moi, je ne peux pas écrire de là. En tout cas, mes écrits ne vont jamais parler de questions de paysannerie. Par contre, je peux écouter et prendre ce que ces personnes-là ont à dire et ont à raconter. Cela exige de lire beaucoup pour rentrer en grande empathie avec cette chose-là.

Vous disiez qu’écrire de la poésie c’est aussi un moment pour vous de vous recentrer, de récupérer. Est-ce qu’on pourrait parler d’une pratique de soin, pour vous et pour le collectif ?

Oui. Je pense que le soin, pour moi, il n’est pas forcément tourné seulement vers moi parce que je pense que je peux faire d’autres choses. C’est un soin au sens d’une attention collective, vers une langue qui se meurt. Et en retour je pense que la langue peut aussi prendre soin du collectif. Le fait de chanter avec des amis, les réunions collectives, le fait de faire des repas ensemble, le fait de prendre possession de la rue, d’organiser des choses sans les autorisations préfectorales et compagnie. En fait, c’est un soin qu’on se fait tous ensemble. Ce n’est pas une attention personnelle. Cela fait partie de mes mimiques, je pense, au niveau de l’écriture, la question du soin. Après bon, le soin, ça reste quelque chose de matériel, c’est bien la poésie et la langue, mais je crois aussi fermement dans le fait qu’il faut des conditions d’existence qui ne soient pas précaires pour parler de vrai « soin », sinon ça reste un luxe.

Nous souhaiterions parler de vos influences, liées à des traditions orales ou à la culture populaire. Quelles sont-elles, et comment composez-vous avec des références plus classiques ?

Je me sens un peu dans plusieurs endroits et dans plusieurs mondes. C’est vrai qu’avec l’occitan on baigne dans une culture populaire forte. Je suis allé à plein de concerts de Massilia Soundsystem, j’ai grandi aussi avec le groupe Mauresca Fracas Dub, que j’adore, les fêtes de village, les férias, les chorales. Je pense que c’est complètement mon monde. Et à la fois, j’ai eu accès aux études universitaires. Je me disais, mais qu’est-ce que c’est naze franchement, avec la sensation d’être hyper inculte. J’ai voulu accéder à une forme d’embourgeoisement culturel. J’ai essayé de me faire potes avec des gens qui venaient d’un milieu où il y avait des grandes bibliothèques, où il y avait énormément de bouquins et notamment de la poésie. Chez moi, jamais il n’y avait de la poésie.

En tout cas c’est vrai que j’ai eu envie d’élargir quelque chose et maintenant j’ai les références, j’ai accès à ma petite bibliothèque de poésie. Ça reste une question politique. La poésie, c’est un luxe bourgeois, ça tient du capital culturel. J’adore les éditions Cheyne, justement, parce que c’est un beau papier. Je suis très sensible aussi à la forme du livre. C’était mon rêve que ce recueil soit édité par les éditions Cheyne. Mais il y a quand même une contradiction dans le fait qu’aucun de mes potes ne peut se payer ce livre. Beaucoup de gens qui sont pourtant concernés par ce poème ne vont pas rentrer dans une librairie, encore moins dans une librairie indépendante. Donc c’est une belle contradiction aussi quoi, et ce n’est pas grave. Enfin, j’accepte qu’elle soit là. C’est ma grande tristesse avec la poésie, cette forme-là de poésie, parce que je pense qu’il y a de la poésie dans la culture populaire. Elle ne passe pas par les mêmes chemins, elle se manifeste autrement.

Pour le reste, il y a tous les groupes polyphoniques, Lo Barut, La Mal Coiffée, Cocanha, tout ça, que je cite à la fin. Des lieux aussi, comme l’Ostau à Marseille, près de la Plaine, un lieu de rencontre autour de l’Occitan où j’ai beaucoup traîné. Et puis il y a des poètes que j’aime beaucoup, que j’ai découvert avec mon éducation universitaire, Alejandra Pizarnik par exemple. C’est un peu ma queen du moment. Ces jours-ci je lis beaucoup de théâtre. Je lis beaucoup de choses qui n’ont pas forcément à voir les unes et les autres entre elles. Je peux avoir des phases. J’ai eu ma phase Goliarda Sapienza, je pense, comme beaucoup de monde, quand on découvre Goliarda.

Comment vous situez-vous par rapport au monde culturel actuel, celui des revues de poésie par exemple ?

Cela revient à parler de la poésie qui coûte cher. Les revues de poésie, j’en ai peut-être deux ou trois numéros parce que je suis tombé dessus par hasard. Mais c’est vrai que quand tu ne traînes pas dans ces milieux-là de la poésie contemporaine… Une fois, j’ai été publiée dans une revue. Pendant le master d’écopoétique, quelqu’un avait fait passer le lien, j’avais envoyé un texte pour une revue et ça avait marché. Mais c’est vrai que je ne sais même pas vraiment de quoi on parle. Je comprends qu’il y a des gens qui publient dans les revues et que c’est un peu un truc, mais c’est assez obscur pour moi.

Vous concevez une approche plastique de la langue.  Comment le passage par les arts vivants peut servir à s’ancrer dans le présent ?

Je suis arrivé tard à la marionnette. Avant, j’étais à Marseille, j’étais dans des milieux pas du tout artistiques. C’étaient des milieux plus punks, plus militants. J’ai fait un CAP de menuiserie chez les compagnons, mais le milieu du BTP était trop hardcore. Puis j’ai découvert la marionnette en allant dans des festivals de rue, Aurillac, Châlon, etc. C’est assez incroyable comme outil, de pouvoir donner vie à quelque chose d’inanimé. Pour moi, il y a un truc quand même assez dingue et qui marche sur tous les cerveaux humains de pouvoir donner cette illusion-là de la vie. C’est important pour moi cette question de la vie, de la mort, de redonner vie, en tout cas dans la poésie. Il y a un lien évident.

En fait, je pense que je n’aurais peut-être pas fait de marionnette s’il y avait des grandes criées de poésie dans la rue et que la poésie était une pratique collective, populaire. Sinon peut-être que je ne serais pas arrivé à la marionnette. Et puis, elle garde ce côté populaire, ancré dans la vie. Pour moi, la marionnette c’est un prolongement de la poésie, en lui donnant une incarnation plastique, des gestes, du mouvement, du visuel.

Vous parliez de criée de poésie, cela fait penser à la tradition des trobairitz. Est-ce-que vous vous identifiez à cette tradition ?

Avant de faire le master d’écopoétique d’Aix-Marseille, j’avais suivi la licence à l’Université Paul Valéry à distance, la licence langue et littérature occitane. Honnêtement, je n’ai pas du tout de culture historique médiévale sur l’occitan. Mais une chose de ce que j’ai compris, c’est que les trobairitz, c’était dans le nord de la France et les troubadours, c’était dans le sud. Les trobairitz parlaient en langue d’oïl, qui est un peu l’équivalent français, alors que les troubadours, c’était en langue d’oc. Après, pour moi, c’est vraiment juste une sorte d’imaginaire. Mais, je ne connais pas trop, sauf si les troubadours, c’est l’équivalent des punks à Aurillac. Je ne sais pas (Rires).

Jordi Gallizia, Brasucade, éditions Cheyne, novembre 2025, 64 p., 17 €