Si désormais les arts poétiques paraissent des plus insuffisants pour définir aussi bien une esthétique qu’une éthique, il nous reste cependant des questions procédant comme des machettes, promptes à défricher les chemins parmi de denses végétations, comme la hache destinée à briser la glace.
De quoi faire surgir moins des préceptes ou des modes d’emploi que d’indispensables maximes. Interrogeons-nous donc avec Iouri Tynianov et répondons aussitôt avec lui : « Quels sont les thèmes qui font rentrer en collision le vers et la chose ? C’est d’abord l’aventure même du vers, la naissance elle-même du vers parmi les choses ». Or, cette naissance, c’est toujours cette expulsion depuis le corps dans et en direction d’un monde. Expulsion beckettienne, sans doute, d’un vide à l’autre ; expulsion d’une matière – la nôtre – pour l’humecter de mots, telles des boulettes de pain qu’on modèle, et qui nous fait « parler du monde avec les doigts dans le fond de la gorge » (Cédric Demangeot). Cette forme une fois crachée, rendue, reste celle que le poète doit manier pour essayer peut-être de rattraper un échec démiurgique. Au fond, la machette et la hache deviennent peut-être inutiles, tout du moins insuffisantes. Ce qu’il faut à présent, c’est un lourd marteau pour détruire ce que Günther Anders nommait la « honte prométhéenne », où la condition biologique se sent si faible, si impuissante face à la perfection hégémonique d’un monde technicien. La poésie, affaire de souffle, se doit de déblayer un espace afin que l’air y circule un peu ; elle retrousse ses manches d’horrible travailleur et plonge « les deux mains dans la langue ». Voilà ce que propose, par exemple, monde minime de Romain Frezzato.

L’ouvrage contient tout un univers, étroit comme l’indiquent assez les minuscules du titre, fait d’une forme où le pied ne peut parcourir le terrain sans se tordre, sans tomber parfois. Et, aussi bien que le pas, la parole bute sans répit et scande ainsi le chant étouffé qui se déploie de poème en poème. Si la vue se brouille, si elle démêle avec maladresse les quelques éléments de cette genèse inversée, l’ouïe quant à elle offre un repère, tâtonne parmi les débris et en rend alors le son essentiel « pour venir, / dans l’oreille offerte ; / au tam-tam du nom tu ». On cogne dans les consonnes et la vibration du mot qui nous traverse semble naître du fracas, ce dès le début du texte liminaire : « ici nul / né ne dure / plus que son / temps. laps. / ellipses ». Tout déplacement ne peut avoir lieu que dans la « maigreur du signe », dans la nervosité d’un empêchement avec lequel il faut lutter pour pouvoir reprendre quelques bris de mots où faire résonner la parole, tout en laissant de côté l’espoir d’un langage parfaitement articulé, celui de la rhétorique ou des effets de joliesse ; si bien que la première section du recueil porte comme titre manifeste : « exit l’exact ». Par sa composition, le petit bloc qu’est chaque texte semble empiler ruines et gravats, dans un équilibre fauteur de tension extrême, pour perpétuer une force vitale qui lutte contre le chaos. La régularité de certaines structures, par la récurrence de treizains, parvient à créer un point d’appui où le lecteur peut se redresser, auquel il peut se cramponner.
C’est donc depuis la faiblesse, depuis la fragilité, que frémit ce geste poétique qui ne peut qu’« écrire cassé[e] ». Glanant les bruits de langue, écartant du talon toute sensure, l’auteur se rend là où « l’épicentre / crisse sec », où cette langue s’innocente dans un mouvement de retour au babil pour s’arrêter à la lisière de l’infans, privé de toute articulation. Dans ce périmètre de restriction – et ce terme doit s’entendre en un sens éminemment politique – le vivant se trouve en situation carcérale, jusqu’à l’absurde. Les obstacles heurtés s’organisent, s’érigent infranchissables : « mur / contre quoi s’é- / crase l’apparu, le / surgi ». Ce barrage, contre lequel se cogner, c’est aussi celui des faussaires de la langue, de la formule péremptoire et périmée de la confiscation du mot par les médias, par l’horreur du spectacle pornographique planétaire, du marketing de la viande humaine, qui vit de l’« immense / hamstérisation / des occupants ». L’humanité se retrouve engoncée dans la nomenclature des biens consommables, « earplugs, crop-top, / kameltoe. », jusqu’au seul nom propre du livre qui surnage : « kim kardashian ». Et le lecteur ne s’étonnera nullement de trouver, comme un aboutissement logique, le sigle « lbd », plaçant en coupe réglée l’aliéné ; le sigle vidant le mot comme il vide l’homme.
Dès lors, comment s’en sortir sans (pouvoir) sortir ? C’est de la chair même qu’une possible mais instable solution semble émaner. Le corps doit alimenter son flou, recomposer sans cesse ses membres, ses organes et ses fluides ; devenir son propre bestiaire ; partant, échapper bon gré mal gré à l’espèce. Dès le premier poème du livre, la limace apparaît comme un totem, terme qui marque le chemin du recueil de nombreuses pierres millaires. Gastéropode méprisé, rendu au verbe courant par le biais d’une métaphore injurieuse ; impitoyablement chassé, il se présente au seuil du livre comme un improbable espoir puisque « la bave demeure », cette bave qui devient le substitut de la trace écrite, l’écho et le miroir des vers – vers courts comme des « limaces réduites » – et plus encore d’une mémoire de la condition humaine par « la trace / baveuse / de vivre ». Et cette salive nous ramène une fois encore à un état de petite enfance, à « revenir / au monde minime / de maman ».
Le motif de la matrice maternelle revient également avec une solide constance. Il représente certes l’état primordial, anté-natal, mais un état aussi marqué par l’imminence de la naissance où l’être vivant va, à tout instant, être jeté dans le monde et, de la sorte, participer à une survie qui le mènera, de façon cyclique, à la fin. En quelques mots, pour s’en tenir à la formule définitive de Georges Bataille, « la vie est toujours un produit de la décomposition de la vie ». C’est pourquoi, dans cette dialectique éternelle d’un dedans organique et d’un dehors décompositionnel, pourrait-on dire, tout se retrouve ici enveloppé de la « pleine peau d’un cul / envaginant l’espace ». Vivre, c’est donc avancer par une succession de ratages, par un échec perpétuellement continué, où se féconde « le germe / taré / du vivre ; / où faisande le non-faire / l’anti-fabrique ». Et cette stase dans l’inaction – ou plutôt dans l’action discrète puis ostentatoire de la pourriture – propose malgré tout la voie d’une dissidence, d’un refus de prendre davantage part à l’effervescence obligatoire du monde capitaliste. Si le trou matriciel nous jette dans la mort, sans doute faut-il procéder à un retournement subversif. D’où, sans doute, la présence de l’anus.

S’il n’est plus « la bouche de chair étoilée » évoquée par Jean Genet, il devient comme le trou noir de l’astrophysique, lieu anti-sacré bricolé avec les ruines d’une métaphysique inverse et intenable, « résident d’un dieu devenu merdique. / symptôme / dissous / d’un rite ». De surcroît, il s’offre comme une échappatoire qui permet à l’humain de se dérober à la fixité mortifère de catégories, de déterminations sociales, notamment celle du sexe et des tâches qui lui sont habituellement assignées. La fluidité du genre, tout au long des textes, semble aller de pair avec un corps métamorphique, où les organes jouent leur redistribution jusqu’au bout, jusqu’à l’impossible dans une performativité paradoxale. Le bas auquel la pesanteur nous voue laisse alors entrevoir une forme d’absolu, « anus / universel / des choses », tout en insistant sans masque sur l’état fangeux et « la gluance » dans lesquels nous nous débattons. Naissance et défécation se trouvent réunies par « l’humanité chiée d’un nihil noueux ». La seconde est « l’inversion des césariennes / trous d’autres à l’endroit » de la première.
L’écriture nous met le nez dedans, à la limite du débordement. Si bien que la sécheresse des vers n’épargne pas l’éruption d’une certaine pléthore. Appelons une dernière fois Bataille à l’aide pour qui « la vie est mouvement et rien dans le mouvement n’est à l’abri du mouvement » puisque « la pléthore des organes appelle ce déchaînement de mécanismes étrangers à l’ordonnance habituelle des conduites humaines ». Matières, fluides, organes : tous semblent jaillir pour s’excéder et ébranler interdits et tabous – à quoi renverrait allusivement le motif déjà mentionné du totem – à l’encontre d’une propreté masquant l’hypocrisie sociale. La rigueur du poème se tient, tendue par la transgression : « peau de merde, / odeur de peau, seins / pastèques, bite / olive, sirène torche- / pot. en bout / de gorge : le grêle ; / cyprine à flux / tendu ».
Le corps n’est explorable que par ce qui en est le plus visible, tangible, sensible. Voilà pourquoi tout ce débord ne peut prendre place que sur la scène d’un théâtre de la matière. La poésie de Romain Frezzato est fondamentalement matérialiste, d’un matérialisme premier et tutélaire, qui s’engraine dans la philosophie antique. L’ouvrage, qui s’ouvre sur un hommage-pastiche à Héraclite (« l’idem – ne baigne : / jamais deux fois / dans la même langue ») est parcouru de rappels du modèle abdéritain. Çà et là, le lecteur croise le « plan / étang de l’atome », un « atome limpide », ou se trouve saisi par « la motilité d’atomes ». Et, à l’occasion, l’atomisme se prolonge en atomisation, par le truchement de quelques « émiettés de monades », où la perception se conscientise aussi bien qu’elle se diffracte. Or, il n’est pas impossible de poser en parallèle l’articulation des vers – assemblés en équilibre instable pour créer cet instant brisé et sauvé qu’est le poème – et le fonctionnement desdits atomes dans la pensée d’un Lucrèce, puisque le clinamen est explicitement nommé. Les mots s’écartent légèrement de leur verticale, s’entrechoquent et s’assemblent pour donner naissance à la phrase ; entrechocs dont témoigne d’ailleurs la syntaxe heurtée. Poésie qui creuse ainsi son bas, s’assemble dans les trous qu’elle bouche. Elle se tient bien loin d’un ciel habité, éthéré. Et si le ciel se manifeste, c’est dans son expression la plus matérielle : la pluie et son contre-ciel le lac.

Les peintures de Marko Velk font judicieusement résonner une sorte d’écho oculaire de ce que les textes répètent, scandent, comme si cette métamorphose de corps en composition-décomposition s’abreuvaient d’une fonte formelle, d’une indistinction fondamentale qui ordonne les mouvements entre espèces et substances. Cette chorégraphie se déploie au son d’une écriture qui tape du pied et bégaie, comparable en cela aux écritures d’un Ghérasim Luca ou d’un Billy Dranty. On respire, jusqu’au bout, dans ses murmures pour tourner en rond.
Romain Frezzato, monde minime, éditions L’Atelier contemporain, janvier 2025, 168 pages, 25€. Dessins de Marko Velk.